Introduction

La complexité des enjeux stratégiques contemporains exige une analyse approfondie de la coordination des différentes formes d'armes, qu'elles soient cinétiques ou informationnelles, et de leur impact sur les populations. Cet article se propose d'explorer cette coordination, ainsi que l'évolution du concept d'influence dans les stratégies militaires et économiques, en mettant en lumière les défis et les opportunités qui en découlent.

La Coordination des Armes Cinétiques et Cybernétiques

Pour un stratège, la coordination des armes cinétiques (celles qui agissent physiquement) et des armes cybernétiques (celles qui opèrent dans le cyberespace) est une question délicate et féconde. La guerre se conduit déjà dans le cyberespace, un domaine où l'innovation est plus rapide et moins coûteuse que dans le cinétique. Tandis qu'il faut plusieurs années pour concevoir et développer un système d'armes cinétiques, quelques mois peuvent suffire à de bons informaticiens pour concevoir une attaque cyber sophistiquée.

Les nations seront d'autant plus vulnérables à une attaque qu'elles auront plus complètement automatisé la gestion de leurs services publics (production et transport de l'énergie, télécommunications, hôpitaux, chemins de fer etc.). L'Internet est vulnérable : des failles existent dans les protocoles de routage, dénombrement et nommage qu'il utilise et ces protocoles sont si complexes qu'il faudra des années de recherche pour les corriger.

Il est en outre très difficile d'identifier l'attaquant, comme le montrent certains des exemples cités : ce peut être un État, mais aussi un acteur non étatique, éventuellement irrationnel, qui attaquerait sans avoir raisonnablement anticipé les effets de ses actes. La Chine partage elle aussi ce point de vue : elle a formé une « Blue Army » de spécialistes, et lorsqu’une attaque de grande ampleur se produit quelque part dans le monde elle est la première soupçonnée. Il lui est aussi arrivé, semble-t-il, de se faire piller le trésor que ses espions accumulent.

Les ripostes peuvent être diplomatiques (demande d’enquête), économiques (sanctions), cinétiques, cyber enfin (attaque contre des serveurs). Pour pouvoir riposter dans le cyberespace il faut avoir soi-même préparé une attaque et donc avoir espionné l'adversaire, avoir depuis longtemps secrètement pénétré ses systèmes informatiques, y avoir éventuellement déposé des bombes que l'on puisse activer. Cela ressemble à l'équilibre périlleux que procure la dissuasion nucléaire (« si tu m'attaques, je suis en mesure de causer chez toi des dommages équivalents ou supérieurs »).

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Aux Etats-Unis le système Einstein permettra de superviser les réseaux et, dans sa version la plus avancée, de détruire une attaque potentielle avant qu'elle n'ait pu atteindre sa cible (cette manœuvre est analogue à l'interception d'un missile). L'Office of Management and Budget de la Maison blanche développe des normes pour la sécurité des clouds. Le Federal Information system management act organise la régulation des quatre infrastructures essentielles (réseau électrique, télécommunications et informatique, services financiers, gouvernement) et une Financial action task force supervise la lutte contre le blanchiment. Un « Cyber Command » militaire dirigé par le directeur de la NSA, le général Keith B.

L'Évolution du Concept d'Influence dans les Stratégies Militaires

Depuis la fin du XIXème siècle, le concept de « guerre au sein des populations » s’est ancré dans les mentalités. Ce concept consiste d’une certaine manière à influer sur les populations locales, surtout grâce à des actions ouvertes d’aide au développement, de gouvernance et de sécurité, mais aussi grâce à des actions de guerre psychologique, de propagande, de désinformation. Elles sont destinées à faire adhérer les opinions à une cause, à légitimer des opérations militaires, à diaboliser l’adversaire ou encore à démobiliser le camp adverse.

Depuis Gallieni, Lyautey, puis Trinquier et Galula, le corpus conceptuel et doctrinal des armées s’est consolidé par le biais de nombreuses parutions se rapportant de près ou de loin à l’influence. Les principaux documents de référence sont : la doctrine interarmées (DIA 3.10) sur « Les opérations militaires d’influence » (OMI) et le concept interarmées (CIA 3.10-A) sur « L’influence en appui aux engagements opérationnels » rédigés par le Centre interarmées de concepts, de doctrine et d’expérimentations (CICDE). À l’heure actuelle, l’influence s’inscrit dans le continuum des opérations, surtout lors des phases de consolidation de l’environnement (stabilisation) et de retour à l’équilibre politique (normalisation). Les forces armées utilisent donc l’influence aux niveaux tactique et opératif mais quasiment pas au niveau stratégique.

Certains alliés utilisent aussi l’influence pour faciliter la signature de contrats économiques. La « coopétition » étant plus que jamais prégnante, ces derniers n’hésitent pas à faire du lobbying et à utiliser l’influence comme une arme pour remporter des marchés économiques sur les théâtres d’opérations. Ce constat est en partie justifié par le contenu des scolarités à l’Académie militaire de Westpoint, à l’Académie royale militaire de Sandhurst et par les backgrounds universitaires des cadets. En effet, ceux-ci intègrent, dès leurs premières années sous les drapeaux, les enjeux économiques et de défense de leur pays afin d’y répondre lors de leurs futurs déploiements à l’étranger. En parallèle, la doctrine britannique amène à influencer avant d’agir. Cette stratégie indirecte prônée par Sun Tzu est un art de la guerre qui repose sur l’abandon de l’ennemi en utilisant des outils de soft power comme la ruse, l’influence, l’espionnage, etc. Dans son ouvrage « Introduction à la stratégie », le général Beaufre exhorte lui aussi à apprendre cette forme de stratégie. Enfin, le directeur de l’École de guerre économique, Christian Harbulot, précise que « les États-Unis et la Grande Bretagne ont fait muter leur mode d’organisation depuis plusieurs décennies.

L'Influence Économique : Un Enjeu Stratégique

La balance commerciale de la France est en déficit depuis près de dix ans. À ce titre, tous les ministères sont fortement impliqués pour tenter d’inverser cette tendance. Le Quai d’Orsay peut être pris en exemple à travers son plan d’action diffusé le 23 août 2012. La volonté du ministère des Affaires étrangères et du développement international est, entre autres, de « faire de la diplomatie économique une priorité dans l’organisation de notre outil diplomatique » et de « développer l’influence économique ». Pour Monsieur Laurent Fabius, « il faut créer le réflexe économique au service de l’activité en France ». Cela passe par une évolution des mentalités et une redéfinition des missions à tous les niveaux hiérarchiques, pour les agents travaillant en France, mais surtout pour ceux déployés à l’étranger.

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Nos expériences permettent d’affirmer qu’une intervention majeure de la France dans un pays n’implique pas un monopole sur les contrats économiques post-conflit. Le Mali peut être pris en exemple car, au-delà du succès de l’opération Serval et des nombreux efforts consentis, la France a connu un échec économique assez important dans ce pays. En effet, sur les crédits d’environ 230 millions d’euros consentis par l’ONU pour le soutien de la MINUSMA, la France n’aurait remporté que 35 millions d’euros pour construire des infrastructures dans le nord du Mali. Ce ratio est totalement disproportionné au regard de l’engagement consenti sur le terrain.

Les guerres menées actuellement n’étant plus des « guerres totales » au sens clausewitzien, les forces armées ne cherchent plus à remporter la « bataille décisive ». Elles ont pour objectif d’accéder à un EFR défini avant le déploiement des troupes et atteint par l’intermédiaire de lignes d’opérations (gouvernance, développement, sécurité par exemple). Dans ce cadre, sans chercher à transformer les militaires engagés sur les théâtres d’opérations en VRP, davantage de pragmatisme pourrait être envisagé. Il consisterait à reconsidérer l’EFR en incluant la préparation à la conquête de marchés économiques dans les lignes d’opérations.

Le redressement économique de notre pays est donc l’une des priorités majeures du gouvernement. Grâce à leurs relations privilégiées avec les gouvernements locaux, les militaires pourraient devenir des entremetteurs pour faciliter la conquête des marchés économiques que nous tentons de gagner contre une kyrielle d’États qui n’ont, de surcroit, pas nécessairement participé aux coalitions militaires.

Renforcer la Formation et la Synergie Interministérielle

Le développement d’une nouvelle stratégie d’influence dans les forces armées passe inexorablement par un élargissement de l’influence aux enjeux économiques et plus spécifiquement à des formations en intelligence économique (IE). Cette évolution majeure ne pourra alors se faire sans formations conséquentes et adaptées. De prime abord, l’ajout d’un module aux Écoles de Coëtquidan semble inadapté car la très grande majorité des jeunes officiers sera initialement déployée en opérations dans un cadre tactico-opératif et non stratégique. A contrario, les officiers supérieurs du domaine renseignement et des ACM constitueraient un vivier approprié pour participer à cette nouvelle stratégie d’influence.

En parallèle, le développement de cette nouvelle stratégie d’influence dans les armées ne peut être réellement efficace sans synergie avec les acteurs des autres ministères. En effet, sur un théâtre d’opérations, la signature de contrats économiques est élaborée par des protagonistes extérieurs au ministère de la Défense. En définitive, pour répondre aux défis économiques de notre pays, le gouvernement tend à revoir certaines prérogatives, en particulier au sein du Quai d’Orsay. Du côté des forces armées, le développement d’une nouvelle stratégie d’influence semble incontournable. En effet, le personnel du ministère de la Défense peut, sans aucun doute, tenir sa place sur l’échiquier des affrontements interétatiques, autres qu’armés. Il est engagé en première ligne sur les théâtres d’opérations où la signature d’importants contrats se joue lors des phases de stabilisation et de normalisation. Ainsi, certains officiers supérieurs pourraient, grâce à des formations adaptées, devenir des facilitateurs auprès des plus hautes autorités locales. Ils prépareraient alors le terrain pour les agents des autres ministères qui viendraient initier et finaliser la signature de contrats économiques.

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