L'affaire Marie-Claire Chevalier, communément appelée le procès de Bobigny, a marqué un tournant décisif dans l'histoire du féminisme français et dans la lutte pour le droit à l'avortement. Ce procès, qui s'est tenu en 1972, a mis en lumière l'injustice et l'archaïsme de la loi de 1920 qui criminalisait l'interruption volontaire de grossesse (IVG) en France. Défendue avec acharnement par l'avocate Gisèle Halimi, Marie-Claire Chevalier est devenue, bien malgré elle, une figure emblématique de ce combat.

Les faits : une histoire tragique

En 1971, Marie-Claire Chevalier, alors âgée de 16 ans, est violée par un garçon de son lycée, de deux ans son aîné. Suite à cette agression, elle se retrouve enceinte. Dans une France où l'avortement est illégal, la jeune fille, issue d'un milieu modeste de la banlieue parisienne, se confie à sa mère, Michèle Chevalier, employée à la RATP, qui élève seule ses trois filles. Conscientes des difficultés financières et sociales qu'entraînerait une naissance, elles cherchent une solution pour que Marie-Claire puisse avorter.

L'avortement clandestin est alors la seule option pour les femmes qui n'ont pas les moyens de se rendre à l'étranger, où l'IVG est légale. Michèle Chevalier, ne pouvant réunir la somme nécessaire pour un avortement médicalisé, fait appel à une "faiseuse d'anges", une femme pratiquant des avortements illégaux dans des conditions sanitaires précaires. L'intervention se déroule mal, et Marie-Claire est victime d'une hémorragie qui nécessite son hospitalisation.

Ironie du sort, c'est le violeur de Marie-Claire, arrêté pour une affaire de vol de voitures, qui la dénonce pour obtenir sa libération. Marie-Claire Chevalier, sa mère, et la "faiseuse d'anges" sont alors inculpées pour avortement illégal. Deux collègues de Michèle Chevalier, qui ont fourni le nom de l'avorteuse, sont également poursuivies pour complicité.

Gisèle Halimi : une avocate engagée

Face à cette situation désespérée, Michèle Chevalier découvre le récit de Gisèle Halimi, une jeune avocate au barreau de Paris, qui a défendu une militante algérienne torturée et violée par des soldats français. Elle contacte Gisèle Halimi, qui accepte de défendre Marie-Claire et sa mère.

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Gisèle Halimi, féministe convaincue, comprend rapidement que ce procès peut être une occasion unique de dénoncer l'injustice de la loi de 1920 et de faire avancer la cause du droit à l'avortement. Avec l'accord de ses clientes, elle décide de transformer ce "fait divers" en un véritable procès politique.

Le procès de Bobigny : une tribune pour le droit à l'avortement

Le procès de Bobigny se déroule en deux temps. Le 11 octobre 1972, Marie-Claire Chevalier comparaît seule devant le tribunal pour enfants. L'audience se tient à huis clos, mais à l'extérieur, les associations féministes manifestent leur colère. Marie-Claire est finalement relaxée, au motif qu'elle aurait subi des "contraintes d'ordre moral, social, familial, auxquelles elle n'avait pas pu résister".

Le 8 novembre 1972, c'est au tour des prévenues majeures de comparaître devant le tribunal correctionnel de Bobigny. L'audience est publique, et la salle d'audience est bondée. De nombreuses personnalités, telles que Simone de Beauvoir, le professeur Paul Milliez, et le prix Nobel de médecine Jacques Monod, sont présentes pour soutenir les accusées.

Gisèle Halimi prononce une plaidoirie passionnée, dénonçant l'hypocrisie de la loi de 1920, qui ne touche que les femmes pauvres, celles qui n'ont pas les moyens de se faire avorter à l'étranger. Elle met en lumière l'inégalité sociale face à l'avortement, et rappelle que les femmes doivent avoir le droit de choisir si elles veulent ou non donner la vie.

"Je ressens avec une plénitude jamais connue à ce jour un parfait accord entre mon métier qui est de plaider, qui est de défendre, et ma condition de femme", déclare Gisèle Halimi. "Si notre très convenable déontologie prescrit aux avocats le recul nécessaire, la distance d'avec son client, sans doute n'a-t-elle pas envisagé que les avocates, comme toutes les femmes, étaient des avortées, qu'elles pouvaient le dire, et qu'elles pouvaient le dire publiquement comme je le fais moi-même aujourd'hui."

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Elle ajoute : "C'est toujours la même classe, celle des femmes pauvres, vulnérables économiquement et socialement, cette classe des sans argent et des sans relations qui est frappée. Voilà vingt ans que je plaide, Messieurs. […] Je n'ai encore jamais plaidé pour la femme d'un haut commis de l'État, ou pour la femme d'un médecin célèbre, ou d'un grand avocat, ou d'un PDG de société, ou pour la maîtresse de ces mêmes messieurs. Cela s'est-il trouvé dans cette enceinte de justice ou ailleurs?"

Un verdict qui fait jurisprudence

Le 22 novembre 1972, le tribunal rend son verdict. Les deux collègues de Michèle Chevalier sont relaxées. Michèle Chevalier est condamnée à 500 francs d'amende avec sursis, et la "faiseuse d'anges" à un an de prison avec sursis. Bien qu'il ne s'agisse pas d'une relaxe pleine et entière pour toutes les prévenues, les peines prononcées sont si symboliques que le verdict est perçu comme une victoire.

Le procès de Bobigny a eu un retentissement considérable dans les médias et dans l'opinion publique. Il a permis de sensibiliser la population à la question de l'avortement, et a contribué à faire évoluer les mentalités. Le verdict a fait jurisprudence, et il est devenu impossible, en France, de condamner l'avortement.

La loi Veil : la légalisation de l'avortement

Trois ans plus tard, en 1975, la loi Veil, du nom de la ministre de la Santé Simone Veil, est adoptée. Cette loi dépénalise l'avortement en France, et permet aux femmes d'interrompre volontairement leur grossesse dans les conditions définies par la loi.

La loi Veil est le résultat de longues années de combats féministes, et le procès de Bobigny a joué un rôle essentiel dans cette lutte. Il a permis de créer un climat favorable à la dépénalisation de l'avortement, et a contribué à faire prendre conscience aux politiques de la nécessité de faire évoluer la législation.

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L'héritage du procès de Bobigny

Le procès de Bobigny reste un symbole de la lutte pour les droits des femmes en France. Il a permis de faire avancer le droit à l'avortement, et a contribué à faire évoluer les mentalités sur la question de la sexualité et de la reproduction.

Marie-Claire Chevalier, bien malgré elle, est devenue une figure emblématique de ce combat. En 2005, pour les trente ans de la promulgation de la loi Veil, la ville de Bobigny a donné son nom à la passerelle reliant le parvis du tribunal au centre-ville. Et, en février 2013, la même municipalité a baptisé une rue de Bobigny du nom de Gisèle Halimi.

Le procès de Bobigny est un rappel que les droits des femmes ne sont jamais acquis, et qu'il faut toujours se battre pour les défendre. L'intégration du droit à l'avortement dans la Constitution française en mars 2024 est une nouvelle victoire, mais la vigilance reste de mise face aux remises en question régulières de ce droit fondamental.

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