Les règles, un sujet souvent tabou à travers l'histoire, ont été entourées de mystères, de croyances et de pratiques variées, particulièrement au Moyen Âge. Cet article explore comment les femmes géraient leurs menstruations, les perceptions sociales et médicales de l'époque, et l'évolution de ces attitudes au fil du temps.
L'Origine du Tabou : Un Aperçu Historique
Le mot "tabou" lui-même trouve ses racines dans le terme polynésien "Tapu", introduit en Europe en 1778 par James Cook. Cette notion de "fortement marqué" s'applique bien aux menstruations, un phénomène à la fois naturel et entouré d'interdits.
Malgré le nombre de personnes concernées, les règles restent un tabou dans la grande majorité des sociétés. De nombreuses femmes dans le monde vivent encore cette période de leur cycle comme un moment de honte, d’angoisse voire d’exclusion. Au Népal, les femmes sont contraintes de quitter leur foyer et de rester cloîtrées seules pendant la période de leurs règles. D’autres ne peuvent pas se rendre à l’école. Comme au Rwanda où 10% des filles sont déscolarisées au moment de leurs menstruations notamment à cause du manque d’accès à des protections périodiques et de la honte que représenterait un vêtement taché. Et l’Europe n’est pas en reste. Une étude menée au Royaume Uni en 2016 a mis en lumière qu’une anglaise sur dix était victime de précarité menstruelle, c’est à dire, dans l’incapacité de se procurer des protections. Une situation handicapante dans la vie sociale de ces femmes dont certaines n’osent plus quitter leur domicile pendant leurs menstruations. Plusieurs initiatives pour en finir avec ce tabou ont récemment vu le jour : distributions de protections gratuites en Ecosse, instauration d’un congés menstruel au Japon et en Zambie, instagrameuses qui s’affichent pantalon tâché de sang… Pourtant, les mythes diffusés notamment par des médecins tout au long de l’histoire ont fait des règles un tabou qui persiste encore de nos jours.
Si les femmes réglées ont longtemps été considérées comme impures voire maléfiques par les hommes et notamment les médecins, c’est que leur origine est restée inconnue pendant des siècles. Dès l’antiquité des savant comme Hippocrate étudient le phénomène mais ils ne parviennent pas à en identifier le rôle. Comme tout ce qui est inconnu fait peur, les règles ont été considérées comme une maladie jusqu’à ce que l’ovulation soit découverte dans la seconde moitié du XIXe siècle. Jean-Yves Le Naour et Catherine Valenti, tous deux historiens, le mettent en avant dans leur article Du sang et des femmes. Histoire médicale de la menstruation à la Belle Époque. Dans l’antiquité, il était fortement déconseillé de s’approcher d’une femme menstruée sous peine de s’exposer à la malédiction ou au mauvais sort. La nourriture et les animaux domestiques devaient aussi être éloignés de la femme “perturbée psychologiquement” pendant cette période. Ces mythes étaient partagés par toute la population éduquée ou non comme l’expliquent Caroline Michel et Sylvia Vaisman dans leur ouvrage Petite encyclopédie des règles.
Méthodes de Gestion des Menstruations au Moyen Âge
Au Moyen Âge, en l'absence de protections hygiéniques standardisées, les femmes utilisaient diverses méthodes pour gérer leurs menstruations, selon les régions et les ressources disponibles. Certaines confectionnaient des protections à partir de coton, de lin ou de laine, qu’elles enroulaient autour d’un bâtonnet servant d’applicateur avant de l’insérer dans le vagin. Selon leur milieu social, certaines utilisaient des chiffons (appelés parfois “chauffoirs”), maintenus par une ceinture de tissu. Cette pratique est à l’origine de l’expression anglaise “on the rag”.
Lire aussi: Traitements pour Surdité et Menstruations
D'autres options incluaient l'utilisation de matières végétales absorbantes comme la mousse ou l'écorce, lorsqu'elles étaient disponibles. Bien que la rumeur dise, par exemple, que chez les Vikings on se servait de mousse de sphaigne, cette supposition n'est pas confirmée par les archives historiques. Certaines théories sur les soins d'époque circulent sur internet, mais en réalité, « la plupart de ces théories sont fausses, » déclare Kate Clancy, anthropologue à l'université de l'Illinois, d'autant plus qu'il est difficile de prouver les méthodes spéculées de soins menstruels d'époque.
Une autre option consistait à saigner sans protection dans ses vêtements. Pendant des siècles, en Europe et aux États-Unis, par exemple, de nombreuses couches de jupons et de robes absorbaient le sang. Vers la fin du 19e siècle est apparu un dispositif semblable à un porte-jarretelles. Fabriquées avec un élastique à la taille, ces ceintures étaient munies de boucles à l'avant et à l'arrière pour y accrocher un chiffon.
Croyances et Mythes Médiévaux Autour des Menstruations
Au Moyen Âge, les croyances évoluent… pour le pire. Les femmes victimes de fortes douleurs pendant leurs règles étaient prises pour des sorcières. Ce symptôme pouvait même être considéré comme un signe de possession démoniaque. L’origine de ces douleures intenses n’est connue que depuis 1927, il s’agit d’une maladie qui touche une femme sur dix : l’endométriose. Les règles seraient un moyen pour les femmes d’évacuer les toxines accumulés dans leur organisme et leurs “humeurs mauvaises”. Une croyance que l’on doit à Hippocrate qui, en observant les supposées sautes d’humeur des femmes pendant leurs règles en a déduit que saigner était nécessaire à la bonne santé psychique des femmes. « Pour lui le danger de la rétention du sang, un sang toxique qui, s’il n’est pas expulsé, menace de corrompre les différents organes avant de monter au cerveau et provoquer des accidents nerveu » expliquent Catherine Valenti et Jean-Yves Le Naour. Les auteurs précisent dans leur publication qu’il était préconisé pour les jeunes filles dont les règles tardaient à venir de pratiquer des saignées artificielles avant qu’elle ne soient durablement empoisonnée.
Selon certains médecins de la fin du XIXe siècle, les règles pourraient pousser au meurtre. Ils proposaient qu’une enquête soit faite sur « l’état menstruel » de la coupable au moment de l’homicide. D’après le docteur Icard, la femme menstruée perdrait son libre arbitre et, serait en proie à « une impulsion aveugle, un penchant irrésistible à des actes de férocité et de barbarie. » Une théorie qui a participé à la construction de l’idée selon laquelle la femme au moment des règles est à cran. Et qui peut encore être reprise aujourd’hui sous l’expression sexiste : “t’as tes règles ?”
Les idées de ces médecins ont pourtant profité aux femmes dans certains cas. Le philosophe et naturaliste romain Pline l’Ancien a, lui aussi, échafaudé des théories sur le sang des menstruations. D’après lui, une femme pendant ses règles rendait les terres stériles et il suffisait qu’elle se dénude devant des plans de vignes pour les « gâter pour toujours ». Il affirmait également « en les touchant [elle] frappe de stérilité les céréales, de mort les greffes, brûle les plants des jardins et les fruits de l’arbre contre lequel elle s’est assise tombent. » Le naturaliste a par ailleurs participé à rendre célèbre le mythe selon lequel les femmes réglées feraient aigrir le vin. Bien plus tard, en 1920 le docteur Schick élaborait la théorie des ménotoxines. Selon cette “étude” les femmes produiraient des sécrétions capables de faire pourrir les végétaux pendant leurs règles. Cette théorie aurait été constituée à partir d’une anecdote vécue par le médecin et racontée par les auteurs de Du sang et des femmes. Si les femmes menstruées avaient le pouvoir de stériliser les céréales en les touchant, d’après Pline l’Ancien, elles avaient aussi celui de décimer un essaim d’abeilles d’un simple regard. Jusqu’au début du XXe siècle, en Limousin, approcher les ruches pour les femmes à cette période de leur cycle était interdit. Elle étaient aussi accusées, toujours par le même naturaliste, d’enrager les chiens qui « gouteraient » ce sang. Parfois, les hommes trouvaient des vertues à ces effets néfastes des menstrues sur les animaux. Les femmes étaient ainsi utilisées comme insecticide en Anjou. Les menstrues pousseraient à la kleptomanie. C’est l’objet principal de cette théorie appelée « psychose menstruelle ». Proposée au début du XXe siècle par le docteur Icard elle développe la croyance selon laquelle les femmes, quelque soit leur milieu où leurs revenus, étaient régulièrement prise en train de voler à l’étalage pendant leurs règles. Le lait maternel serait du « sang blanchi ». Le sang des menstruations n’étant pas évacué pendant la gestation, il se transformerait en lait. Par conséquent, lorsque les règles reviennent et que la femme allaite, son lait représenterait un danger pour l’enfant. “L’intoxication menstruelle” a été étayée au XIXe siècle par des études sur la composition du lait produit pendant les règles et sur les enfants qui le consommaient. Ainsi, les nourrissons seraient victimes de pertes de poids sévères, de troubles digestifs, de poussées d’eczéma et de modifications de l’humeur eux aussi… Cette théorie a été controversée dès sa parution et d’autres médecins de l’époque ont démenti cette contre-indication à allaiter pendant les règles. Si les mythes autour des règles ont affecté (et affectent toujours) la vie sociale et familiale des femmes, elles ont aussi fortement impacté leur sexualité. Durant des siècles, les rapports sexuels pendant les règles étaient prohibés. Et, puisque faire l’amour pendant les règles était une transgression, une punition existait. Selon la croyance populaire, l’enfant qui aurait été conçu pendant cette période naîtrait roux. Les médecins justifiaient aussi cette interdit par des raisons “scientifiques”. L’homme risquerait, par exemple de se trouver contaminé par la flore microbienne du vagin plus importante au moment des règles.
Lire aussi: Les pierres pour un cycle menstruel équilibré
La Théorie des Humeurs et les Menstruations
Le manque de connaissances a alimenté cette vision. Prenons l'exemple de la théorie des humeurs qui, au Moyen Âge, considérait que le corps était constitué de quatre composants liquides appelés humeurs : le sang, la bile jaune, la bile noire et le flegme. Ces liquides corporels devaient être équilibrés pour rester en bonne santé. Rachael Gillibrand, historienne à l'université de Leeds au Royaume-Uni, explique que la perte de sang mensuelle liée aux menstruations était estimée essentielle pour stabiliser les humeurs, car les femmes étaient vues comme plus faibles et incapables de gérer leurs humeurs de façon stable.
Menstruations et Spiritualité : Mythes Modernes et Réalités Historiques
La vague féministe de ces vingt dernières années accorde une importance particulière au corps féminin, et notamment à la menstruation. Des autrices de pages internet grand public développent un intérêt nouveau pour ce sujet et tentent de lui donner une dimension historique, avec le risque d’une vision parfois idéalisée et caricaturale de l’attitude envers la menstruation à des époques anciennes, parmi lesquelles le Moyen Âge est privilégié. Cet article analyse quelques cas de fausses affirmations circulant sur des pages de ce type, par exemple celles qui concernent la « lune rouge ». Il remet ces affirmations en perspective, en les replaçant dans le cadre des mouvances de l’écoféminisme et du féminin sacré.
L’idée que les femmes ne portaient pas de protection au Moyen Âge et laissaient couler le sang se retrouve dans plusieurs textes sur internet. Ils remontent tous à « Raconte-moi l’histoire du Tampax » de la blogueuse Marine Gasc, un article de vulgarisation historique sur un site non commercial5. Elle s’appuie en grande partie sur un article de la journaliste Renée Greusard, qui ne prétendait pas être plus qu’un reportage6. Marine Gasc a généralisé à toutes les femmes et à une période allant « du Moyen Âge à la fin du xixe siècle » un mélange d’informations diverses recueillies par Renée Greusard, issues d’autres sites ou de témoignages oraux de femmes nées au début du xxe siècle. L’affirmation sur l’absence de protection menstruelle ne repose que sur quelques lignes d’une page du site Museum of Menstruation du collectionneur américain Harry Finley7.
Plusieurs textes d’époque évoquent le fait qu’au Moyen-Âge [sic] les femmes qui vivaient ensemble avaient leurs menstruations au même moment. […] Au Moyen-Âge [sic], les cycles de la lune rouge étaient perçus comme maléfiques. Une femme qui avait ses règles lors de la pleine lune pouvait être accusée de sorcellerie. 7La théorie d’une synchronisation entraînée par la cohabitation a été médiatisée à la suite d’études de Martha McClintock dans les années 1970, mais jamais vraiment confirmée scientifiquement10.
L’expression « cycle de la lune rouge » apparaît sur de nombreux autres sites internet. Le cycle menstruel serait influencé par le cycle lunaire. Il en existerait deux sortes selon les femmes et les périodes de la vie : le cycle de la Lune Rouge, où l’écoulement menstruel débute à la pleine lune, et le cycle de la Lune Blanche, où l’ovulation débute à la pleine lune (et l’écoulement menstruel à la nouvelle lune). Certains ajoutent que le cycle serait divisé en quatre parties, la phase de la sorcière pendant l’écoulement menstruel, la phase de la vierge ensuite, la phase de la mère qui suit l’ovulation, et en dernier la phase de l’enchanteresse.
Lire aussi: Culotte claire impeccable pendant les règles
Miranda Gray n’explique pas vraiment d’où elle tire ces deux expressions phares. Si la lune blanche se comprend aisément comme la couleur habituelle de la pleine lune, elle indique simplement pour la lune rouge : « Tandis que la pleine lune se lève sur l’horizon en traversant l’atmosphère plus dense, elle est souvent tachée de rouge sang »40.
Or la lune rousse est liée à des croyances sur la menstruation. L’ethnologue Yvonne Verdier, dans son étude sur la société d’un village bourguignon des années 1970, montre que la lune rousse est un superlatif de la nouvelle lune, de même que les femmes rousses sont un superlatif des femmes menstruées41.
L'Influence de la Lune : Croyances Médiévales
Le lien étymologique entre menstruation et mois lunaire est affirmé dès la rubrique « menstrues » de l’encyclopédie d’Isidore de Séville (viie siècle), ensuite lue et copiée pendant des siècles34. L’idée précise que les phases du cycle menstruel suivraient les phases du cycle de la lune apparaît plus tardivement. L’une de ses premières traces figure dans Cause et cure (Les causes et les remèdes) d’Hildegarde de Bingen (xiie siècle). Selon elle, un mouvement naturel, aussi bien chez l’homme que chez la femme, amène le sang à s’accroître avec l’accroissement de la lune et à diminuer avec sa diminution.
Au xiiie siècle, avec la diffusion des traductions latines d’Aristote, l’idée se répand, reprise par la plupart des auteurs. Pour Aristote, « le mouvement des femmes se fait vers la période des lunes déclinantes »36. Albert le Grand, à la fin du xiiie siècle, essaie de l’expliquer en une démonstration cohérente. Répondant à l’objection que si le flux croît avec la croissance de la lune, l’écoulement devrait avoir lieu pendant la phase de croissance, il y répond que la croissance du sang menstruel se fait à l’intérieur du corps, jusqu’à atteindre son point culminant au moment de la pleine lune, et c’est seulement après qu’il coule et s’échappe du corps37.
tags: #menstruations #moyen #age #méthodes
