Introduction
La manipulation des embryons, un sujet au carrefour de la science, de l'éthique et de la religion, suscite des débats passionnés dans le monde entier. Cet article explore les différentes perspectives religieuses sur cette question complexe, en mettant en lumière les tensions entre les normes religieuses et séculières en matière de droits reproductifs. Il s'appuie sur des enquêtes de terrain qualitatives menées en France, notamment lors des débats sur l'ouverture de la Procréation Médicalement Assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules, ainsi que sur les représentations de la famille chez les protestants évangéliques français.
La Bioéthique et les Lois Françaises : Un Cadre en Évolution
Depuis 1994, les lois de bioéthique en France encadrent les pratiques médicales telles que la PMA et l'utilisation des embryons surnuméraires issus de la Fécondation In Vitro (FIV). Ces lois, révisées en 2004 et en 2011, fixent les modalités d'accès à la PMA, qui était initialement réservée aux couples hétérosexuels "en âge de procréer". En août 2021, un décret a élargi l'accès à la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules, marquant une évolution significative dans la définition de la famille.
Ces évolutions législatives ont suscité de vifs débats, notamment de la part de l'Église catholique, qui s'est mobilisée contre l'ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules. Ces débats illustrent ce qu'Éric Fassin appelle la "démocratie sexuelle", c'est-à-dire la prise en compte des normes de genre et de sexualité dans le débat démocratique.
Méthodologie : Deux Enquêtes pour Éclairer les Tensions
Cet article se base sur deux enquêtes de terrain qualitatives distinctes. La première est une enquête sociologique de type ethnographique menée lors des débats sur l'ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules (2018-2020), au cours desquels l'Église catholique a été très active. La seconde enquête porte sur les représentations de la famille chez les protestants évangéliques français, auprès de membres des Associations Familiales Protestantes (AFP), et a été menée au printemps 2021, alors que la révision de la loi était en passe d'être adoptée.
Ces deux enquêtes offrent deux niveaux de perception de ces débats : le point de vue du magistère catholique et des représentants d'associations, et le point de vue de protestants évangéliques. Elles permettent d'éclairer la question de la politisation du religieux et les tensions entre les normes religieuses et séculières en matière de droits reproductifs.
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I. L'Église Catholique et la Défense de la Famille "Traditionnelle"
Les représentants de l'Église catholique, pour s'opposer à l'ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes, s'appuient sur une définition de la famille dite "traditionnelle". Ils considèrent avoir une forme d'expertise en matière familiale, fondée sur des normes morales. Cette inquiétude est similaire à celle exprimée lors des débats sur le mariage pour tous.
I.1. Une Entreprise Normative du Magistère
Lors d'une conférence au collège des Bernardins en 2019, des figures importantes de l'Église catholique ont mis en garde contre les dérives d'un projet qui ne prendrait pas en compte la dignité humaine, la vulnérabilité et les contraintes écologiques. Le président de la Conférence des Évêques de France (CEF), Éric de Moulins-Beaufort, a affirmé que le désir d'enfant ne peut justifier "la manipulation" et le "bricolage de la filiation", contestant ainsi le désir d'enfant émanant de personnes qui, selon lui, dérogent au cadre naturel de la famille.
Il est important de noter que cette position est celle du magistère catholique et ne reflète pas nécessairement l'opinion de tous les catholiques. Un sondage de 2018 a révélé qu'une partie des catholiques pratiquants se déclarent favorables à l'ouverture de la PMA aux femmes en couple, soulignant les clivages et les lignes de rupture au sein de l'Église.
I.2. La Rhétorique de l'Anxiété et la "Pente Glissante"
Les discours des représentants de l'Église catholique relèvent d'une "rhétorique de l'anxiété", qui préside à l'ébranlement d'une famille traditionnelle, en ce qu'elle porte atteinte à la nature. Dès 2017, la CEF a alerté sur la possibilité d'une légalisation de la Gestation Pour Autrui (GPA), interdite en France, évoquant une "pente glissante" chère à Jürgen Habermas.
En outre, la CEF a créé un groupe de travail pour proposer des outils aux fidèles, notamment des fiches "bioéthiques" portant sur des sujets tels que le don d'organes, le diagnostic prénatal, la recherche sur l'embryon humain, la fin de vie, la thérapie génique, la PMA, la GPA et l'intelligence artificielle. L'Église catholique souhaite ainsi contribuer à la formation des règles éthiques.
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I.3. Une "Anthropologie Menacée"
Le magistère catholique, ainsi que les associations d'opposants à l'ouverture de la PMA, telles qu'Alliance Vita ou La Manif pour tous, s'alarment de ce qu'ils considèrent être une "anthropologie menacée". Cette inquiétude repose sur une vérité biologisante, celle à l'œuvre dans les normes religieuses catholiques. La "vraie" famille, dans cette acception, est celle d'un couple hétérosexuel marié avec enfants et ne peut faire place à la diversité des formes familiales contemporaines.
Cette "anthropologie menacée" est mobilisée pour proposer un discours savant et d'autorité sur un modèle de famille universel, fondé sur la différence des sexes et l'altérité conjugale, qui nie la diversité des formes familiales contemporaines. Les opposants à l'ouverture de la PMA alertent également sur les effets de l'absence de père, en se référant à des psychologues et psychanalystes.
II. Autres Perspectives Religieuses sur la Manipulation des Embryons
Outre la position de l'Église catholique, d'autres religions ont des points de vue différents sur la manipulation des embryons.
II.1. L'Islam et la Procréation Assistée
La Charia (loi islamique) considère la procréation assistée moralement acceptable à partir du moment où elle est réalisée entre les époux légitimes, étant donné que l'objectif principal du mariage est d'assurer la descendance. Les techniques telles que l'insémination artificielle intraconjugale et la fécondation in vitro avec les propres gamètes du couple sont autorisées.
En revanche, le don d'ovocytes et le don de sperme ne sont pas autorisés car perçus comme un mélange de lignage. L'islam exige la conservation de la lignée généalogique et n'accepte pas ces traitements pour les femmes célibataires ou les couples lesbiens. La gestation pour autrui est également interdite si la mère porteuse est une personne étrangère au couple et que l'ovocyte ne provient pas de la femme mariée.
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La sélection des embryons grâce au Diagnostic Préimplantatoire (DPI) est autorisée sur demande médicale. Bien que la vie biologique commence à partir de la fécondation, l'être humain ne se manifeste que lorsque Dieu insuffle l'esprit divin au corps, chose qui ne se produit que 40 à 120 jours après la fécondation.
II.2. Le Judaïsme et la Procréation Assistée
De manière générale, la procréation assistée est acceptée par le judaïsme, dans lequel les lois fondamentales sont regroupées dans la Halakha (loi juive). La procréation assistée est considérée comme une valeur essentielle pour le peuple juif, conformément au premier commandement de la Tora selon lequel les humains doivent "grandir et se reproduire".
Le débat principal au sein des autorités rabbiniques concerne l'utilisation du sperme de donneur. Bien que le judaïsme conservateur et le judaïsme réformiste acceptent l'utilisation du sperme d'un donneur anonyme, dans le judaïsme orthodoxe, la plupart des autorités rabbiniques refusent cette voie de reproduction.
Les embryons restants d'un traitement de procréation assistée peuvent être détruits si le couple le souhaite, car pour les autorités rabbiniques, le nouveau zygote fécondé hors de l'utérus maternel ne possède pas la condition d'être humain. L'avortement est également autorisé si la santé de la mère est en danger.
II.3 Sexualité et Procréation dans la Religion Chrétienne et plus particulièrement dans le Catholicisme.
Au cours de son histoire, l’Église Catholique a développée une doctrine en matière de sexualité, reflétée dans de nombreuses encycliques (Casti Connubii, Humanæ Vitæ et Evangelium vitæ) ainsi que dans les enseignements du pape Jean Paul II sur la théologie du corps. Depuis 1992, la doctrine est résumée dans le Cathéchisme de l’Église Catholique (CEC).
La sexualité et le plaisir sexuel sont considérés comme des aspects de l’amour conjugal, un moyen de parfaire l’union corporelle et spirituelle entre homme et femme. Pour respecter le plan divin et la dignité humaine, la sexualité doit être un don total dans le cadre indissoluble du sacrement du mariage, et doit notamment rester ouverte à la procréation. La contraception par des méthodes artificielle n’est pas autorisée. L’IVG et l’Interruption Thérapeutique de Grossesse (ITG) ne sont pas autorisées car l’être humain est considéré comme animé dès la fécondation.
Pour un catholique, le sens prioritaire de la vie est de se rapprocher constamment de Dieu, et d’éviter le péché, c’est-à-dire ce qui éloigne de Dieu. Dans ce contexte, le problème pour un catholique est de savoir quel est le but qu’il poursuit réellement, sa priorité à la fois par rapport à lui-même, et dans sa relation à son partenaire.
Dans le domaine de la vie sexuelle, la réflexion de l’Église part d’un double constat : d’un côté, l’homme et la femme sont des êtres sexués, pour lesquels une activité sexuelle est a priori une bonne chose ; d’un autre côté une pratique non maîtrisée ou non disciplinée de la sexualité peut conduire à des impasses morales et à des blessures psychologiques. Ces situations d’échec, dans une vision catholique, sont la manifestation de ce qu’on s’éloigne de Dieu.
La chasteté est souvent confondue avec l’abstinence de relation sexuelle. En réalité, dans l’approche catholique, la chasteté consiste à vivre sa sexualité d’une manière conforme à son état : les relations sexuelles dans un couple sont » chastes » quand elles traduisent une relation authentique de ce couple. La chasteté des prêtres est le corollaire de leur célibat. Les écclésiatsiques sont tenus par l’obligation de garder la « continence parfaite et perpétuelle » conformément à la vie de Jésus Christ, et sont donc astreints au célibat, don particulier de Dieu par lequel les ministres sacrés peuvent s’unir plus facilement au Christ avec un cœur sans partage et s’adonner plus librement au service de Dieu et des hommes.
L’Église appelle les couples à exercer « une paternité et une maternité responsables », c’est-à-dire à accueillir les enfants de manière à la fois » généreuse » et » raisonnable « . Cette responsabilité s’exerce dans chaque acte sexuel. le refus de la signification procréative (le » sexe sans enfant « ) : il s’agit des actes posés avant, pendant ou après l’acte sexuel dans le but de le rendre volontairement infécond. Tel est le cas de la contraception en général (pilule, préservatif, stérilet, etc), dans la mesure où le couple recherche le plaisir sans assumer la possibilité de donner la vie. le refus de la signification unitive ( » l’enfant sans le sexe « ) : il s’agit des cas où l’enfant est recherché pour lui-même, tandis que l’union sexuelle des conjoints est refusée ou négligée.
III. Les Enjeux Éthiques et les Limites de la Science
La manipulation génétique, qui regroupe un ensemble de techniques permettant de modifier l'information génétique des organismes vivants, soulève des questions éthiques fondamentales. L'Église catholique reconnaît que la science est un don de Dieu qui doit être utilisé pour le bien de l'humanité, mais met en garde contre les dangers de se prendre pour Dieu.
III.1. La Dignité de la Vie Humaine et les Risques de l'Eugénisme
Le pape Saint Jean-Paul II a rappelé que la vie humaine est sacrée, de la conception jusqu'à la mort naturelle. Si la vie humaine devient un "produit" que l'on peut concevoir et modifier, il existe un risque de perdre le sens de la dignité intrinsèque de chaque personne. De nombreuses techniques de manipulation génétique impliquent la destruction d'embryons humains, ce qui est inacceptable d'un point de vue catholique.
La tentation d'améliorer l'humanité par la génétique peut conduire à un excès d'autosuffisance, en oubliant notre dépendance envers Dieu. Il est donc essentiel d'adopter une attitude équilibrée, en évitant aussi bien le rejet irrationnel du progrès scientifique que l'acceptation aveugle de toute innovation.
III.2. Les Recommandations de l'Inserm et la Position de l'Église
L'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) recommande de "respecter l'interdiction de toute modification du génome nucléaire germinal à visée reproductive dans l'espèce humaine", tout en n'excluant pas définitivement cette technique.
Dans son "Instruction Dignitas personae", la Congrégation pour la doctrine de la foi distingue les implications éthiques de la thérapie génique somatique et germinale. Elle considère que les interventions génétiques visant à rétablir la configuration génétique normale du sujet sont "moralement licites", mais estime qu'"il n'est pas moralement admissible, dans l'état actuel de la recherche, d'agir en courant le risque que les dommages potentiels liés à l'intervention génique puissent se transmettre à la progéniture".
IV. PMA et Religions Monothéistes : Entre Procréation et Dignité
Les textes sacrés des trois religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islam) prônent la procréation comme le but majeur de l'union physique intraconjugale d'un homme et d'une femme. Cependant, les différentes religions adoptent des positions nuancées sur la PMA.
IV.1. Les Positions des Différentes Religions
Si les différents courants de l'islam sont plus ou moins conservateurs envers les perspectives offertes par la PMA, la plupart des Églises protestantes laissent la liberté de choix entre les différentes techniques d'aide médicale à la procréation, certaines acceptant l'insémination artificielle avec donneur lorsque cela est nécessaire. L'Église orthodoxe rejette la plupart des techniques de PMA et n'autorise aucune manipulation sur l'embryon.
L'Église catholique s'oppose à la GPA et considère que la procréation ne doit pas être l'objet d'une volonté à tout prix mais le fruit du désir d'accueillir. Elle recommande de privilégier l'insémination artificielle à la FIV, technique la plus proche de la nature et la plus à même de respecter la dignité de l'enfant.
IV.2. Les Recommandations de la Conférence des Évêques de France et du Judaïsme
La Conférence des évêques de France recommande de privilégier l'insémination artificielle à la FIV, en excluant le recours au don de gamètes comme à la fertilisation in vitro car elle implique le diagnostic préimplantatoire, soit l'élimination volontaire d'un nombre conséquent d'embryons porteurs d'éventuelles anomalies.
Quant au judaïsme, la principale objection halakhique à la PMA réside dans la transgression de "l'émission de semence en vain". Néanmoins, la plupart des décisionnaires autorisent la PMA lorsqu'il n'y a pas d'autre alternative, en prenant en considération la peine et le désespoir que fait régner cette attente au sein du couple.
V. La Circulation des Gamètes et les Enjeux de la PMA
Les nouvelles techniques procréatives ont détaché les gamètes (sperme ou ovocyte) du reste du corps de la personne, en rendant possible leur extraction, leur reproduction in vitro et leur conservation. Cette circulation des gamètes possède un caractère sexuel qui est souvent dénié.
V.1. L'Adoption Rapide des Techniques de PMA dans les Pays Musulmans
Les techniques de procréation médicalement assistées ont rapidement été adoptées par de nombreux pays musulmans. La rapidité avec laquelle les autorités religieuses de ces pays ont accepté ces nouvelles techniques témoigne que le fait de dissocier la procréation de la sexualité n'est pas en soi un problème en islam, dans la mesure où la sexualité peut avoir une finalité non procréative mais hédoniste.
V.2. Le Don de Sperme et d'Ovocyte dans le Judaïsme
Dans le judaïsme, le don de sperme est autorisé par la plupart des rabbins. Cependant, certains juifs pratiquants demandent que le donneur de sperme ne soit pas juif, par crainte de l'adultère et de l'inceste. De même, dans l'éventualité d'un don d'ovocyte, il est préférable que la donneuse ne soit pas juive.
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