Les avortements non médicalisés constituent une cause importante de mortalité et de morbidité chez les femmes dans le monde entier. L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime à environ 6 millions le nombre d'avortements pratiqués chaque année en Afrique. Malheureusement, seulement 3 % de ces avortements sont réalisés dans des conditions médicalisées et sûres pour les femmes. Les adolescentes et les jeunes femmes sont particulièrement touchées, succombant ou souffrant d'infections graves, de cancer du col de l'utérus ou de stérilité à long terme.
Face à ce problème, quelques pays africains ont pris la décision de légaliser l'interruption volontaire de grossesse (IVG), dont le Bénin. Cette légalisation est-elle une solution pour réduire les avortements clandestins et constitue-t-elle une avancée dans l'accès aux droits en matière de santé sexuelle et reproductive (DSSR) dans les pays africains ?
Les enjeux de l'avortement en Afrique et au Bénin
L'avortement est un sujet délicat et souvent évité, en particulier en présence des adolescents et des jeunes en Afrique. Ce point négligé dans les débats fait partie intégrante des DSSR. Les adolescents et les jeunes n'ont pas accès aux informations fiables liées à la sexualité et à la reproduction comme cela se doit. La majorité d'entre eux, âgés de 15 à 24 ans, confient être victimes de « stigmatisation ou subissent des jugements sévères lorsqu'ils vont à la quête d'informations liées à la santé sexuelle et de la reproduction ». Ces pratiques, associées au manque de dialogue parent-enfant, poussent les jeunes à adopter des comportements sexuels à risque, avec des conséquences néfastes.
Au Bénin, entre 2016 et 2020, le Ministère de l'Enseignement Secondaire, de la Formation technique et professionnelle a recensé plus de 9 000 cas de grossesses dans les établissements scolaires publics et privés. Face à une grossesse non désirée ou précoce, certaines jeunes femmes et adolescentes, non préparées à cette étape de la vie, recourent à l'avortement, en particulier l'avortement non médicalisé.
Une enquête menée auprès d'adolescents et de jeunes dans les communes de Parakou, N'Dali et Tchaourou, dans le nord du Bénin, révèle que 8 sur 10 affirment qu'elles avorteront en cas de grossesse non désirée, quel qu'en soit le prix. Les jeunes garçons affirment également qu'ils feront avorter leurs partenaires par tous les moyens.
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Les chiffres sur les avortements dans le monde sont alarmants, malgré l'inexistence de données exactes en raison de la clandestinité de nombreux avortements. La majorité de ces avortements sont non médicalisés et donc à risque. Selon Véronique Séhier, coprésidente de l'association le planning familial, « environ 25 millions d'avortements à risque ont lieu dans le monde chaque année, la plupart dans les pays en développement. Sur ce chiffre, 8 millions d'entre eux ont été pratiqués dans des conditions dangereuses ou très risquées ».
Une étude du Guttmacher Institute datant de 2020 révèle que « durant la période de 2015-2019, plus de 6,5 millions de grossesses non désirées ont été recensées en Afrique de l'Ouest », tout particulièrement chez les jeunes filles (15-19 ans). Au Burkina Faso, 72 % des avortements étaient réalisés par un personnel non médical, et c'est également le cas pour 63 % des avortements au Sénégal. Les avortements dangereux seraient responsables de 13 % de la mortalité maternelle en Afrique.
Au Bénin, la mortalité maternelle est un problème majeur, et les avortements non sécurisés y contribuent pour 20 %, selon les chiffres du gouvernement. Pour Ayouba Orou Gounou Guéné, communicateur en santé sexuelle et reproductive des adolescents et des jeunes, « les avortements qui tuent le plus souvent sont les avortements pratiqués dans la clandestinité en dehors des formations sanitaires, dans des conditions hygiéniques qui ne garantissent aucune sécurité mettant en danger la vie des victimes ».
Malgré l'adoption de la loi 2003-04 du 3 mars 2003 sur la santé sexuelle et de la reproduction, la situation des avortements à risque n'a pas changé et prend une tendance effrayante. Dans le contexte du Bénin, les cas de grossesse pour lesquels les femmes expriment un besoin d'interruption ne sont pas autorisés par la loi qui encadre l'avortement. En l'absence d'un tel service, l'avortement clandestin s'impose comme le dernier recours pour ces femmes, avec tous les risques que cela implique, y compris la mort.
La légalisation de l'avortement au Bénin : une avancée ?
Face à cette situation alarmante, les ONG et les activistes pour la défense des DSSR ont tiré la sonnette d'alarme. Le jeudi 21 octobre 2021, les députés ont voté la loi N° 2021-12 modifiant et complétant la loi 2003-04 du 3 mars 2003 relative à la santé sexuelle et à la reproduction au Bénin. Pour convaincre les députés, le ministre de la santé Benjamin Hounkpatin a souligné que « près de 200 femmes meurent chaque année des suites des complications de l'avortement. Ces pertes en vies humaines concernent souvent des femmes qui sont encore dans la fleur de l'âge ».
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Désormais, à la demande de la femme enceinte, l'IVG « peut être autorisée » jusqu'à douze semaines « lorsque la grossesse est susceptible d'aggraver ou d'occasionner une situation de détresse matérielle, éducationnelle, professionnelle ou morale ».
Cette loi ne vise pas à faire l'apologie de l'avortement, mais à « sécuriser et encadrer la pratique de l'interruption volontaire de grossesse », afin de permettre aux femmes ayant recours à une IVG pour des raisons précisées par la loi de le faire dans des conditions qui préservent leur vie.
Si certaines personnes et les obédiences religieuses voient d'un mauvais œil cette loi, d'autres pensent qu'elle est une avancée dans l'accès aux DSSR. Pour Ramatou Ouedraogo, experte en santé reproductive, le Bénin va au-delà du Protocole de Maputo. Ayouba Orou Gounou Guéné estime que « la décision de passer à un avortement sécurisé n'est pas à prendre à la légère ».
Les experts des droits de l'ONU recommandent l'avortement sûr et légal. Des études ont démontré que les pays avec les plus faibles taux d'avortement sont ceux où l'accès à l'information est assuré, les méthodes modernes de contraception disponibles, accessibles et l'avortement légalisé.
Le Haut-Commissariat des droits de l'homme de l'ONU appelle les États à abroger les lois et les politiques restrictives sur l'avortement et les obstacles discriminatoires pour accéder aux services sûrs de santé reproductive. Ils perçoivent la pénalisation de l'avortement et l'impossibilité d'accéder adéquatement aux services d'interruption de grossesse non désirée comme des formes de discrimination basée sur le sexe. Une législation restrictive qui refuse l'accès à un avortement sans risque représente une atteinte grave aux droits fondamentaux des femmes.
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Adopter des lois en conformité avec l'avortement sécurisé contribue à l'atteinte de l'ODD3, qui vise à faire passer le taux mondial de mortalité maternelle au-dessous de 70 pour 100 000 naissances vivantes d'ici 2030.
Perceptions et attitudes des Béninois face à l'avortement
Une étude menée en septembre 2022 a recueilli les perceptions, les attitudes et les pratiques des Béninois sur l'avortement clandestin et la légalisation de l'IVG. Les principales cibles de l'enquête étaient les personnes des deux sexes âgées de 15 à 45 ans.
Les résultats de l'étude révèlent que plus de 95 % des personnes interrogées estiment que l'avortement est une mauvaise pratique, car « la vie est sacrée, chère et très précieuse, personne n'a donc le droit de l'ôter ». D'autres déclarent que « l'avortement n'est souvent pas un choix, il est souvent motivé par une imposition de l'entourage et est une solution de dernier recours ».
Les raisons qui pourraient pousser une fille ou une femme à avorter sont principalement : la grossesse non désirée (94 %), le viol (87 %), le refus du partenaire (81 %), la grossesse à risque et le refus des parents à accepter la grossesse (74 %), l'avenir hypothéqué (71 %).
La majorité des enquêtés (85,48 %) recommandent un centre de santé ou un hôpital de référence comme lieu adéquat pour l'IVG. 77,42 % des répondants soutiennent que les services d'avortement sécurisés se révèlent comme un mécanisme de réduction du taux d'avortements clandestins et de décès précoces des femmes et jeunes filles. « Réduire le nombre de décès des filles qui sont la plupart des adolescentes par un meilleur suivi ou encadrement de spécialistes dans de bonnes conditions sanitaires. L'idée n'est pas d'encourager l'avortement, mais de protéger les filles et femmes en cas de nécessité, ceci limiterai les risques de décès ». Cependant, 22,58 % affirment le contraire.
L'utilisation du misoprostol au Bénin
Au Bénin, la prévalence de la contraception dite "moderne" est très faible, pourtant le taux de fécondité est relativement faible, ce qui soulève la question de l'avortement volontaire dont l'accès légal est très restrictif.
Au-delà des nombreuses méthodes plus ou moins agressives et encadrées ou non par divers types de professionnels, un médicament, le misoprostol, est décrit dans la littérature comme étant utilisé en automédication depuis les années 1990 dans certaines régions du monde (Amérique latine, Caraïbes). Il a permis, selon les experts, de faire baisser sensiblement la mortalité maternelle, dont une bonne part est due à la pratique des avortements à risque.
Une étude qualitative en cours à Cotonou s'intéresse à l'utilisation du misoprostol. Ce médicament est-il facilement accessible ? Est-il utilisé, en automédication ou non, par les femmes qui sont confrontées à une grossesse non désirée ? Et si non, quelles autres méthodes ont-elles à leur disposition ?
Les premiers résultats de cette étude montrent que le misoprostol reste encore peu utilisé au Bénin, malgré son potentiel pour réduire les risques liés aux avortements clandestins.
Les défis et les perspectives
La légalisation de l'avortement au Bénin est une avancée importante, mais elle ne suffit pas à garantir l'accès à des services d'avortement sûrs et de qualité pour toutes les femmes. De nombreux défis persistent, notamment :
- Le manque d'information et de sensibilisation sur la loi et les conditions d'accès à l'IVG.
- La stigmatisation et les tabous entourant l'avortement, qui empêchent les femmes deSeeking help.
- L'accès limité aux services de santé reproductive, en particulier dans les zones rurales et reculées.
- La faible utilisation de la contraception moderne, qui contribue aux grossesses non désirées.
Pour surmonter ces défis, il est essentiel de :
- Renforcer l'éducation sexuelle et reproductive des jeunes.
- Lutter contre la stigmatisation et les tabous entourant l'avortement.
- Améliorer l'accès aux services de santé reproductive, y compris la contraception et l'avortement sécurisé.
- Former les professionnels de santé à la prise en charge de l'avortement.
- Impliquer les communautés et les leaders religieux dans la promotion de la santé sexuelle et reproductive.
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