La procréation humaine, déjà soumise à une technicisation et une médicalisation croissantes, est depuis peu l’objet d’un processus de « marchandisation » dont le marché international des gamètes est une illustration. Dans le but de cerner les normes et valeurs promues par ce type de commerce, qui se développe principalement sur Internet, cet article procède à une analyse détaillée de l’offre de services de deux banques de sperme en position de leadership sur le marché européen. Il ressort que la communication commerciale et la gamme de services proposée entretiennent la croyance en une héritabilité des traits personnels et relèvent d’une logique de moindre risque pour laquelle la sélection biogénétique du donneur et des gamètes est présentée comme l’équivalent d’une assurance. La « marchandisation » du sperme produit donc des effets sur les représentations sociales de la procréation et de la parenté.

Introduction

Les bouleversements dans la manière de concevoir les enfants font partie des changements les plus profonds que les sociétés occidentales aient connus au cours des dernières décennies. Cette « révolution des méthodes de procréation » (Pulman, 2010) se traduit par une médicalisation et une technicisation croissantes de la reproduction, processus déjà ancien mais qui s’est notablement accéléré et intensifié depuis environ cinquante ans avec la diffusion de la contraception chimique, la programmation des naissances, de nouvelles techniques de reproduction médicalement assistée et de nombreuses innovations biomédicales permettant un suivi continu des grossesses. Parallèlement à cette emprise de la technologie médicale, qui est un fait bien établi, d’autres tendances émergentes existent qui contribuent aussi, à leur échelle, à remodeler l’expérience de la procréation et de la filiation. L’une d’elles est l’extension du marché au domaine de la santé et notamment à celui de la procréation. Cet article se propose d’explorer ce processus de « marchandisation » en s’intéressant à un marché international en plein essor, celui du sperme.

Parler de « marchandisation » pour désigner la circulation marchande des gamètes et les nombreuses transactions auxquelles elle donne lieu n’est pas une figure de style. Les banques de sperme forment désormais une véritable industrie du secteur biomédical avec la constitution de groupes internationaux s’adressant à une clientèle variée et nomade, composée pour l’essentiel d’internautes qui font jouer la concurrence entre des établissements contraints d’innover sans cesse dans leur offre de services. Il existe désormais un véritable marché et donc un commerce des gamètes, du sperme en particulier, celui des ovocytes étant beaucoup moins développé (Almeling, 2007 ; Martin, 2014). Or le marché, quel qu’il soit, n’est pas simplement le produit d’une réalité préexistante, celle d’une demande sociale à laquelle l’offre marchande ne serait qu’une réponse neutre. Il faut alors se demander quels sont les effets sur le plan des représentations touchant à la procréation et, plus largement, à la parenté de cette « commodification » du sperme, pour reprendre un terme de la sociologie anglo-saxonne qui désigne la mise sur le marché de substances corporelles faisant l’objet de transactions entre producteurs et consommateurs (Kroløkke et al., 2012 ; Gammeltoft & Wahlberg, 2014).

À cette question, on répondra à partir de l’étude de deux banques de sperme qui occupent une position de leadership sur le marché européen. L’analyse portera sur l’offre de services et le discours marketing de ces deux établissements dans l’objectif de cerner les normes et valeurs relatives à la procréation et à la parenté que ces prestations marchandes concourent à promouvoir. Sans perdre de vue que l’étude conduite se place du point de vue de l’offre et nécessiterait la réalisation d’une étude symétrique et complémentaire qui se situerait cette fois du côté de la demande, on pourra apprécier de la sorte quels sont les effets de la « marchandisation » des gamètes sur la reproduction humaine.

L'histoire et l'évolution des banques de sperme

À l’origine de la création des banques de sperme réside une innovation technique qui remonte aux années 1930 : la cryoconservation du sperme (Daniels & Golden, 2004). Utilisée au cours des décennies suivantes, notamment aux États-Unis, pour la reproduction du bétail, sa transposition à la reproduction humaine n’est pas, dans un premier temps, techniquement maîtrisée. Mais, en 1953, les difficultés sont résolues et deux chercheurs américains annoncent la naissance de quatre enfants conçus à partir de sperme congelé. L’idée de créer des banques de sperme voit alors le jour. Convaincu que cette innovation est un moyen de rationaliser la reproduction humaine, le généticien américain Hermann Muller, prix Nobel 1965, imagine un « seminal Fort Knox » (un Fort Know séminal) protégeant les précieuses paillettes congelées d’une possible radiation suite à une attaque nucléaire.

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Au cours des années 1970, reprenant une idée de Muller, le milliardaire Robert Clark Graham projette de créer une banque de sperme pour les lauréats du prix Nobel, the Repository for Germinal Choice : elle ouvre en 1980, recrute ses donneurs parmi de jeunes scientifiques (dont un seul prix Nobel), permet la naissance de 15 à 20 enfants par an, mais, faute de donneurs, l’établissement ferme en 1999. C’est au cours de la décennie 1970 que la cryoconservation du sperme devient une industrie (Mamo, 2005). Les procédés de congélation se simplifient et sont plus fiables. Certains biologistes de la reproduction estiment que la cryoconservation pourrait être un marché lucratif et cesser d’être pratiquée à petite échelle, au cas par cas, dans les cabinets médicaux. La première banque de sperme commerciale ouvre aux États-Unis en 1972. Il faut cependant attendre les années 1990 - le recours au sperme frais pour les inséminations artificielles étant jugé risqué suite à quelques cas d’infection HIV - pour que la demande en faveur du sperme congelé croisse substantiellement. Dès lors, la cryoconservation, en permettant de dissocier le moment du recueil du sperme et celui de son utilisation, va participer à l’essor de la procréation médicalement assistée (PMA).

La globalisation du marché du sperme

Depuis vingt ans le marché du sperme est un secteur industriel en pleine croissance. Après s’être multipliées au cours des années 1990, les banques de sperme ont connu un processus de concentration : au début des années 2000, on recensait aux États-Unis une trentaine d’établissements, dont cinq dominaient largement le marché nord-américain, contre plus de 130, dix ans plus tôt (Daniels & Golden, 2004 : 16). Aujourd’hui, le marché s’est internationalisé et il existe de très gros établissements ayant des filiales dans plusieurs pays. En Europe, il est dominé par des entreprises danoises dont la clientèle, composée aussi bien de couples (hétérosexuels ou de même sexe) que de femmes célibataires, est internationale. Son caractère globalisé s’explique en partie par le développement du numérique. Les banques de sperme tirent profit de deux grands types d’innovations : les premières concernent l’ingénierie génétique et la médecine reproductive, et les secondes, Internet. Elles procèdent d’un double mouvement d’abstraction de la reproduction humaine : la séparation du donneur de gamètes et du receveur liée à la technique de cryoconservation ; et la communication numérique qui, en abolissant l’espace, rend littéralement possible une « globalisation des gamètes », un couple français pouvant, s’il le souhaite, choisir un donneur scandinave et ce, de chez soi, sans avoir à se déplacer. La circulation des gamètes, et plus généralement des substances biologiques, est en train de devenir une composante de la globalisation au même titre que les flux de personnes, de capitaux, de technologies, d’images et d’idées (Inhorn & Gürtin, 2011).

Étude de cas : Cryos International et European Sperm Bank

L’étude qui suit s’appuie sur une analyse de contenu des sites internet de deux banques de sperme danoises, leaders en Europe. Il n’est pas étonnant que le Danemark soit en pointe sur ce marché. Cryos International (CI) et European Sperm Bank (ESB) sont deux banques de sperme très présentes sur le marché européen. Fondé en 1987 au Danemark, CI se veut « la plus grande banque de sperme au monde » avec un catalogue d’environ 500 donneurs et une clientèle répartie sur 80 pays. En 2001, CI s’introduit sur le marché nord-américain en créant une filiale aux Etats-Unis. À partir de 2006, est proposée pour ceux qui le souhaitent la formule du don « ouvert » (donneur non anonyme). En 2009, CI, qui fournissait jusqu’alors uniquement des cliniques, s’ouvre aux particuliers. Le sperme acheté par un particulier peut être livré à une clinique pour une insémination médicale ou à domicile pour une insémination « artisanale ». ESB, installé au Danemark et disposant d’un catalogue de plus de 400 donneurs (dont 239 pour le marché français), se positionne sur un créneau plus médicalisé que CI : l’accent est mis sur la qualité scientifique du dépistage génétique (genetic screening) et la précision de l’enquête médicale à laquelle sont soumis les donneurs.

Les données ont été recueillies de janvier à juin 2016 sur les sites internet des deux établissements. Pour CI, qui a fait le choix d’ouvrir intégralement ses pages web à tout internaute, l’accès est libre. Pour ESB, l’accès à l’intégralité du catalogue de donneur nécessite d’acquitter un droit d’inscription de 100 € pour trois mois. L’analyse a consisté à dépouiller de manière thématique le contenu rédactionnel des pages web et des plaquettes publicitaires téléchargeables sur le site en partant de la pièce centrale que constituent le catalogue et ses différentes rubriques. Le sondage des données des deux catalogues (soit environ 750 donneurs au cours de la période étudiée) a été réalisé de façon aléatoire sur la base de la distinction entre les deux types de profil disponibles, dits « basique » et « détaillé », jusqu’à saturation des données recueillies. La perspective d’analyse retenue s’intéresse exclusivement à l’offre de services et au discours commercial qui l’accompagne dans l’objectif de cerner les normes et représentations relatives à la procréation et à la parenté. Savoir à quel type de demande ces services répondent, comment ils sont utilisés par ceux qui se les procurent, renvoie à une autre problématique, celle des usages, qui n’est pas traitée ici. Seule la demande que les banques prêtent à leur clientèle à travers leur offre marchande entre dans la focale de l’analyse qui porte sur les représentations promues par ce type de commerce.

Le contexte français et la notion de libre choix

Dans le contexte de la globalisation du marché du sperme, la situation des banques de sperme françaises est particulière. En effet, la législation française en matière d’assistance médicale à la procréation (AMP), fondée depuis les lois bioéthiques de 1994 sur les principes de l’anonymat, de la gratuité et du volontariat du don, exclut que le sperme puisse faire l’objet de transactions marchandes. En cas d’insémination artificielle avec don, la sélection des gamètes est effectuée dans le secret par l’équipe médicale des CECOS (Centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains) et ne donne lieu à aucune transaction financière. Au contraire, le marché privé des banques de sperme est fondé sur le libre choix du donneur par le client (couple ou célibataire) et la délivrance des paillettes s’effectue par une transaction commerciale entre le client et la banque. Ce sont deux philosophies opposées - concernant aussi bien la définition de la PMA que le statut du corps et son indisponibilité -, ce qui n’empêche pas que la clientèle de CI et de ESB soit pour partie composée de personnes françaises cherchant à contourner la législation française, pour des raisons diverses (désir de choisir soi-même le profil du donneur, volonté de connaître son identité, démarche procréative entreprise par un couple de femmes ou une femme seule, etc.).

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Dans le marketing des banques de sperme, la notion de libre choix est centrale. Ainsi sur la page d’accueil du site web de ESB figure ce slogan : « Nous donnons vie à votre choix » (« We give life to your choice »). Les banques se présentent comme proposant le plus large éventail de choix possibles de sorte que chacun puisse trouver le donneur et le type de gamète qu’il recherche. Le lexique commercial (répondre à la demande des clients), sans doute parce qu’il est jugé trop cru, est gommé au profit d’une rhétorique altruiste qui invoque le don, le bonheur, le désir d’être parent (Tober, 2001 ; Almeling, 2007) : CI résume sa mission par la formule : « Aider les personnes sans enfant afin que leur rêve devienne réalité » (« To help childless make their dream come true »). Ce discours altruiste s’accompagne d’une tolérance affichée à l’égard des diverses orientations sexuelles et formes de vie privée. Seuls comptent le désir d’enfant et les choix du couple ou de la personne en vue de le concrétiser.

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