Introduction

À Byzance, le pouvoir impérial se manifestait à travers des rituels grandioses, structurés et amplifiés par une performance sonore. Pour communiquer cette autorité divine, le rituel utilisait des silences stratégiques. L’empereur devenait une icône muette pour exprimer son statut quasi divin, tandis que la cour reconnaissait son autorité et affirmait sa distinction en se soumettant à la norme du silence. La performance rituelle était ainsi créée, structurée et dramatisée par des contrastes acoustiques. L’acclamation populaire, censée légitimer l’empereur, était transformée en une voix de silenciation.

Le Silence comme Expression de la Divinité Impériale

Dans la culture chrétienne, Dieu est perçu comme trop grand, puissant et parfait pour susciter autre chose que la stupéfaction et le silence. Dieu est lui-même inaudible, indicible et inaccessible, et sa gloire est si éclatante qu’elle oblige ses créatures à détourner les yeux et à garder un silence tremblant. Quand Dieu parle, sa création écoute en silence et obéit. Cette conception a été traduite en mots, en gestes et en rituels par l’Église pour permettre aux fidèles de louer Dieu de manière appropriée.

Au fil des Ve-VIIe siècles, la spiritualité byzantine concevait de plus en plus la « Divine Liturgie » comme une image, un écho tangible des réalités célestes. Simultanément, le pouvoir impérial aspirait à être l’Empire de Dieu, donné par Dieu et construit à l’image des Cieux. À partir des VIIIe-IXe siècles, ce processus s’est achevé, et tout le rituel impérial a été repensé, hiératisé et sacralisé en adoptant systématiquement les caractéristiques de la royauté divine. L’objectif était qu’une imitation parfaite puisse rétablir la résonance entre le Ciel et la Terre, séparés par la Faute originelle.

Ce jeu de miroir transformait les apparitions impériales en « théophanies », et devant l’empereur, le silence, la stupeur et l’émerveillement s’imposaient. Cette imitation méticuleuse était verrouillée par l’étiquette aulique appelée taxis, qui imposait à la cour une façon d’être millimétrée, conditionnant les corps, les gestes, les sensations et les émotions, afin de produire des performances d’une autorité divine. Dans cette société, le pouvoir était sacré car donné par Dieu à un empereur, son lieutenant terrestre, pour protéger les Byzantins et tous les chrétiens. Le sang, la force ou l’éducation ne suffisaient pas à donner le trône : seule comptait l’élection divine, matérialisée par la réussite politique et par l’acclamation unanime de la population. L’empereur restait un homme, mais devenait une sorte de clerc laïc, investi d’une autorité d’origine divine. Ses prétentions étaient universelles, les Byzantins se targuant d’être les seuls à pouvoir se dire Romains, cultivés, puissants et supérieurs dans tous les domaines.

Jusqu’aux Croisades, l’Empire était assurément la superpuissance chrétienne. Les gens venaient de loin pour voir Constantinople, la « Nouvelle Rome », pour baiser les reliques de la Passion et pour apercevoir la grandeur impériale. L’autorité se donnait à voir, entendre et ressentir dans des cérémonies grandioses, interminables, ultra-codifiées et contrôlées, où les gestes, les sons, les lumières et les odeurs construisaient l’expérience corporelle d’une supériorité totale. Le paysage sonore qui y retentissait combinait des textures variées (silences, voix, instruments) pour dramatiser, instiller des symboliques et construire un espace acoustique immersif.

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Sources et Méthodologie pour l'Étude du Rituel Byzantin

L’historien qui souhaitait « écouter » ces performances passées devait recueillir des témoignages et comprendre le sens donné aux gestes rituels. Les performances et les expériences du politique aux VIIIe-XIIIe siècles sont éclairées par des documents variés et complémentaires. Le plus important est le Livre des Cérémonies, une vaste compilation de rituels auliques établie entre 945 et 949/950 par l’empereur lettré Constantin VII (913-959). Cette source incontournable laisse entrevoir le rituel tel qu’il était pensé et pratiqué aux IXe-XIIe siècles, même si l’empereur réactivait aussi des gestes périmés remontant à l’Antiquité tardive.

Cependant, malgré sa richesse, cette source ne suffit pas pour reconstituer une performance corporelle complète, comme pourrait le faire un témoignage oculaire. Il faut chercher le corps vécu dans les chroniques et les récits de voyages. Les chroniqueurs byzantins écrivaient la Grande histoire : ils la mettaient en récit plus pour juger les règnes que pour consigner tous les faits et gestes. Les performances auliques leur semblant trop connues pour être racontées, ils ne les décrivaient que lorsque leur déroulement était perturbé par un événement imprévu ou incongru. À l’inverse, les récits de voyages sont directement tirés de l’expérience, mais le voyageur met en récit ses souvenirs en les sélectionnant pour un public précis et en suivant le filtre de sa propre culture.

De fait, l’historien du rituel ne peut espérer restituer pleinement la performance. Néanmoins, il peut changer de point d’observation pour se focaliser sur les dynamiques du dit de la performance. En changeant ainsi d’échelle et de sens d’analyse, il lui est possible de redonner un peu de corps à ces prescriptions sonores. Cette réorientation est particulièrement utile pour l’étude du paysage sonore ancien, par définition insaisissable et impossible à observer et à entendre directement.

Dans le cas de Byzance, plusieurs études ont reconnu l’existence d’un silence impérial et d’une sonorisation aulique, mais il reste à aborder ces performances acoustiques d’une façon plus holistique. Les voix - audibles, silencieuses ou silenciées - sont intimement liées, et les silences sont bien plus qu’une respiration auditive dans ces rituels. Il est vrai que le silence peut être difficile à décrire, comme s’il se vivait plus qu’il ne se disait. D’ailleurs, les auteurs anciens ne cherchaient pas vraiment à l’évoquer, et la littérature byzantine le situait principalement dans le domaine monastique. Pourtant, le silence est partout, puisqu’il est nécessaire pour définir chaque son. Et justement, il existait au palais un officier rituel appelé silentiaire, dont une des fonctions était d’imposer le silence à chaque cérémonie. De fait, ce monde aulique en apparence si tonitruant semblait traversé, et même structuré, par quantité de silences. Dans une organisation aussi millimétrée que pouvait l’être la cour byzantine, s’il y avait silence rituel, c’est qu’il revêtait une fonction précise et irremplaçable.

Le Silence de l'Empereur : Une Icône Vivante

À partir du IXe siècle, l’empereur apparaissait comme une icône vivante, immobile et silencieuse. Ce régime sonore unique l’identifiait comme lieutenant de Dieu sur terre et installait une distance avec le reste du monde. Seul parmi des milliers à rester silencieux, l’empereur s’affirmait comme un être à part. Son mutisme mettait l’accent sur sa fonction et faisait disparaître, le temps des cérémonies, l’homme qui la revêtait. De cette façon, on ne voyait plus que l’être pourvu d’une mission sacrée, devenu le reflet terrestre de la puissance céleste pour guider la communauté des chrétiens. Dieu étant inaudible, il semblait impensable d’attribuer une sonorité audible à son représentant terrestre : lui aussi devait rester silencieux et laisser seulement entendre sa gloire et sa puissance.

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Dans le Livre des Cérémonies, le silence de l’empereur transparaît en négatif, car le rite ne prévoit pour lui aucune vocalisation, et les chroniqueurs comme les poètes n’en disaient pas vraiment plus. Le silence n’était pourtant pas totalement absent dans la littérature byzantine, et les hagiographes exaltaient notamment le silence absolu des ascètes pour démontrer leur force morale et leur sainteté. Mais ce silence-ci constituait un acte volontaire, pratiqué pour purifier la chair. À l’inverse, le silence de l’empereur était « endossé » pour le faire apparaître vraiment comme le lieutenant de Dieu : il sonnait comme un attribut de sa fonction. Comme ce régime sonore ne disait rien du caractère ou de la moralité de l’individu-empereur, il n’y avait pas lieu de l’évoquer dans la littérature officielle. De plus, sa pratique obligatoire restreignait les expériences de la voix impériale aux seuls moments intimes ou aux sessions de travail. De fait, les échos littéraires du silence et de la voix de l’empereur restaient assez rares. Au final, la silenciation ponctuelle imposée par le rite dépassait le cadre de la performance et silencait presque complètement l’empereur.

Ce silence rituel était confirmé par les témoignages des étrangers admis en audience, qui en parlaient car il les surprenait et les impressionnait. Ainsi, le grand voyageur géographe al-Tabari (Xe siècle) transmettait le témoignage de Nasr ibn al-Azhar, envoyé en 860 devant Michel III (842-867) par le calife abbasside al-Mutawakkil (847-861). Durant les quatre mois qu’il a passés à Constantinople, l’ambassadeur n’a jamais entendu la voix de l’empereur et n’a pu échanger qu’avec son oncle, le césar Bardas, qui gouvernait dans les faits l’Empire. Conformément au rituel, durant ses apparitions publiques pensées comme des théophanies, l’empereur siégeait et se montrait, mais participait uniquement par de légers signes de tête. Lorsque venait le moment d’entériner l’accord conclu par un serment mutuel, Bardas prêtait serment pour Michel III, présent mais toujours silencieux. Déstabilisé, Nasr osait demander directement à l’empereur si ce serment prononcé par un autre engageait bien sa personne : Michel III confirmait, mais seulement par un léger signe de tête. L’étonnement des ambassadeurs abbassides était d’autant plus significatif qu’ils avaient l’habitude d’une certaine théâtralisation du pouvoir, pratiquée aussi par le calife, mais ce silence leur semblait inédit et perturbant. Il apparaissait aussi comme un régime sonore absolu, que rien ni personne ne pouvait entraver, pas même le serment (pourtant essentiel dans les cultures médiévales).

Rapidement, ce silence impérial était assez connu en Islam, et on en trouvait des échos dans le Livre des pays, composé par Ibn al-Faqih al-Hamadani vers 903. Il racontait comment Umāra ben Hamza, envoyé par le calife al-Mansur, progressait vers le trône, voyait l’empereur, mais ne pouvait entendre que la voix de l’interprète posté devant le trône. Contrairement à al-Tabari, al-Faqih construisait son œuvre en compilant toutes les connaissances géographiques arabes collectées au fil des années. Par conséquent, son texte, et l’abrégé qui en a été tiré en 1022, éclairaient la façon dont l’Islam voyait le reste du monde ; et son image « typique » de Byzance était l’audience dans la Magnaure, marquée par le mutisme de l’empereur.

Les Latins étaient quant à eux habitués à une relation plus directe avec le pouvoir et à une autorité plus « humaine », où la parole jouait un rôle essentiel : ils étaient donc encore plus perturbés par cette absence vocale, comme l’atteste Liutprand de Crémone. Cet évêque de Pavie composait dès 958 une histoire de son temps, l’Antapodosis, où il évoquait tout ce qui lui semblait important et remarquable. Il y comptait l’Empire byzantin et se servait de ses souvenirs pour en brosser un portrait dithyrambique. Son texte, très diffusé à partir de 962, a contribué à la création d’un certain imaginaire grandiose de l’Empire qui restait, à cette époque, la superpuissance chrétienne et le modèle à suivre pour l’Occident.

À l’été 949, Liutprand a été envoyé par le marquis d’Ivrée, Bérenger II, pour nouer une alliance matrimoniale mineure. La mission a été un succès, le séjour un émerveillement. Liutprand se complaisait à raconter « de quelle manière inouïe et admirable » il a été reçu. Son témoignage confirmait quasiment toutes les prescriptions données par le Livre des Cérémonies pour la réception des ambassadeurs et nous permettait d’observer, même par procuration, certains des effets produits par le rituel. Son récit très détaillé couvrait plusieurs cérémonies - audience, entrevue impériale, banquet, divertissements impériaux, processions - dont il ne décrivait qu’une partie parce que « ce serait trop long à écrire », mais il se devait de raconter « à cause de l’admiration qu’il a suscitée chez lui », du moins il essayait car il était encore saisi de sidération. Le numéro d’un acrobate le « rendit sans voix d’une admiration plus grande encore », un autre le « stupéfia au point que [son] admiration n’échappa pas à l’empereur lui-même ».

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Il racontait dabord l’audience dans la Magnaure, où il disait avoir été introduit « en présence de l’empereur, appuyé sur les épaules de deux eunuques ». Il y découvrait la cour, nombreuse, immobile et silencieuse, les officiers rituels, et très loin, le trône. Liutprand traversait la salle jusqu’à arriver à une distance précise du trône, devant lequel était posté un officier. « Sans rien dire alors de sa propre bouche (même s’il l’avait voulu, la très grande distance aurait rendu la chose peu conforme au décorum), [l’empereur] s’informa par l’intermédiaire du logothète de la vie et de la santé de Bérenger ». Durant la succession, longue et complexe, de prosternations, déplacements, échanges de cadeaux, l’empereur n’ouvrait pas une seule fois la bouche, pendant que quelqu’un d’autre parlait à sa place, pour lui et en son nom. Sa voix ne résonnerait que plus tard, dans un autre lieu, durant l’entrevue de travail et durant le banquet auquel serait invité l’ambassadeur ; mais même là, la voix de l’interprète serait imposée comme barrière, alors que Liutprand parlait parfaitement le grec. Ainsi, pendant l’apparition impériale en majesté (théophanie), la voix de l’autorité était le silence absolu. Bien que l’empereur soit entièrement impliqué dans la cérémonie, il ne pouvait pas être en…

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