L'avortement, composante essentielle des droits sexuels et reproductifs, est un soin primaire reconnu par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Il transcende les enjeux de santé publique pour impacter l'éducation et l'emploi des femmes. Au cours des 30 dernières années, de nombreux États ont libéralisé leurs législations, mais des reculs significatifs persistent. Cet article explore l'évolution du droit à l'avortement en Argentine, les défis actuels et les perspectives d'avenir.

Contexte international et avancées législatives

À l'échelle mondiale, l'accès à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) est hétérogène. En Amérique latine, l'Argentine a légalisé l'avortement en 2020, suivie par la Colombie en 2022 et 24 des 32 États du Mexique. En Europe, l'Irlande autorise l'avortement jusqu'à 12 semaines depuis 2019, et l'Irlande du Nord depuis 2020, bien que les services restent indisponibles dans de nombreuses régions. Malte a également assoupli sa législation en 2023, autorisant l'avortement lorsque la vie de la femme est en danger. En Asie, la Corée du Sud a jugé son interdiction contraire à la Constitution en 2021, et la Thaïlande a autorisé l'avortement sous certaines conditions.

Cependant, des reculs notables ont été observés ailleurs, notamment au Salvador, au Nicaragua, en Pologne et aux États-Unis, où la Cour suprême a annulé l'arrêt Roe v. Wade en 2022. Des législations restrictives sont maintenues en Afrique et en Asie.

La situation en Argentine : un tournant historique

Le 30 décembre 2020, l'Argentine a franchi une étape historique en légalisant l'avortement pendant les 14 premières semaines de grossesse. Cette décision, fruit de longues années de mobilisations et de discussions, a été approuvée au Sénat par 38 voix contre 29. L'Argentine a rejoint ainsi la courte liste des pays latino-américains ayant légalisé l'avortement, aux côtés de l'Uruguay, de Cuba, du Guyana, de la Guyane française et de Puerto Rico.

Mobilisation sociale et contexte politique

La légalisation de l'avortement en Argentine est le résultat d'une mobilisation sociale croissante et de l'évolution du contexte politique. En 2005, la création de la Campagne nationale pour le droit à l'avortement légal, sûr et gratuit a permis d'institutionnaliser les demandes concernant le droit à l'auto-détermination féminin. En février 2018, profitant d'une structure d'opportunités plus favorable d'opposition au gouvernement en place de Mauricio Macri, majoritairement contre le droit à l'avortement, cette campagne prend un nouvel élan. Mobilisant des répertoires d'action collective novateurs, elle organise sous le hashtag #AbortoLegalYa une manifestation massive dans les principales villes du territoire, notamment la capitale Buenos Aires, avec comme symbole de ralliement le port d'un foulard vert. Ce dispositif d'identification s'est révélé très efficace dans sa capacité d'intégration de subjectivités multiples, confirmant la forte présence de la jeunesse dans l'espace public argentin.

Lire aussi: Oral du brevet : comment parler du métier d'auxiliaire de puériculture ?

En 2018, les sénateurs ont été amenés à se prononcer sur une nouvelle loi concernant le droit à l’IVG suite à de nombreuses manifestations où les femmes réclamaient plus de droits, et notamment le droit à avorter durant les 14 premières semaines de grossesse. Le Sénat s’y est opposé à 38 voix contre 31. Toutefois, ce résultat était symptomatique de la situation en Argentine : il était le reflet d’un pays très divisé sur la question, mais surtout, il montrait que des progrès sociaux pouvaient être envisagés dans les années à venir, car l’écart entre les partisans et les opposants du droit à l’IVG se resserrait chaque année. Les manifestants étaient de plus en plus nombreux et laissaient présager un meilleur avenir.

Suite aux mobilisations au début de l’année 2018, le président en exercice Mauricio Macri décide d’inclure la thématique du droit à l’avortement dans l’agenda législatif. Même si sa position personnelle allait clairement à l’encontre de l’IVG, ce choix stratégique peut apparaître comme une volonté d’élargir sa base de soutiens politiques et citoyens dans une conjoncture de plus en plus difficile du point de vue économique. Le 14 juin 2018, ces derniers approuvent le projet de loi par 129 votes en faveur, 125 votes contre et 1 abstention.

Deux années après, suite à la persistance de la mobilisation sociale et à l’accompagnement du nouveau président Alberto Fernández élu en 2019, une nouvelle version du projet de loi rentre dans l’hémicycle le 7 novembre 2020. Une nouvelle configuration partisane et parlementaire se donne à voir. Le 11 décembre, le résultat est sans appel : 131 députés votent en faveur du nouveau projet, 117 contre, plus 6 abstentions et 2 absences. Au Sénat, si en 2018, 38 sénateurs avaient voté contre le projet de loi, ce même nombre a voté pour en 2020. Ainsi, le 30 décembre 2020, l’Argentine a légalisé l’avortement pendant les 14 premières semaines de grossesse, l’avortement devient aussi gratuit.

Défis et obstacles persistants

Malgré cette avancée, des défis et des obstacles persistent. La loi établit également la possibilité pour les médecins de faire valoir la clause « d’objection de conscience ». Cela pourrait bien compliquer l’accès réel des femmes à l’avortement dans les cas où des médecins s’opposeraient à répétition à pratiquer l’IVG, retardant les interventions médicales.

De plus, l'Argentine est confrontée à un contexte économique et social difficile. Selon les données de l’Institut national de la statistique et du recensement (INDEC), 52,9 % de la population vivait au-dessous du seuil de pauvreté en juin. Le Comité des droits de l’enfant s’est inquiété de la fermeture et de la dégradation de certains établissements, de l’arrêt de certaines politiques publiques et de la très forte réduction des moyens destinés à garantir le respect des droits des enfants et des adolescent·e·s, notamment par des coupes dans les budgets de la santé et de l’enseignement.

Lire aussi: Tarifs de la crèche Carnoux Avenir

Les personnes qui souhaitaient avorter se heurtaient encore à un certain nombre d’obstacles. Bien que la Loi sur l’interruption volontaire de grossesse reste en vigueur (malgré les tentatives de certain·e·s parlementaires visant à l’abroger), la Direction nationale de la santé sexuelle et reproductive a fait part en septembre d’une pénurie des fournitures indispensables pour pratiquer ce type d’intervention.

Selon des informations publiées en 2024, cinq jeunes filles de moins de 20 ans accouchaient par heure en Argentine en 2022. Cela n’a pas empêché le gouvernement de mettre fin au Plan de prévention des grossesses non désirées lors de l’adolescence, qui avait pourtant permis de réduire de 49 % en quatre ans le taux de grossesse dans cette tranche d’âge. Le ministère de la Santé l’a sabordé en diminuant son budget de 68 % en termes réels, en résiliant les contrats de 619 spécialistes et en pratiquant des coupes dans les ressources disponibles.

Opposition et tentatives de restriction

L'opposition à l'avortement reste forte en Argentine. En 2018, d'après diverses estimations de médias argentins, le "non" au projet de loi totaliserait une majorité de 37 voix sur 72. Dans le camp du "non" au projet de loi, la vice-présidente argentine Gabriela Michetti est opposée à tout type d'avortement, même en cas de viol, proposant que les enfants non désirés soient confiés en adoption.

Le projet des parlementaires de Libertad Avanza n’a pas seulement pour objectif d’abroger la loi du droit à l’IVG conquis par le mouvement féministe historique et massif de 2020, il va beaucoup plus loin. En proposant criminaliser les médecins avec des peines allant de 3 à 10 ans ainsi que les femmes qui avortent avec des peines de 1 à 3 ans, cette loi constitue un retour à la législation précédant le Code Pénal de 1921 qui prévoyait des cas de figures dans lesquels l’avortement n’était pas criminalisé. Malgré le fiasco initial, il s’agit de prendre cette attaque contre l’avortement très au sérieux. Alors que Milei a proclamé 2024 comme l’année de « la défense de la vie, de liberté et de la propriété » et que dans son discours à Davos les féministes et l’avortement ont été parmi ses principales cibles, il est clair que ce nouveau projet de loi est une manœuvre pour rallier les partisans de Milei démoralisés par la récente défaite de la loi Omnibus.

En novembre, le président argentin, Mauricio Macri, a signé un décret abrogeant un texte qui facilitait notamment l’accès à l’avortement aux enfants de moins de 15 ans. La publication de la mise à jour du protocole, mardi, avait provoqué autant d’applaudissements que de critiques au sein de l’actuelle majorité. « Il n’y a aucune raison pour l’abroger !, a tweeté, jeudi, le député PRO Daniel Lipovetsky, qui avait défendu le projet de légalisation de l’IVG en 2018. C’est une absurdité qu’il y ait encore des provinces qui ne l’appliquent pas. »

Lire aussi: L'influence de votre date de naissance sur votre destin.

Opinion publique et polarisation

L'opinion publique en Argentine reste divisée sur la question de l'avortement. Selon l’enquête publiée par l’Observatoire critique de l’opinion publique en septembre 2018 et menée sur un échantillon représentatif de la population de la province de Buenos Aires, 51,6 % des personnes interrogées se déclarent en faveur de la légalisation de l’avortement, tandis que 29,3 % se positionnent contre, et 19,1 % sont sans avis. Cette configuration de l’opinion publique trouve une corrélation politico-idéologique : les « pro » sont plus souvent identifiés comme étant proches du kirchnérisme et des partis de gauche ; les « anti » correspondent à l’électorat potentiel de l’ancien président Mauricio Macri.

Selon une autre enquête publiée également en 2018 par le journal Clarín, un nombre plus élevé d’hommes (55,6 %) s’est prononcé en faveur de l’IVG, contre 51,6 % de femmes, à l’encontre de ce qui se donne à voir dans la rue où les mobilisations sont majoritairement portées par les femmes. Un autre élément à souligner et présent dans la plupart des études réalisées correspond au profil générationnel : les 16-29 ans se prononcent majoritairement en faveur de la légalisation (60,3 %) ; à l’inverse, seuls 41,6 % des 65 ans et plus se déclarent pour. Un dernier point révèle la présence d’un clivage au sein de la structure territoriale du pays : on constate un fort soutien à cette mesure dans les principales villes du pays en nombre d’habitants et un rejet aussi intense dans les campagnes et les villes de moindre densité de l’intérieur du pays.

Dans une enquête de Poliarquia publiée le 10 novembre 2020 dans le journal Perfil, 52 % se déclarent peu ou pas intéressés par les débats sur cette thématique, à l’inverse, ils étaient 68 % en 2018 à être très ou intéressés quant à cette question. Dans un sondage publié à la fin de l’année 2020 dans le quotidien La Nación, le pourcentage de ceux qui se déclarent opposés à la légalisation de l’avortement augmente. Ils sont ainsi 49 % à se positionner contre ce projet de loi le 29 décembre. Quant au clivage territorial, la configuration actuelle confirme celle de 2018 avec un rejet de 66 % de cette mesure dans la région nord-ouest et un soutien toujours plus élevé dans la ville de Buenos Aires, à 42 %.

Perspectives d'avenir

L'avenir de la loi IVG en Argentine dépendra de plusieurs facteurs, notamment de la mobilisation continue des mouvements féministes, de l'évolution de l'opinion publique et des décisions politiques. Il reste encore beaucoup à faire pour que l’avortement légal, sûr et gratuit soit réellement mis en œuvre dans tous les coins de rue. Il reste à lutter contre la clause de conscience, les pièges juridiques qui peuvent se présenter et les obstacles que ces secteurs réactionnaires anti-choix voudront mettre en place.

Les organisations féministes, telles que le PTS et Pan Y Rosas, continueront à se mobiliser pour défendre les droits des femmes et exiger des politiques publiques qui garantissent l'accès à l'avortement. Elles devront exiger des bureaucraties syndicales qu’elles appellent à une grande grève avec mobilisation dans tout le pays, pour la grande majorité des femmes, salariées et chômeuses, syndiquées et informelles, pauvres et travailleuses indépendantes précaires. Il est temps que les organisations d’Union por la Patria, qui s’opposent au gouvernement dans les institutions et jouissent d’une influence importante dans le mouvement féministe, abandonnent leur passivité et appellent à arrêter le gouvernement par la lutte et la mobilisation dans les rues, où des milliers l’affrontent déjà avec la gauche.

Il est crucial de sensibiliser l'opinion publique aux enjeux de l'avortement et de lutter contre la désinformation. Les médias et les organisations de la société civile ont un rôle important à jouer dans ce domaine.

Enfin, les décisions politiques seront déterminantes pour l'avenir de la loi IVG. Il est essentiel que les pouvoirs exécutif et législatif continuent à soutenir et à protéger ce droit fondamental.

tags: #loi #ivg #Argentine #avenir

Articles populaires: