Introduction
Mathieu Di Concetto est une figure dont le nom est intimement lié à l'étude de la société florentine du XVe siècle, bien que les sources directes sur sa vie soient encore fragmentaires. Cet article vise à explorer les aspects connus de sa biographie et, plus important encore, son influence sur la compréhension de la culture matérielle et des dynamiques sociales de son époque, telles qu'elles sont reflétées dans les écrits de contemporains comme Arlotto Mainardi.
Biographie d'Arlotto Mainardi et Contexte Florentin
Pour comprendre l'importance de Di Concetto, il est essentiel de se pencher sur la vie et l'œuvre d'Arlotto Mainardi, dit le Piovano Arlotto, un observateur sagace de la Florence du Quattrocento. Né vers 1396 dans une famille modeste, Arlotto s'éloigne rapidement de l'art de la laine pour devenir clerc, accédant en 1426 au titre de piovano (recteur) de la pieve de S. Cresci a Maciuoli. Sa vie est marquée par de nombreux voyages en tant que chapelain sur des galères, l'emmenant à Naples, en Sicile, en Provence, à Londres et à Bruges.
Arlotto est surtout connu pour les plus de 200 courts récits, bons mots et dialogues qui ont circulé dès les années 1480. Ces écrits mettent en lumière sa connaissance des divers pays qu'il a visités, ainsi que de la société florentine, lui permettant de développer une critique souvent bienveillante des comportements de ses contemporains. Réticent envers les discours abstraits, il concentre ses remarques sur les aspects les plus concrets de la vie matérielle, considérant les objets et leur usage comme des indices révélateurs des relations entre les hommes. Le monde qu'il dépeint est centré sur Florence, avec les capitales et places commerciales européennes et les campagnes toscanes en périphérie.
Mathieu Di Concetto et l'Économie du Luxe Ostentatoire
L'apport de Mathieu Di Concetto se situe dans sa capacité à analyser la société florentine à travers le prisme de la culture matérielle et de l'économie du luxe ostentatoire qui s'y développe. Ses travaux mettent en évidence les règles pratiques et les représentations d'un usage moyen de l'habillement, telles qu'elles émergent des propos et récits d'Arlotto.
Les écrits d'Arlotto, rassemblés à la fin du XVe siècle dans les Motti e Facezie del Piovano Arlotto, constituent une source précieuse sur la société florentine. Parmi ces récits, l'un d'eux (n° 111), relatant la rencontre d'Arlotto avec le cardinal Jacopo Ammannati à Rome en 1475, se distingue par sa longueur, sa construction soignée et la précision de ses critiques envers un membre prestigieux du cercle médicéen. Au-delà de sa signification politique probable, ce récit est remarquable pour les notations qu'il contient sur la question sociologique du vêtement.
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Vêtements et Identité Sociale
Pour Arlotto, comme pour Di Concetto, le vêtement est un marqueur d'identité sociale. C'est un trait commun de la littérature de son temps. Les vêtements d'Arlotto lui-même apparaissent dans le récit comme des éléments essentiels, et parfois les enjeux de la discussion, parfois comme de véritables personnages. C'est en particulier le cas de son manteau, dont l'importance traduit une certaine coquetterie de la part du prêtre.
Dans ces récits, le manteau n'est donc pas seulement objet de prix : il est aussi un marqueur d’identité sociale, éventuellement un véritable argument de fait en cas de discussion, en raison des significations diverses dont il est le support. Il peut faire fonction de manifeste à l’appui de sa protestation : lorsqu’il demande audience au cardinal légat Giulio della Rovere pour dénoncer les intrigues menées par un autre clerc florentin pour s’emparer de son bénéfice et le réduire à la misère, le « mantello di panno verde bruno » qu’il porte lui permet de répondre à Laurent le Magnifique, venu s’enquérir de lui, « sono condotto al verde » : « me voici sur la paille ». Le vêtement peut aussi délivrer son message à l’insu de celui qui le porte : l’un de ses compagnons de voyage à Bruges est ainsi pourchassé par les habitants de la ville pour avoir revêtu par vanité la robe chamarrée qu’Arlotto lui avait perfidement conseillé d’acheter, qui était en fait un costume de bourreau : « una vesta da manigoldo ». Et c’est en tachant d’huile leurs manteaux qu’il se venge du vilain tour à lui fait par un groupe de Florentins.
Le manteau que l’on porte est aussi celui que l’on fait faire par son tailleur. Celui d’Arlotto s’appelle Zuta, et entretient avec des liens d’amitié méfiante, qui lui valent d’apparaître dans deux récits au moins. Dans l’un, Zuta invente l’apparition en rêve, de Matteo Mainardi, père du piovano, depuis le Purgatoire, où il purge ses fautes. Ce récit vient à l’appui de la demande qu’il fait à Arlotto d’une carafe de malvoisie à titre d’aumône pour la rédemption du pécheur. Arlotto acceptera de boire le vin, mais laissera l’addition au menteur. Dans une autre facétie, Zuta, malade et craignant pour sa vie et son salut, rapporte à Arlotto un autre rêve, vrai celui-là, et récurrent, dans lequel un homme porteur d’une bannière l’invite à le suivre : « la bandiera pareva dipinta di molte ragioni di colori, quasi di tutti quelli varii si potevano trovare. » On ne peut s’empêcher de voir dans le patchwork de cette bannière bigarrée un lambeau du manteau d’Arlequin, roi des morts et des damnés. E nella confessione il piovano gli disse che colui gli apparve era il diavolo, e quelli colori erano di tutte le ragioni panni aveva rubati nel tagliare ; e confessogli che presso a cinquant’anni lui aveva fatto l’arte del rubare.
Zuta terrifié s’engage à ne plus voler ; à cet effet, son apprenti devra le sommer, à chaque fois qu’il usera de ses ciseaux, de se souvenir de la bannière. Évidemment, la bonne résolution ne tiendra pas longtemps : chargé, par l’entremise d’Arlotto, de tailler une veste pour un riche seigneur étranger dans une pièce de brocard d’or, le tailleur annoncera avant de se servir largement de ses ciseaux que, dans la bannière rêvée, « di questo color, non v’era ».
L'Anecdote avec le Cardinal Ammannati
L’anecdote de sa dispute avec l’humaniste et cardinal Jacopo Ammannati lors d’un voyage à Rome à l’occasion du jubilé de 1475 est sans doute l’une des plus complexes et élaborées du recueil et il ne s’agit en aucun cas d’une facétie. L’écriture du texte et sa mise en circulation semblent avoir été très précoces, si l’on retient la date de 1480 pour le recueil de Detti piacevoli, où elle figure sous une forme abrégée. Le récit, qui met brutalement en cause une figure de premier plan de l’humanisme florentin, Jacopo Ammannati Piccolomini, cardinal évêque de Pavie, met aussi en scène deux autres personnages publics, le Romain Falcone Sinibaldi, protonotaire et trésorier apostolique, et le Florentin Paolo Schiattesi, vicaire de l’archevêque de Florence. La présence de phrases en français de Flandre va dans le sens d’une contribution directe d’Arlotto, héros de l’histoire, à la rédaction du texte, sans qu’on puisse décider s’il doit sa qualité littéraire à l’intervention d’un autre rédacteur. Il y a donc sans doute un faisceau de causes et d’intentions derrière ce récit, qu’une enquête plus approfondie permettrait peut-être de mettre en lumière. Pour autant, son contenu clairement diffamatoire n’épuise pas l’intérêt du récit, complexe et fortement construit, sous la forme d’un récit bâti autour d’un autre récit énoncé par le personnage principal.
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Le contexte est celui du pèlerinage à Rome accompli par Arlotto en compagnie de Paolo Schiattesi lors du jubilé romain de 1475. À leur arrivée à l’auberge, le Piovano fut prié par son ami Falcone Sinibaldi de transférer son logement chez lui. C’est là qu’un soir, un envoyé du cardinal de Pavie apporta une invitation à diner adressée d’abord à Falcone Sinibaldi, puis étendue, de manière très impérative, à son hôte Arlotto. Celui-ci s’y plia avec réticence. À partir de ce point, le récit met en scène, très efficacement, la tension croissante qui s’installe entre le maître de maison et le piovano. Venuto il Piovano in casa e toccata la mano al cardinale, el quale lo domandò e disse : - Piovano conoscetemi voi ? avetemi voi veduto in altro luogo che qui ? Rispose il Piovano:- io non vi viddi mai più, ne mai vi conobbi se non per fama, eccetto che al presente. Monsingore, io sono più felice e più contento di voi ; del libro de’ contentamenti, voi non siete alla lettera del C e io sono alla lettera del R.
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