L'interrogation sur la nature et la progression de la science est aussi ancienne que la science elle-même. Comprendre comment la science avance et ce qui la distingue des autres formes de connaissance est un défi complexe. Cet article explore divers modèles conceptuels qui ont été développés pour appréhender la spécificité de la connaissance scientifique et la dynamique de sa production.
Introduction
Depuis les débuts de la science moderne, la question de son fonctionnement et de sa progression a suscité de nombreuses réponses. Ces réponses contribuent à la compréhension du rôle joué par la connaissance scientifique dans l'histoire occidentale. Cet article se concentre sur les outils conceptuels proposés pour rendre compte de la spécificité de cette connaissance et de sa dynamique de production, laissant de côté les travaux historiques sur l'émergence de la révolution scientifique et l'évolution des disciplines, des institutions et des pratiques, à l'exception de quelques auteurs comme Alexandre Koyré, Georges Canguilhem ou Michel Foucault.
Le Champ d'Étude : Philosophie des Sciences et Études Sociales de la Science
Le champ d'étude est vaste et englobe une grande partie de la philosophie des sciences, ainsi que les recherches plus récentes désignées par le terme anglais "(social) studies of science" (SSS), qui regroupent des travaux sociologiques et anthropologiques, ainsi que des contributions d'économistes.
Modèles d'Analyse de l'Activité Scientifique
Plutôt que de se concentrer sur les œuvres de quelques grands auteurs, cet article met en évidence les modèles qui permettent de décrire et d'analyser les ressorts de l'activité scientifique et la dynamique d'ensemble dans laquelle elle s'insère. Les auteurs, qu'ils soient philosophes, sociologues, anthropologues ou économistes, sont confrontés à la double nature de la science, à la fois cognitive et sociale. Ceux qui s'intéressent au contenu cognitif doivent faire des hypothèses sur les aspects sociaux, et ceux qui s'intéressent aux institutions, aux normes ou aux pratiques ne peuvent éviter de faire référence à la singularité de la connaissance scientifique.
Questions Inévitables
Ces travaux font apparaître un certain nombre de questions inévitables, couvrant à la fois les aspects cognitifs et sociaux :
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- Quels sont les produits caractéristiques de l’activité scientifique ?
- Quels sont les acteurs qui contribuent à cette production ? De quelles compétences doivent-ils être dotés pour mener à bien cette activité ?
- Comment expliquer le caractère ininterrompu et éventuellement cumulatif de l’activité scientifique ?
- Comment l’accord sur les connaissances produites est-il obtenu ?
- Quelle est la forme d’organisation requise par l’activité scientifique ? (il peut s’agir de l’organisation interne aussi bien que de l’organisation des rapports entre science et société.)
- À quelle dynamique d’ensemble, à la fois sociale, politique, culturelle et économique, contribue le développement scientifique ?
Les réponses apportées à l'une de ces questions limitent les choix pour les réponses possibles aux autres questions. Pour tenir compte de ces contraintes logiques, la notion de modèle est introduite. Un modèle est une catégorie abstraite et analytique qui rassemble une série de réponses cohérentes entre elles aux six questions susmentionnées. Les modèles soulignent le caractère collectif de la réflexion et la diversité des positions qui peuvent être adoptées.
Les Quatre Modèles Retenus
Quatre modèles ont été retenus, chacun mettant en avant un problème central :
- La science comme savoir rationnel : Ce modèle met en évidence ce qui distingue la science des autres formes de savoir pour expliquer l’accès privilégié au réel qu’elle fournit.
- La science comme activité concurrentielle : Ce modèle se concentre sur la forme organisationnelle qui permet à la science d’exister et de se développer.
- Le modèle socioculturel : Ce modèle recherche la spécificité de la science du côté des pratiques et plus particulièrement des savoirs tacites qu’elles mettent en œuvre.
- Le modèle de la traduction élargie : Ce modèle tente de montrer comment est produite la robustesse des énoncés scientifiques et comment est simultanément créé l’espace de circulation de ces énoncés.
Il est important de noter que cette classification est contestable et que les modèles peuvent être compatibles et complémentaires. Chaque modèle renvoie de manière privilégiée à certaines disciplines, mais il serait erroné de s'en tenir à cette correspondance. Chaque modèle reste une source active et vive de questions et d’inspiration.
Modèle 1 : La Science comme Savoir Rationnel
Ce modèle cherche à clarifier ce qui distingue la science des autres activités humaines en se concentrant sur le discours scientifique et les liens qu'il établit avec la réalité.
Nature de la Production Scientifique
Le résultat de la recherche scientifique consiste en des énoncés et des réseaux d’énoncés. La classification de ces énoncés et la caractérisation de leurs relations constitue une question centrale. La classification la plus commune oppose les énoncés relevant de l’observation (ou énoncés empiriques) et les énoncés théoriques. Cette distinction rend compte de la dimension duelle de la science qui combine à la fois l’observation de régularités factuelles et l’élaboration de systèmes abstraits qui ont pour objectif d’expliquer ces régularités, et éventuellement de prédire des phénomènes encore non observés. Un des problèmes posés par cette distinction est celui des rapports entre les deux familles d’énoncés, c’est-à-dire entre les données observables et les entités abstraites qui sont mobilisées pour en rendre compte.
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Traduction des Énoncés
Pour décrire le mouvement entre énoncés théoriques et observationnels, la notion de traduction est utilisée. Cette notion souligne qu’il existe un rapport de signification étroit entre ces énoncés sans pour autant postuler une équivalence totale ou une relation logique simple. Pour passer d'un énoncé théorique à un énoncé observationnel, il faut ajouter et retrancher des termes, aboutissant à des énoncés qui semblent étrangers l'un à l'autre. Ces traductions sont qualifiées de limitées ou restreintes, pour les distinguer des traductions élargies ou étendues.
Par exemple, considérons les énoncés suivants :
- Tout électron placé dans un champ électrique est soumis à une force proportionnelle à sa charge.
- Dans le circuit C installé dans le laboratoire de physique de l’École des mines de Paris, l’intensité du courant est de 50 ampères.
- L’aiguille de l’ampèremètre placé dans le circuit C indique le nombre 50.
Ces trois énoncés sont logiquement indépendants et le vocabulaire qu’ils utilisent est en grande partie différent. L'énoncé a fait référence à des entités non observables, l'énoncé b utilise un vocabulaire en partie abstrait et l'énoncé c entre dans le royaume des phénomènes observables.
Stratégies de Traduction
Plusieurs stratégies ont été proposées pour décrire ces traductions, leurs origines et leurs modalités de fonctionnement. On peut fonder ces traductions sur la constitution de règles de correspondances, de définitions coordonnées, de dictionnaires ou de systèmes interprétatifs qui fournissent des indications pour établir des liens entre les significations des différents termes utilisés, qu’ils soient abstraits ou concrets, et pour fixer leurs conditions d’utilisation. On peut également associer aux énoncés observationnels des modèles empiriques (décrivant les régularités observées) qui reçoivent leur signification de modèles explicatifs qui sont eux associés aux énoncés abstraits. Il est généralement reconnu qu’il est impossible de passer d’un type d’énoncé à un autre par le seul recours à la logique. La stratégie retenue conduit à la création d’une troisième famille d’énoncés intermédiaires qui associent certains des termes des énoncés observationnels à certains des termes des énoncés théoriques : ils agissent, par conséquent, comme des opérateurs de traduction.
Interprétations de la Distinction Observation/Théorie
Avec la prolifération des énoncés intermédiaires, la distinction entre les énoncés relevant de l’observation et les énoncés théoriques perd de sa clarté et de sa pertinence. Une première position, réductionniste, minimise la distance entre les deux types d’énoncés. Elle revêt deux formes extrêmes selon la direction suivie par la tentative de réduction. La première affirme que les énoncés théoriques dérivent (ou doivent dériver) le plus directement possible des énoncés issus de l’observation. Cette doctrine, positiviste, accorde une grande importance à l’induction et fournit à la fois des critères de validité et des critères de démarcation. La seconde considère, à l’inverse, que les énoncés tirés de l’observation sont façonnés par des considérations théoriques sans lesquelles ils n’ont aucune signification. Une seconde position, plus pragmatique, refuse d’établir des liens hiérarchiques entre énoncés théoriques et énoncés tirés de l’observation : on suppose que les différentes catégories d’énoncés sont relativement indépendantes les unes des autres et que le travail scientifique consiste à établir des connexions entre ces énoncés et à les modifier en tant que de besoin. La traduction et ses opérations sont entre les mains des scientifiques qui fabriquent des récits et élaborent des mises en intrigue destinées à donner du sens aux observations faites, mais également à en suggérer de nouvelles.
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