L'histoire du mouvement pro-IVG est une chronique de défis, de courage et de détermination dans la lutte pour les droits des femmes. Des actions individuelles aux décisions judiciaires historiques, en passant par les mouvements militants, cet article explore les événements clés et les figures marquantes qui ont façonné le paysage de l'avortement, tant aux États-Unis qu'en France.

Les Prémices d'une Révolution : L'Avortement avant la Libéralisation

Dans les années précédant la libéralisation de l'avortement, cette pratique était souvent reléguée à la clandestinité, avec des conséquences désastreuses pour la santé et la vie des femmes. Aux États-Unis, comme le montre l'exemple de Jane Hodgson en avril 1970, les "avortements thérapeutiques" étaient les seuls autorisés, limitant l'accès à cette procédure aux cas où la vie de la mère était en danger. Hodgson, confrontée à la souffrance de patientes ayant subi des avortements illégaux pratiqués par des personnes non qualifiées, a délibérément enfreint la loi, demandant même à être arrêtée.

L'avortement, qui n'était pas particulièrement controversé à la création de la Nation, est progressivement devenu tabou, l'opposition à cette pratique gagnant du terrain à la fin du 19e siècle. Au milieu du 20e siècle, l'avortement devient illégal. Bien que cela soit considéré comme un délit dans presque chaque État à la fin des années 1960, les femmes cherchaient régulièrement à se faire avorter. La loi n’autorisait parfois même pas l’avortement pour des raisons de santé de la mère ou en cas d’inceste et de viol.

Deux crises sanitaires publiques ont mis la question de l’avortement sur la table. La première concernait la thalidomide, un médicament commercialisé en Europe afin de traiter les nausées matinales, l’anxiété et l’insomnie. Environ 10 000 bébés nés dans le monde dont la mère avait pris de la thalidomide présentaient d’importantes malformations physiques. Des milliers de femmes ont également fait une fausse couche après s’être vu administrer le médicament. Celui-ci finira par être retiré du marché par les fabricants.

Bien que la thalidomide n’ait jamais été légale aux États-Unis, l’actrice américaine Sherri Finkbine, connue pour avoir joué « Miss Sherri » dans l’émission pour enfants Romper Room, en a pris par inadvertance lors de sa grossesse. Après s’en être rendu compte, l’actrice a accordé un entretien à un journal dans l’espoir d’en faire connaître les dangers. Elle avait souhaité garder l’anonymat, mais après la parution de l’article, son hôpital ainsi que tout autre établissement ont refusé d’interrompre sa grossesse.

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Sherri Finkbine est finalement contrainte de se rendre en Suède pour avorter. Ce choix lui a valu des menaces de mort, la condamnation publique de son acte et la perte de son emploi. Pourtant, selon un sondage Gallup de 1962, une majorité d’Américains approuvait sa décision.

Dans le milieu des années 1960, le soutien en faveur de l’avortement gagne du terrain dans le contexte d’une épidémie du virus de la rubéole. Les fausses couches se multiplient chez les femmes enceintes ayant contracté la maladie. De nombreux nouveaux-nés ne survivent pas ; il est estimé qu’environ 20 000 nourrissons sont nés avec des malformations congénitales et présentaient une anatomie atypique, des déficiences intellectuelles, des problèmes cardiaques ou souffraient de surdité. La loi interdisant l’avortement, les médecins comme Jane Hodgson qui étaient favorables à la procédure pour les femmes enceintes ayant attrapé le virus risquaient d'être arrêtés, de perdre leur certification médicale et permis d’exercer, entre autres sanctions.

En France, la situation était similaire. L'IVG était illégale, contraignant les femmes à recourir à des avortements clandestins, souvent dans des conditions dangereuses.

Affaires Roe v. Wade et Doe v. Bolton : Un Tournant Décisif aux États-Unis

Tandis que le débat sur l’avortement fait rage, deux affaires de référence sont soumises au système judiciaire des États-Unis. En 1969, Norma McCorvey, âgée de 21 ans, tombe enceinte. Il s’agissait de sa troisième grossesse, bien qu’elle n’ait élevé aucun de ses enfants pour des raisons financières et parce qu'elle est toxicomanie. Cette fois-ci, elle souhaite avorter. Si certains États ont commencé à libéraliser la loi sur l’avortement, ce n’est pas le cas du Texas, où vit Norma McCorvey. Les avortements y sont interdits, sauf si la vie de la mère est en jeu.

Contrairement aux femmes plus aisées et disposant de davantage de ressources, Norma ne peut pas se rendre dans un autre État ou obtenir d’un médecin de confiance qu’il pratique un avortement en secret. Elle entend cependant parler de deux avocats qui cherchent à intenter un procès avec une plaignante dont le profil correspond au sien : une femme dont l’âge et la classe sociale pourraient illustrer l’injustice des lois sur l’avortement.

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Norma McCorvey accepte de participer à l’action intentée par les avocates Sarah Weddington et Linda Coffee. L’affaire est déposée sous le pseudonyme « Jane Roe », un nom couramment utilisé dans les procès lorsqu’une femme souhaite garder son identité secrète. Son équipe de juristes poursuit Henry Wade, un procureur de district du comté où réside « Jane Roe », et fait valoir que la législation texane porte atteinte au droit constitutionnel des femmes à la protection de la vie privée, c’est-à-dire à leur liberté de vivre sans intrusion abusive du gouvernement dans leur vie personnelle.

Les trois juges du Tribunal de district américain conviennent que la loi du Texas est anticonstitutionnelle. Ils refusent toutefois d’ordonner à l’État de suspendre l’application de l’ancienne législation. Henry Wade refuse quant à lui d’arrêter les poursuites envers les médecins. Alors que l’affaire suit son cours dans le système judiciaire, Norma McCorvey donne naissance pour la troisième fois. Pendant ce temps, la seconde affaire de référence, Doe v. Bolton, est examinée par les tribunaux. Lorsqu’elle tombe enceinte de son quatrième enfant en 1970, la Géorgienne Sandra Bensing, âgée de 22 ans, décide de se faire avorter. Mariée, mais souhaitant divorcer, elle a des difficultés à élever ses enfants, lesquels ont tous été adoptés ou placés en familles d’accueil.

À l’époque, l’État de la Géorgie n’autorise l’avortement qu’en cas de danger pour la vie de la mère, dans l’éventualité d’une blessure invalidante, en cas de viol ou dans les situations où le fœtus présenterait une grave anomalie anatomique ou un risque d'handicap mental à la naissance. Mais la charge de la preuve est colossale pour pouvoir satisfaire à l’une de ces conditions. Par exemple, les femmes victimes de viol devaient l’avoir signalé et leur famille ou leurs amis pouvaient se rendre au tribunal pour les empêcher de subir la procédure.

Après qu’un hôpital a refusé à Sandra Bensing un avortement thérapeutique, les avocats de la Legal Aid Society et de l’Union américaine pour les libertés civiles s’emparent de l’affaire et poursuivent Arthur Bolton, le procureur général de la Géorgie. Les avocats font valoir, outre le fait que « Mary Doe » aurait dû bénéficier de la procédure en raison d’un handicap psychiatrique, que la loi porte atteinte à son droit constitutionnel à la protection de la vie privée et à l’autodétermination, et qu’elle empêche les médecins de faire leur travail.

Sandra Bensing finit par se faire avorter dans un hôpital privé qui n’était pas soumis aux mêmes lois que les hôpitaux publics tandis que le procès suit son cours. En 1970, les trois juges du Tribunal de district concluent que les femmes ont le droit d’avorter même si elles n’ont pas été victimes de viol, si leur vie n’est pas menacée et si elles ne portent pas de fœtus présentant un risque de développer de graves problèmes de santé. En 1973, les deux affaires, et le futur de l’accès à l’avortement aux États-Unis, sont entre les mains de la Cour suprême américaine.

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Sarah Weddington défend l’affaire Roe v. Wade devant la Cour en 1971 et 1972. Elle n’a que 26 ans au moment de la première plaidoirie. L’affaire est la première qu’elle présente. Face au jury exclusivement masculin, l’avocate déclare que les avortements constituent une décision personnelle et que les tribunaux sont l’unique recours des femmes lorsque des États comme le Texas leur interdisent la procédure.

Qualifiant l’avortement de « décision importante » dans la vie personnelle des femmes, elle souligne le danger que présentent la grossesse et l’accouchement. « Pour une femme, une grossesse est sans doute l’un des aspects les plus déterminants de sa vie, avance Sarah Weddington dans sa plaidoirie. Cela bouleverse son corps, son éducation, sa vie professionnelle. Et cela bouleverse souvent sa vie de famille tout entière ».

La Cour suprême rend sa décision quant aux affaires Roe v. Wade et Doe v. Bolton le même jour. Le 22 janvier 1971, elle conclut pour la première affaire que la décision d’une femme à avorter relève du droit constitutionnel à la protection de la vie privée. Elle affirme aussi que les États possèdent un intérêt dans la protection des femmes enceintes et de la « possibilité de la vie humaine » et autorise ces derniers à réglementer l’avortement après le premier trimestre de grossesse et à promulguer des lois concernant notamment les qualifications professionnelles des personnes réalisant cette procédure. Les États peuvent interdire les avortements au cours du troisième trimestre à condition que leurs lois prévoient des exceptions relatives à la vie ou à la santé actuelle de la mère.

Dans sa décision relative à la seconde affaire, la Cour suprême déclare à nouveau que « le droit constitutionnel d’une femme à l’avortement n’est pas absolu », mais qu’il est indûment restrictif de demander l’avis d’un médecin ou de comités hospitaliers concernant la nécessité d’une telle procédure. La Cour juge également que les États ne peuvent pas, à n’importe quel moment de la grossesse, interdire un avortement considéré comme nécessaire pour protéger la santé de la femme. D’un seul coup, la Cour suprême balaie un siècle de restrictions en matière d’avortement et rend anticonstitutionnelles les lois des 46 États.

La Loi Veil en France : Une Étape Cruciale

En France, la loi Veil, promulguée le 17 janvier 1975, a marqué une étape cruciale dans la dépénalisation de l'avortement. Portée par Simone Veil, alors ministre de la Santé, cette loi a légalisé l'interruption volontaire de grossesse (IVG) dans certaines conditions.

La loi Veil apparaît comme une loi de compromis qui ne consacre ni un véritable droit pour les femmes à disposer de leur corps, ni un acte médical comme un autre. Il faut d’ailleurs attendre 1982 pour que le gouvernement socialiste fasse adopter le remboursement partiel de l’IVG par la Sécurité sociale. De plus, sa pratique est strictement réglementée, uniquement autorisée dans un cadre médical, notamment pensé pour mettre un terme aux avortements militants réalisés à domicile.

Le Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et de la Contraception (MLAC) : Un Acteur Majeur

Le Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et de la Contraception (MLAC) a joué un rôle essentiel dans la lutte pour la dépénalisation de l'avortement en France. Ce mouvement de désobéissance civile, composé de médecins et de militantes, a mené des actions audacieuses pour informer les femmes sur leurs droits et leur offrir un accès à l'avortement dans des conditions médicales sûres.

En 1973, l’IVG est illégale en France. Les femmes avortent au péril de leur vie. Des médecins et des militantes se battent pour légaliser l’avortement et en limiter les risques pour les femmes. Le MLAC est né.

Delphine Seyrig, 1972 : "Chaque femme doit se faire avorter dans les conditions qu’elle souhaite. Il est plus traumatisant, et toutes les femmes le savent, d’élever des enfants non désirés que de se faire avorter. Les femmes se font avorter au risque de leur vie, il me semble que c’est savoir ce qu’on veut à ce moment-là."

Simone Iff, 1973 : "Dans le centre de planning, aujourd'hui, ici à Paris, il y a 80 femmes qui viennent chaque jour demander un avortement. Qu'est-ce qu'on en fait ? Est-ce qu'on les renvoie à leurs sondes et à leurs pratiques, ou bien est-ce qu'on va leur offrir un appui médical ? Les députés ne peuvent plus attendre pour prendre leurs responsabilités. Il en va de la santé mentale et physique de plus d'un million de femmes par an."

Un médecin militant pro-avortement, 1973 : "Nous ne tenons pas à imposer notre opinion. Être pour la liberté de l'avortement, cela veut dire que chacun puisse décider en fonction de ses convictions, de sa situation. Que toute femme qui désire garder un enfant puisse le faire."

Joëlle Brunerie, militante du Mlac, revient en 1977 sur son engagement avant la dépénalisation : "C'était une sacrée bagarre. Et on l'a menée surtout parce qu'il y avait beaucoup d'avortements provoqués mal faits, avec toutes les complications, souvent dramatiques, que ça avait. Par la suite, on a mené la bagarre au niveau de la légalisation de l'avortement. Dans une réunion, j'ai dit : “Aujourd'hui j'ai vu une femme qui s'est mis un fils de fer dans le ventre.” C'était vrai, et tout le monde l'a senti, et ça a remué les gens. Au bout d'un moment, il y a eu une pression des femmes tellement fantastique que tout le monde s'est dit ce n'est plus possible, on ne peut plus vivre dans cette hypocrisie-là."

Thérèse Clerc, militante du Mlac, 1975 : "La loi, grâce à notre lutte, a été promulguée le 18 janvier 1975. Et malgré ça, dans les hôpitaux, elle n'est pas appliquée. L'hôpital est un service public et on refuse aux femmes de pratiquer des avortements. Nous sommes allés ce matin à Cochin pour prouver que l'avortement à l'hôpital ne coûtait pas cher, pouvait se faire sans lit ni hospitalisation, sans beaucoup d'argent, à condition qu'il y ait des équipes mises en place par les services publics, pour répondre à ce besoin de santé des femmes."

Les Résistances et les Défis Persistants

Malgré les avancées législatives, la lutte pour le droit à l'avortement est loin d'être terminée. Des résistances profondes persistent, tant aux États-Unis qu'en France. Des personnalités du monde médical et religieux continuent de s'opposer à l'avortement, tandis que des obstacles pratiques entravent l'accès à cette procédure pour de nombreuses femmes.

Dans les années 1970, les résistances de la société sont profondes comme en attestent ces prises de position de personnalités du monde de la médecine ou de l'Eglise :

Dr Jérôme Lejeune, 1973 : "Comme tout médecin, je suis pour la vie. Je suis fait pour protéger et jamais pour tuer."

Mgr Jacques Fihey, porte-parole des évêques de France, 1973 : "Notre société se condamne elle-même si, après avoir abandonné tant de femmes à l'isolement et à l'angoisse, elle ne trouve d'autre solution à leur proposer que de tuer librement leurs enfants. Est-ce qu'il n'y a vraiment rien d'autre à faire alors ?"

Une jeune femme en 1975, après la dépénalisation : "J'ai été voir un gynécologue et je lui ai demandé s'il pouvait me donner une solution. Il m'a répondu : “Je n'en vois qu'une : garder l'enfant et vous marier.”

Un médecin anti avortement : "Je préférerais démissionner de mes fonctions, mais je ferai savoir mes raisons, plutôt que de faire des avortements."

Le chef de service de gynécologie médicale à l'hôpital Necker : "Je suis prêt à autoriser les interruptions de grossesse, dès que j'aurai l'instrumentation et le personnel nécessaires et les locaux également nécessaires."

Un médecin qui pratiquait des avortement avant la dépénalisation, membre de la Mnef : "Depuis que la loi a été votée, non seulement la situation ne s'est pas améliorée comme elle le devrait, mais très paradoxalement elle s'est quasi aggravée parce que les structures illégales comme la MNEF, le MLAC ou le Planning, qui pratiquaient des avortements, ont pour certaines cessé d'en pratiquer, se disant fort justement que s'il y avait une loi, elles n'étaient plus là pour éponger les carences officielles et les carences légales."

En 2022, la double clause de conscience des médecins est encore mobilisable. Les professionnels pratiquant l’IVG manquent, et les disparités territoriales sont criantes. L’IVG n’est pas dans la loi un droit fondamental protégé.

L'Héritage et les Enjeux Actuels

Les luttes pour la libéralisation de l'avortement ont laissé un héritage important, mais les enjeux actuels restent cruciaux. Aux États-Unis, la décision de la Cour suprême de revenir sur l'arrêt Roe v. Wade a ravivé les craintes quant à l'avenir du droit à l'avortement. En France, la constitutionnalisation de l'avortement est un enjeu majeur, visant à protéger ce droit fondamental contre toute remise en question.

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