Introduction
La berceuse, plus qu'une simple chanson pour endormir les enfants, représente la musique originelle, le fredonnement principiel, le chant du lien et de l’apprentissage, puissant et constructif, porteur de multiples identités. C'est un genre à part entière, riche en histoire et en significations, allant des ritournelles sentimentales aux mélodies plus politiques. La berceuse est un chant rituel, un lien qui accompagne à la fois l’éveil de ceux qui entrent dans la vie, et le dernier sommeil de ceux qui la quittent.
Définition et Étymologie
Les définitions de la berceuse sont à la fois légions et assez lacunaires, souvent définies par leur fonction plutôt que par leurs caractéristiques formelles. Les spécialistes ont encore aujourd’hui du mal à établir son périmètre, et à la définir réellement. Le mot berceuse en anglais se traduit par lullaby, qui signifie étymologiquement Lull, apaisement et endormissement, et a by, l’idée de proximité. On trouve une autre explication étymologique qui viendrait de l’hébreu Lilith, qui dans la tradition hébraïque signifie le démon féminin, la mauvaise femme originelle, qui viendrait la nuit voler l’âme des enfants. La lullaby serait donc un chant que l’on susurre à son oreille pour le garder à soi, dans le monde des vivants, et empêcher qu’il ne soit volé.
La Berceuse : Un Chant Rituel et Ambigu
La berceuse est plus qu’aucune autre forme chantée un objet en mouvement qui suit l’avancée du sommeil et celle aussi de la fatigue d'une mère, une forme fragile par essence, la berceuse ne se fige jamais. C’est tout l’ambiguïté de la berceuse, car le berceur est un passeur. Pour glisser dans l’endormissement il faut apprivoiser le noir, le silencieux, s’abandonner absolument. Cette proximité intuitive entre le sommeil des débuts de la vie, et la mort est une réalité.
Berceuse : Définition Larousse
Selon le Larousse, une berceuse est une chanson douce et lente, souvent fredonnée pour endormir les enfants. C'est également un morceau de musique instrumentale au rythme lent et berçant. Enfin, il peut s'agir d'un fauteuil à bascule.
La Berceuse dans la Littérature Orale
La berceuse appartient à ce qu’on appelle, de façon un peu condescendante, les petits genres de la littérature orale. Musique chantée, chansonnette, elle est associée à une action précise : le bercement. Chant de l’attente, elle est en attente d’un sommeil qui tarde à venir parfois et que l’adulte qui chante s’efforce d’apprivoiser. Son rythme régulier est souvent construit sur deux notes alternatives qui reproduisent les oscillations du berceau et sont supposées favoriser l’endormissement.
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La Berceuse et l'Écrit : Une Transformation
Ce genre nous est transmis aujourd’hui en partie de bouche à oreille (souvent dans des versions très fragmentaires) et en partie sous forme écrite. La question est de savoir ce qui se perd de ce genre qui appartient au folklore oral enfantin quand il passe à la forme écrite. Dans un premier temps il s’agit de prendre la mesure de ce qui tombe, comme dit R. Barthes, dans la trappe de la scription lorsque la berceuse orale est transcrite pour figurer dans des recueils, dans des livres. Ce mouvement de transcription est relativement ancien. Ainsi dans la Friquassée crotestyllonnée (Blanchemain & Bricout, 2013 [1601]) paru à Rouen en 1601, on peut lire mêlées à d’autres comptines, proverbes, dictons et facéties, quelques berceuses. Mais le mouvement de collectes est particulièrement important au xixe siècle.
L'Uniformisation de l'Écrit
L’assignation graphique non seulement fait entrer dans les normes typographiques mais a aussi pour effet de tout uniformiser sur son passage : visuellement les berceuses ressemblent aux rondes, qui ressemblent aux formulettes et ainsi de suite. Quand un énoncé est mis par écrit, il peut être examiné bien plus en détail, pris comme un tout ou décomposé en éléments, manipulé en tous sens, extrait ou non de son contexte. Autrement dit, il peut être soumis à un tout autre type d’analyse et de critique qu’un énoncé purement verbal. Le discours ne dépend plus d’une « circonstance » : il devient intemporel. Il n’est plus solidaire d’une personne ; mis sur papier, il devient plus abstrait, plus dépersonnalisé.
La Malléabilité de la Parole Chantée
Tout d’abord la malléabilité propre à la parole chantée. On sait à quel moment la berceuse commence mais on ne sait pas quand elle finit car le signe de son efficacité est marquée par son interruption même. L’adulte qui berce suit l’avancée du sommeil, la voix diminue en intensité, la parole se défait, devient sons répétés, murmures fredonnés pour laisser, en toute fin, place au silence. En effet, la berceuse suppose un échange ouvert, « in process » : les interactions sont liées ici à une situation de communication paradoxale parce qu’aucune réponse articulée n’est attendue. L’in-fans auquel s’adresse le chant ne sait pas encore parler. C’est bien l’effet performatif qui compte. Et pour ce faire il y a toujours une part d’improvisation laissée à celui qui berce dans le choix des paroles qui peuvent être répétées, oubliées, plus ou moins inventées, empruntées à d’autres chansons : on ne sait pas à quel moment va avoir lieu l’endormissement. Mais quand la berceuse devient texte, la mémoire incorporée et sélective laisse place à une mémoire artificielle au pouvoir de stockage infini.
La Berceuse : De l'Esthésique à l'Esthétique
J.-J. Rousseau dans son Essai sur l’origine des langues dit à propos de l’écriture qu’« elle substitue l’exactitude à l’expression ». Il ajoute quelques lignes plus bas : « […] il n’est pas possible qu’une langue qu’on écrit garde longtemps la vivacité de celle qui n’est que parlée ». Et c’est bien de ce passage de l’esthésique à l’esthétique que l’on retrouve dans nos berceuses quand de paroles chantées, elles deviennent texte écrit. Ce qui se perd c’est tout un monde de sensations au profit de l’esthétisation plus ou moins grande d’un répertoire patrimonial à conserver et à transmettre. L’évènement de parole, chaque fois unique, qu’est le chant de la berceuse, repose sur la co-présence, la proximité, le corps à corps. Qu’il se trouve dans son berceau, qu’il soit enveloppé dans des bras protecteurs, l’enfant reconnaît l’inflexion d’une voix, ressent la chaleur, le souffle de la personne qui le berce. Le rythme du balancement, le rythme des pulsations cardiaques lui rappellent (peut-être) le rythme bienfaisant du temps où il vivait dans le ventre maternel. La répétition de sons ou mots berceurs plus ou moins monosyllabiques (do, do) qui imite le va-et-vient du bercement scande la chanson. Ce balancement phonique tend peut-être à se rapprocher (imaginairement ?) du langage des enfants, les premiers sons appris très tôt. Une fois que les fées ont créé l’ambiance, il ne manque plus que deux rythmes : celui, physique, du berceau ou de la chaise et celui, mental, de la musique. La mère conjugue ces deux rythmes - l’un qui s’adresse au corps, l’autre à l’oreille - et, avec des mesures et des silences divers, les mêle jusqu’au moment où elle obtient le ton juste qui charme l’enfant.
La Perte du Corps dans la Berceuse Écrite
On l’aura compris, ici, c’est la perte du corps que le passage au répertoire, au corpus révèle. Les corps (celui du bercé, celui du berceur) en co-présence, la gestualité et le toucher, la voix et ses inflexions mélodiques et changeantes jouent un rôle essentiel dans la berceuse. En effet pour remplir sa fonction, la berceuse peut se passer de mots - elle peut être une sorte de murmure fredonné sur un rythme particulier - elle ne peut pas se passer du corps et du geste. Dans ses réflexions sur « l’anthropologie du geste », M. Jousse précise que si « l’écriture empêche le libre jeu des gestes », par contre « nos mots sont incarnés profondément dans nos gestes. Si bien que pour avoir le mot, il nous faut faire le geste ».
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Évolution Lexicale et Culturelle
En effet le mot « berceuse » - qui marque l’identification générique - entre dans la langue française un peu avant le début des grandes collectes : le complément du Dictionnaire de l’Académie Française de 1842 le mentionne. Par contre l’appellation ancienne que l’on trouve par exemple dans La Friquassée crotestyllonnée (xvie siècle) est « chanson de nourrice ». Quant au Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du ixe au xve siècle de Godefroy, il donne le terme de « berceresse » à traduire par berceuse dans le sens de « femme qui berce ». Il cite aussi le mot « bercere » qui signifie « nourrice qui berce ». Ce changement lexicographique n’est pas un simple jeu de substitution - un mot en remplaçant un autre - c’est un changement de paradigme culturel dans lequel la dimension pragmatique s’efface au profit de la catégorisation littéraire savante.
La Berceuse : Un Micro Rituel Domestique
Il n’en demeure pas moins que la chanson/diction du bercement est bien un micro rituel domestique : celui qui berce (la mère souvent, le père ou tout autre personne qui s’occupe de l’enfant) tient le rôle de passeur. Il s’agit d’aider au passage de la présence à la séparation des corps. Et le sommeil, c’est l’expérience de la séparation originelle toujours renouvelée d’avec la mère. Pour glisser dans l’endormissement, il faut s’abandonner : apprivoiser le noir, le silencieux, le solitaire, l’immobile, le hors temps. La berceuse parce qu’elle est paroles chantées et fredonnements, rapprochement de deux corps, balancement régulier, rassure et assure la transition. Quand dans les bras, l’enfant ferme les yeux, le chant devient murmure et l’adulte dépose délicatement dans le berceau le petit dormeur. Ce geste de détachement ne doit pas être fait trop tôt. Le passage doit être accompli (ou presque) sinon tout est à recommencer.
Berceuse et le Sommeil Éternel
Ce petit rituel domestique de la berceuse orale qui marque les débuts de la vie est, de fait, parfois présent aussi au moment de la quitter… En effet, il est possible d’esquisser une homologie entre le sommeil pacifié engendré par la berceuse et le sommeil éternel. C’est cette homologie - la langue nous y invite, les rites aussi - entre le berceau et la tombe que certains imaginaires culturels ou artistiques prennent en charge.
La Berceuse dans l'Art et la Littérature
Voici d’abord un tableau de Vincent Van Gogh intitulé La Berceuse qui peut nous introduire précisément à ce double endormissement. L’artiste se demande en effet « s’il a réellement chanté une berceuse avec de la couleur »… Le tableau semble bien aller de l’enfance perdue à la mort prochaine. La série des berceuses (cinq toiles peintes de 1888 à 1889) encadre le fameux épisode de l’oreille coupée et précède le suicide de 1890. La Berceuse ici est moins une chanson dite/écrite qu’un geste. En effet une femme tient une corde accrochée à un berceau, un berceau que l’on ne voit pas. Cette femme cherche peut-être à renouer avec les gestes d’autrefois de la mère qui berçait. Est-ce aussi une quête d’apaisement pour l’adulte vacillant au bord de la raison ? Au bout de la corde y a-t-il un berceau, un cercueil ? De fait, la berceuse, son chant, ses gestes, ses « officiants », son « monde » vont d’un temps et d’un lieu à l’autre. Une corps/oralité retrouvée ? Un temps suspendu ?
La Berceuse et les Rites Funéraires
À travers la danse sarde de l’argia (c’est une araignée à la piqure très venimeuse), l’anthropologie culturelle nous donne un second exemple de ce continuum symbolique entre bercement des vivants et bercements des morts. La personne piquée par l’argia doit être exorcisée dans les formes requises par le rite thérapeutique. L’argia, âme coupable et condamnée, vient en effet du monde des (mauvais) morts et elle injecte en quelque façon son tourment indicible à l’individu qu’elle pique. Celui qui est piqué peut être identifié à un enfant ou à un défunt, aussi existe-t-il une grande diversité de chants et d’actions cérémonielles pour prier « la grande argia » de s’en aller. Et le choix du rite approprié se fait en fonction de l’identification. Ainsi l’argia « petite fille » nécessite de placer la victime (un mort que l’on veut faire revenir à la vie) dans un grand berceau protecteur. Puis, on lui chante des ninne nanne. Il faut les chanter en pleurant. Cette oralité rituelle du chanter-pleurer est interrompue par des gémissements et des soupirs.
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Berceuses Funèbres dans la Littérature
Enfin, plus proche de nous sans doute, la littérature offre elle aussi de nombreuses associations berceuse-mort qui travaillent l’imaginaire des textes (bercer les morts, chanter une berceuse pour les morts). Cette littérature - certes écrite - témoigne de mode de bercement funèbre mais elle en souligne les traits d’oralité. C’est bien la mélopée de la voix et la présence directe qui font la force et le pouvoir de ces berceuses rituelles dont la littérature moderne serait comme l’arche culturel. Ainsi, Chateaubriand décrit dans les dernières pages d’Atala, le rite funéraire d’une jeune indienne - « la fille de la fille de René l’Européen» - qui tient son enfant mort sur les genoux : « (Elle) chantait d’une voix tremblante, balançait l’enfant sur ses genoux, humectait ses lèvres du lait maternel, et prodiguait à la mort tous les soins qu’on donne à la vie ». Dans La Jasante de la Vieille, J. Rictus, lui, fait entendre le parler des faubourgs d’une mère venue au cimetière se recueillir devant le carré des condamnés où son fils, guillotiné, est enterré.
La Berceuse et le Deuil
É. Zola, lui-même, on s’en souvient, scénographie magistralement dans L’Assommoir le passage vers le grand sommeil. « Et, lorsqu’il (le croque-mort) empoigna Gervaise dans ses grosses mains noires, il fut pris de tendresse, il souleva doucement cette femme qui avait eu un si long béguin pour lui. Puis l’allongeant au fond de la bière avec un soin paternel, il bégaya, entre deux hoquets : - Tu sais… écoute bien… c’est moi, Bibi-la-Gaieté, dit le consolateur des dames… Va, t’es heureuse. On perçoit combien le « fais dodo » de la berceuse vient re-ritualiser ce que la mort dans le placard sous l’escalier, comme un chien en quelque sorte, avait défait. Il ré-affilie Gervaise au monde des humains, une ultime fois.
La Berceuse dans la Littérature de Jeunesse Contemporaine
Aujourd’hui les berceuses font partie à part entière de la littérature de jeunesse. Un premier exemple nous est donné par le site Ricochet (Institut suisse Jeunesse et Médias), plate-forme numérique dédiée à littérature pour l’enfance et la jeunesse. À l’entrée thématique « berceuses », une vingtaine d’occurrences sont répertoriées. Il y a quelques albums mais plus particulièrement des livres-CD. Ce sont ces derniers que nous allons analyser. Mes plus belles berceuses jazz et autres musiques douces pour les petits sont présentées par l’éditeur comme « les plus belles berceuses jazz à mettre entre toutes les oreilles pour s’éveiller à la beauté du monde… ; la présence d’« interprètes exceptionnels » est également signalé. Le berceur de la tradition orale n’a pas besoin d’une technique vocale sophistiquée pour exécuter ce chant plutôt monotone. Mais, ici, la berceuse est en quelque sorte « élevée » au rang de spectacle musical à forte plus-value esthétique.
L'Esthétisation de la Berceuse
Cette esthétisation se retrouvent également dans les autres titres : Les plus belles berceuses classiques, Les berceuses de grands musiciens, Henri Dès. Les plus belles berceuses. On vante l’intérêt pédagogique qui permet « d’aborder le répertoire classique ». 27 chansons et berceuses propose des chansons « sélectionnées parmi les plus connues, à lire, à chanter et à regarder à deux ». Cette propension à faire de la berceuse un bel objet à voir et à lire est particulièrement mise en valeur dans l’album d’A. Brouillard qui imagine cette Berceuse du Merle, édité en 2011 chez …
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