Le sommeil, source d'inspiration inépuisable, imprègne notre quotidien et a enrichi la langue française de nombreuses expressions. Ces locutions, souvent utilisées sans même y penser, témoignent de l'importance du repos nocturne dans nos vies. Des rêves au lit, en passant par les nuits étoilées, le champ lexical du sommeil est vaste et fertile. Mais d'où proviennent ces expressions anodines et que signifient-elles réellement ?

Le Sommeil et ses Expressions Populaires

Le langage courant regorge d'expressions liées au sommeil, reflétant l'importance de cette activité dans nos vies.

"Compter les moutons" : Une méthode paradoxale

L'expression « compter les moutons » trouve son origine en Grande-Bretagne à la période du Moyen- ge. À cette époque, les bergers rassemblaient leur cheptel le soir après une journée de pâturage sur des prairies communales. Ce dicton incite les enfants à compter les moutons un par un pour s’endormir. Ironiquement, cette méthode, souvent conseillée pour faciliter l'endormissement, s'avère contre-productive. Une étude menée par des chercheurs d’Oxford a prouvé qu’une activité cognitive de ce type était contre-productive.

"Dormir comme un loir" : L'hibernation inspiratrice

Une autre expression populaire en lien avec le sommeil, « dormir comme un loir », fait référence à ce petit mammifère qui hiberne 7 mois par an. Cette image évoque un sommeil profond et prolongé, à l'abri des agitations du monde extérieur.

Les poules et le marchand de sable : Figures emblématiques du sommeil

Dans le registre des tirades animalières, les poules inspirent les dormeurs ! Ces gallinacés vivent en fonction du soleil en rejoignant leur poulailler avant la tombée de la nuit. Plusieurs histoires font référence au marchand de sable à l’heure du dodo, bien avant le célèbre dessin animé Bonne nuit les petits. La première mention de cet illustre personnage date du XVIIe siècle dans un livre d’Antoine Furetière. Il fait notamment allusion à un petit homme qui jette du sable dans les yeux des enfants. Le rapprochement avec le sommeil s’effectue un siècle plus tard grâce aux contes germaniques et anglophones évoquant Sandmann.

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"Tomber dans les bras de Morphée" : Un voyage mythologique

« Tomber dans les bras de Morphée »… voici une expression tout droit sortie de la mythologie grecque. Morpheus, le dieu des rêves est le fils d’Hypnos (dieu du sommeil) et de Nys (déesse de la nuit). Selon la légende, ce personnage se déplaçait silencieusement grâce à ses ailes de papillon après avoir endormi les individus. Il agitait des fleurs de pavot pour favoriser l’endormissement. À l’aide d’un miroir, ce dieu des songes accélérait l’activité onirique en l’absence de rêves. Les peintres du XVIIIe siècle l’ont représenté femme, mais ces créatures étaient uniquement le fruit de l’imagination des artistes.

"La nuit porte conseil" : Le recul salvateur

Le patrimoine linguistique français intègre l’expression « la nuit porte conseil ». Cette phrase signifie que dormir aide à faire les bons choix. Le roman Jeanne de George Sand fait référence à cette réflexion nocturne en 1844. Cette phrase sous-entend qu’il est préférable de prendre du recul avant de faire un choix important.

"Dormir sur ses deux oreilles" : La tranquillité assurée

Quelle étrange idée de « dormir sur ses 2 oreilles » ! L’Académie française a retrouvé cette expression figurée sur une lettre écrite en 1832 par Prosper Mérimée. Destinée à Stendhal, ce pli indique au lecteur « soyez en repos et dormez sur les deux oreilles ». Dormir sur ses deux oreilles signifie, tout simplement, que rien ne peut perturber notre nuit et nous réveiller subitement.

"Comme on fait son lit, on se couche" : Préparation et conséquences

La métaphore « Comme on fait son lit, on se couche » figure dans un ouvrage de Grandville en 1845 intitulé Grandjean. Ce proverbe fait allusion au fait que, pour bien dormir, il est plus judicieux d’avoir fait son lit auparavant. Bien souvent, on le compare à la citation « Qui sème le vent récolte la tempête ».

"Se mettre dans de beaux draps" : Une situation délicate

Le dicton populaire « Se mettre dans de beaux draps » remonte au Moyen- ge où les vêtements étaient appelés draps. À cette époque, les individus s’habillaient de blanc lorsqu’ils étaient coupables d’un fait reprochable. Déjà, en 1779, la référence « blanc comme un linge » apparaît sur des écrits consignés à la Bibliothèque nationale de France. La couleur des draps de l’époque inspire l’auteur qui décrit un enfant pâle et blanc comme un linge. Cette allusion au tissu très clair montre combien la personne en question est livide.

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Expressions Régionales et Nuances Locales

La richesse de la langue française se manifeste également à travers ses expressions régionales, qui apportent des nuances et des couleurs locales au vocabulaire du sommeil.

"Souffler les pois" : Un sommeil bruyant en Bourgogne

«Souffler les pois». Étrange expression que seuls les habitants de Bourgogne reconnaîtront. Elle signifie «dormir bruyamment, la bouche ouverte et en expirant profondément».

"Avoir la ronfle" : Un caractère pénible à Lyon

Amis Lyonnais, cette expression est pour vous! «Avoir la ronfle»… Que comprendre? La formule «s’emploie pour parler de quelqu’un de pénible, qui grogne et qui rouspète sans cesse». Exemple: C’est pénible à la fin! Ainsi que le rappelle Le Trésor de la langue française, «ronfler» vient du radical onomatopéique «ronfl-» qui exprime «le bruit du souffle sortant des voies respiratoires». Tout comme les verbes «couiner», «chuinter».

"A avaler par le trou du dimanche" : Une fausse route dans l'Est

Voilà une formule étonnante qui, dans l’Est, s’emploie avec le verbe «avaler»: «avaler par le trou du dimanche». Peut-être l’aurez-vous compris, l’expression signifie «avaler de travers».

La "Nuit Blanche" : De la Chevalerie aux Fêtards

Associée aux insomniaques studieux et aux fêtards noctambules, la "nuit blanche" est à l'origine un rituel de la chevalerie qui date du Moyen Âge. À l’origine, faire “nuit blanche” n’est pas l’apanage des fêtards et des noctambules. C’est un rituel de chevalerie. Revenons pour cela au Moyen Âge, au XIIe siècle. À cette époque, la “veillée d’armes” est une cérémonie pour devenir chevalier, avant d’être adoubé, le prétendant doit d’abord prendre un bain pour se purifier. Il s’agit la plupart du temps de jeunes écuyers entre 17 et 21 ans. La veille du grand jour, le futur chevalier passe une nuit éveillé à prier et à jeûner. Il revêt alors la tunique des candides, un habit blanc, qui reflète sa pureté et la clarté de son esprit. Le futur chevalier s’installe ensuite dans une chapelle face à l’autel et prie jusqu’au petit matin. Dans les récits arthuriens, les illustres chevaliers Lancelot, Perceval et Gauvain suivent ce rite. Chrétien de Troyes, poète du XIIe siècle, est le premier à décrire cette veillée. Au petit matin, une messe est organisée et l’épée du candidat est bénie. Après avoir prêté serment, le chevalier reçoit la collée de son seigneur, une tape sur la nuque. Il existe peu de témoignages directs de cette cérémonie. Et l’expression “nuit blanche” n’apparaît en réalité dans la littérature que quelques siècles plus tard. Certains linguistes ont proposé une autre explication. Au XIXe siècle, Saint-Pétersbourg est la capitale de la fête pour l’aristocratie européenne. En juin, la nuit ne tombe pas complètement sur cette ville septentrionale, ce qui incite les noctambules à prolonger leurs soirées jusqu’au petit matin. Les aristocrates français auraient ensuite rapporté cette expression en France. Les Nuits blanches, est d'ailleurs le titre d’une nouvelle de Dostoïevski qui raconte les errances nocturnes d’un jeune homme amoureux. Quoiqu’il en soit, chevalier pieux ou aristocrate fêtard, il semble que la nuit blanche a été pendant des siècles plutôt un privilège de classe.

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Proust et les Mystères de la Nuit

Si comme l’écrit Proust, les vrais livres doivent être les enfants non du grand jour et de la causerie mais de l’obscurité et du silence, en voilà un qui décline, entre chien et loup, dans le calme propice qui l’a vu naître. Proust lui-même, en guide d’outre-tombe, me somme en quelque sorte de persévérer. Histoire de dire, qui sait, qu’en dépit des évidences, un même effort d’art pourrait bien nous unir. Ce labeur, Proust l’effectuait la nuit. Si je travaillais, ce ne serait que la nuit, projette l’auteur/narrateur à la fin du roman. Or, effectivement, il écrivait souvent toute la nuit, confirme Robert Proust, son frère. Encore, du moins dans les dix dernières années de cette existence toute nocturne à laquelle, selon Gide, il avait fini par se faire, l’insomniaque écrivait-il en réalité jours et nuits, couché, appuyé sur un coude et le papier dans le vide, isolé, confiné, comme en quarantaine, à l’ombre du bruit, calfeutré dans la crypte d’une chambre-sarcophage, capitonnée de liège, où le jour même était une nuit sépulcrale. Un sombre tombeau dont Proust, dit-on, n’acceptait de sortir qu’au crépuscule… Il attendait encore sur le seuil de la porte la tombée de la nuit. Son ennemi le soleil était vaincu…Je ne puis séparer son souvenir de cette heure précieuse qui suit le coucher du soleil…C’était son heure, se remémore Philippe Soupault. Et Gaston Gallimard : Aujourd’hui encore je le revois tel qu’il m’apparut avec ses vêtements noirs…sa longue cape doublée de velours, son col droit empesé…ses épaules hautes…ses escarpins vernis couverts de poussière…une certaine grâce…une certaine élégance… Charmant profil de Proust en prince des Carpates. Georges de Lauris évoque quant à lui sa pâleur attirante, tandis que Cocteau mentionne cette voix qui, à l’entendre, n’arrivait pas de la gorge, mais des centres. Proust, mi-revenant lui-même, remarque Céline, s’est perdu avec une extraordinaire ténacité dans l’infinie, la diluante futilité des rites, parmi lesquels, outre la panoplie liturgique des us et coutumes mondains d’une aristocratie décadente, les rituels de profanation de photo, cultes fétichistes -Proust adhérait peu ou prou à la « théorie des Spectres » de sieur Balzac- dont la scène sacrilège dite de Montjouvain, du côté de chez Swann, serait l’aveu tacite, sans parler de ses activités de voyeurisme, expériences spirites à la limite de la sorcellerie, ou de cette lugubre rumeur de procédés sadiques sur des rats…

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