Leurs enfants après eux, réalisé par Ludovic et Zoran Boukherma, est une adaptation du roman éponyme de Nicolas Mathieu, lauréat du prix Goncourt en 2018. Le film plonge le spectateur dans la Lorraine industrielle des années 1990, une région marquée par le déclin de la sidérurgie, à travers le regard d'Anthony, un adolescent de 14 ans confronté aux affres de l'amour et aux tensions sociales.

Un contexte social prégnant

L'histoire se déroule durant les étés 1992, 1994, 1996 et 1998, des périodes où l'ennui et le manque de perspectives pèsent sur la jeunesse. Les réalisateurs parviennent à retranscrire à l'écran le contexte social et le déterminisme auquel sont soumis les adolescents, même si le passage au grand écran ne permet pas de décrire en profondeur le contexte social. Les premières paroles prononcées par Anthony, « On s'emmerde », résument parfaitement ce sentiment d'immobilisme.

Le film dépeint une France touchée par la désindustrialisation et le chômage. Anthony et Hacine sont des enfants de la classe ouvrière, tandis que Stéphanie est issue d'un milieu plus aisé. Les personnages se heurtent aux barrières sociales, Hacine faisant l'expérience du racisme et du chômage, et Stéphanie découvrant le fossé social et culturel qui la sépare de la grande bourgeoisie parisienne. Le titre du roman et du film, tiré d'un extrait du Siracide, souligne l'idée d'une inexorable reproduction sociale, où les enfants sont souvent amenés à rééditer les vies de leurs parents.

Récit d'apprentissage et relations familiales

Le film relate également les relations d'Anthony avec ses parents, notamment son père, capable d'accès de violences incompréhensibles sous le regard d'une mère passive et «dépassée» par la situation. Le père et le fils sont distants, leur relation est «sans mots». On sent cependant que c'est un homme blessé qui a remisé ses rêves de jeunesse.

Les parents d'Anthony se disputent, son père boit trop et peut être soumis à des accès de violences incompréhensibles sous le regard d’une mère passive et dépassée.

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Le film explore la complexité des relations familiales, avec un père autodestructeur incarné par Gilles Lellouche, qui avait été initialement engagé pour réaliser l'adaptation. Lellouche apporte une fragilité douloureuse à son personnage, soulignant les désillusions et les ravages du temps.

Amour et émancipation

La vie d'Anthony prend un tournant lorsqu'il rencontre Stéphanie, une jeune fille issue d'un milieu social plus aisé, dont il tombe amoureux. Leur romance naissante se déroule sur fond de tensions sociales palpables, dans l'atmosphère des années 1990. Anthony doit braver l'interdit de son père, en prenant sa moto, pour retrouver Stéphanie lors d'une soirée. Au contact de Stéphanie, Anthony se transforme et envisage de s'échapper de sa condition.

Cependant, la distance sociale entre les deux jeunes gens est palpable. Stéphanie est pour lui le modèle qui permet de sortir de sa classe sociale, de découvrir d’autres milieux. Anthony fait l'expérience de la honte sociale, un sentiment de souffrance né d'une distance et d'une interrogation critique qui empêchent l'adhésion au milieu ambiant.

Esthétique et mise en scène

Le film accorde une place importante à la musique, avec des titres emblématiques des années 1990 qui soulignent les émotions suscitées par différentes situations dramatiques. Les frères Boukherma ont été biberonnés au cinéma américain, l'influence est évidente dans Leurs enfants après eux, et convient parfaitement pour raconter l'histoire de ces jeunes qui rêvent d'un ailleurs tel qu'ils le voient à travers un écran. Ils utilisent le format large de l'écran pour faire un clin d'oeil au cinéma américain.

Cependant, certains critiques ont pointé du doigt l'esthétique artificielle du film, un excès de style qui écrase le récit. Pierre Murat, de Télérama, critique frontalement la photo, le montage et la mise en scène, qu'il trouve inutiles et irrespectueux. Jean-Marc Lalanne, des Inrockuptibles, déplore un excès de style qui écrase le récit, estimant que le film est trop boursouflé.

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D'autres critiques ont salué la force de la première partie du film et la mise en scène romanesque. Charlotte Lipinska salue tout de même "une mise en scène romanesque". La journaliste cinéma pour Télématin insiste sur une mise en scène qui embrasse très bien le romanesque et qui filme très bien l'ennui et ce désir d'ailleurs qu'expriment les personnages alors qu'ils sont englués là où ils sont.

Interprétations et symboles

Le film est porté par Paul Kircher dans le rôle d'Anthony, lauréat d'un prix à la Mostra de Venise, et Angelina Woreth dans le rôle de Stéphanie. Ludivine Sagnier et Gilles Lellouche incarnent les parents d'Anthony. L'interprétation de Sayyid El Alami, qui incarne Hacine, apporte beaucoup de fragilité à son personnage, en adéquation parfaite avec le jeu de Paul Kircher. Cette connexion entre les deux comédiens permet de créer le lien entre les deux personnages, victimes en fait du même déterminisme social et dont la rivalité n'est qu'un héritage du racisme de la société.

La moto que Anthony emprunte à son père et que Hacine lui vole sous le coup de la colère aurait pu les rapprocher : ils ont la même sensation de liberté quand ils la chevauchent. Au contraire, elle les divisera avec violence.

La fin du film, qui se déroule lors de la victoire de la France à la Coupe du monde de football en 1998, symbolise un moment de symbiose historique et d'illusion de fraternité. C'est en acceptant, sans amertume, le déterminisme de leurs origines qu'ils peuvent se parler sans haine et devenir adultes.

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