Introduction
L'enseignement est un domaine paradoxal où l'obligation de l'instruction se heurte à la nature non décrétable de l'apprentissage. Cette tension, loin d'être un obstacle insurmontable, peut se transformer en une force motrice, une contrainte féconde, stimulant la réflexion pédagogique et la recherche de solutions innovantes. Cet article explore la définition et les implications de cette notion, en s'appuyant sur les réflexions de pédagogues et les défis de la modernité.
L'Apprentissage : Une Rencontre Complexe
La Scène Primitive et ses Limites
Tout apprentissage est avant tout une rencontre, un échange, une étincelle qui se produit entre un sujet et un savoir. L'enseignant, souvent animé par le souvenir idéalisé d'un moment de grâce où il a lui-même entrevu la beauté d'un domaine de connaissance, aspire à recréer cette scène primitive pour ses élèves. Il rêve d'une promenade paisible au bord de l'Illissos, comme dans le « Phèdre » de Platon, où la discussion et la découverte se déroulent dans un climat serein.
Cependant, la réalité est souvent plus complexe. Tous les élèves ne sont pas réceptifs aux charmes, parfois discrets, de l'enseignement. Certains restent en retrait, d'autres sont en rupture par rapport au savoir que l'enseignant aime et souhaite transmettre. Il est illusoire de penser que tous les élèves cheminent côte à côte sur les rives de l'Illissos.
La Contrainte Institutionnelle et la Liberté d'Apprendre
L'école, par sa nature même, organise des temps et des lieux où les élèves sont tenus de mettre en œuvre leur liberté d'apprendre. Tout est structuré, minuté, programmé. Les élèves doivent se mobiliser, à la demande de l'institution, sur des objets et des programmes qui échappent à leur initiative et à leur volonté. Cette contrainte, bien que nécessaire pour assurer un cadre et une progression, ne peut pas à elle seule garantir la rencontre et l'apprentissage.
Comme le souligne Marguerite Duras dans « La Pluie d'été », un enfant qui ne veut pas apprendre ne peut être forcé à le faire. L'instruction est certes obligatoire, mais le désir d'apprendre ne se décrète pas.
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Le Désir d'Apprendre : Un Enjeu Central
Nul ne peut déclencher mécaniquement le désir d'apprendre chez autrui, même dans un environnement structuré et programmé. Nous ne pouvons que créer les conditions qui favorisent l'émergence de ce désir, sans avoir de pouvoir direct sur lui. Comme le disait Lacan, nous ne pouvons pas nous approprier le désir de l'autre, car ce serait désirer à sa place.
Apprendre implique toujours un engagement, une prise de risque. Il faut du courage pour commencer, pour s'aventurer sur un terrain inconnu.
La Tension Créatrice : Intérêt et Contrainte
La Nécessité de l'Équilibre
La tension entre l'intérêt et la contrainte est constitutive de la pédagogie et de la praxis pédagogique. Vouloir supprimer cette tension, choisir unilatéralement l'un des pôles, serait une erreur. Comme le souligne Edgar Morin, ceux qui nous obligent à choisir entre des pôles à la fois contradictoires et nécessaires nous font le pire mal qu'on puisse nous faire : ils détruisent la possibilité même de penser.
Motivation Intrinsèque et Extrinsèque
De même, la tension entre la motivation extrinsèque, qui consiste à aller chercher les intérêts déjà existants chez l'élève, et la motivation intrinsèque, qui renvoie à la dramaturgie intérieure du savoir, est inhérente à la praxis pédagogique. Cette tension ne peut être abolie, mais elle peut être dépassée par un effort permanent pour créer du lien entre le savoir et l'élève.
L'Objet Culturel : Un Pont entre l'Intime et l'Universel
Le goût d'apprendre peut émerger lorsque l'enseignant propose des objets culturels qui permettent à chacun de relier ce qui lui est le plus intime à ce qu'il y a de plus universel. Un conte comme Le Petit Poucet, par exemple, peut aider un enfant à reconnaître et à apprivoiser sa peur d'être abandonné.
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Comme l'écrit Christian Bobin, l'intelligence est la force solitaire d'extraire du chaos de sa propre vie la poignée de lumière suffisante pour éclairer un peu plus loin que soi, vers l'autre, là-bas, l'autre comme nous, égaré dans le noir. Le savoir que nous pouvons apporter à nos élèves représente cette poignée de lumière qui peut les aider à se retrouver.
Les Défis de la Modernité
L'Exacerbation des Contradictions
La modernité exaspère la contradiction entre l'obligation de l'instruction comme clé de l'insertion sociale et le fait que l'apprentissage ne se décrète pas. L'apprentissage apparaît de plus en plus comme une démarche individuelle, voire individualiste, à l'abri de toute contrainte.
Nous vivons dans une société et une école où l'on exige que tous les enfants apprennent, tout en reconnaissant de plus en plus le droit aux individus de ne pas apprendre ou de n'apprendre que ce qu'ils désirent.
La Volonté de Savoir contre le Projet d'Apprendre
La modernité exaspère également la contradiction entre la volonté de savoir et le projet d'apprendre. Le projet d'apprendre implique de surseoir au « savoir tout, tout de suite », d'assumer l'ignorance et d'apprivoiser le temps. Le goût d'apprendre s'est effondré chez beaucoup d'élèves au profit de la volonté de savoir. Ils veulent « savoir tout de suite » et ne comprennent pas la nécessité d'apprendre.
La modernité technique elle-même organise nos activités pour que nous puissions savoir sans apprendre. Il est donc difficile pour les élèves de renoncer à savoir tout de suite pour prendre le temps d'apprendre.
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Le Primat du Réussir contre le Primat du Comprendre
La modernité exaspère enfin la contradiction entre « le primat du réussir » et « le primat du comprendre ». Le primat du « réussir », tel qu'il est imposé par la société, devient chez beaucoup d'élèves le primat du « réussir à tout prix », en déléguant le maximum de tâches à la machine ou à des experts.
L'école doit assumer sa fonction de rupture : elle n'est pas le lieu de la performance économique, mais le lieu de la découverte de nouveaux savoirs et de l'exploration de nouveaux horizons.
La Satisfaction de l'Intelligibilité
Pour faire primer le « comprendre » sur le « réussir », il faut être capable de trouver de la satisfaction dans l'intelligibilité de soi et du monde, et non pas seulement dans l'efficacité. Il faut trouver du plaisir à percer le secret de sa propre histoire et à accéder aux secrets du monde.
Transgresser le Pouvoir et S'Émanciper
Accéder soi-même au secret des choses, c'est transgresser le pouvoir de ceux qui prétendent détenir la vérité à notre place et nous l'imposer « pour notre bien ». Cela ne signifie pas qu'il faut abolir toute transmission dans l'éducation, mais que la transmission doit être mise à l'épreuve de la vérification afin que l'acquisition des savoirs soit vécue comme une découverte et une émancipation, et non comme un assujettissement à une doctrine.
La Laïcité et la Pensée Critique
La laïcité nous impose d'aider nos élèves à séparer les croyances et les savoirs, mais elle nous contraint aussi à ne pas enseigner nos savoirs comme une croyance. L'école est le lieu où l'on apprend que la vérité d'une parole n'est pas relative au statut de celui qui l'énonce, mais où la recherche de la précision, de la justesse, de la rigueur et de la vérité doit l'emporter sur les rapports de force et les rapports sociaux.
Retrouver le Goût de la Clandestinité
La recherche de formes de transgression qui mettent en péril l'intégrité psychologique et physique des enfants et des adolescents peut être liée à la perte du pouvoir transgressif des apprentissages scolaires. Il est possible qu'apprendre à lire, autrefois considéré comme un moyen de pratiquer le libre examen et de se libérer de la parole du clerc, soit devenu aujourd'hui un acte d'assujettissement.
Pascal Quignard nous invite à retrouver le goût de la clandestinité à l'école, à être des passeurs plutôt que des douaniers, à emprunter les chemins de traverse avec un certain goût de l'aventure. Il faudrait aider les élèves à voler les savoirs plutôt que de les leur offrir sur un plateau.
Accélération Sociale et ses Conséquences
La Critique Sociale du Temps
Hartmut Rosa, dans son ouvrage « Accélération. Une critique sociale du temps », analyse la façon dont les sociétés occidentales modernes se rapportent temporellement à elles-mêmes. Il fait de la « loi d'accélération » le moteur commun de l'époque moderne, tout en soulignant la structure paradoxale de notre expérience temporelle, résumée par l'expression « l'immobilité fulgurante ».
Les Formes d'Accélération
Rosa distingue trois types d'accélération :
- L'accélération technique : la « révolution du régime spatio-temporel ».
- L'accélération du changement social : focalisation sur la profession et la famille.
- L'accélération du rythme de vie : « raréfaction des ressources temporelles ».
Les Moteurs de l'Accélération
L'accélération est alimentée par trois moteurs externes :
- Le moteur culturel : la représentation d'un temps linéaire à l'avenir totalement ouvert, incitant à profiter au maximum des occasions qui se présentent.
- Le moteur économique : la logique capitaliste où « le temps, c'est de l'argent ».
- Le moteur sociostructurel : la tendance de chaque système (famille, profession, etc.) à grignoter sur les ressources temporelles nécessaires aux autres activités.
Les Pathologies Sociales
Cette poussée accélératrice peut exacerber des tensions entre le récit de soi et les incitations à renoncer rapidement aux expériences. La récurrence de « pathologies sociales », comme la dépression, témoigne des conséquences négatives de l'accélération sur l'expérience temporelle.
L'Impuissance du Politique
L'espace du politique fait face à un paradoxe des horizons temporels. Les tendances économiques, techniques et sociales connaissent un rythme de changement plus élevé que celui du politique, créant un écart entre une politique réactive et une exigence démocratique de délibération.
Pédagogies Critiques : Un Outil de Résistance
Définition et Fondements
Les pédagogies critiques, issues du travail de Paulo Freire, visent à conscientiser les rapports de domination en jeu dans les interactions sociales et les savoirs scolaires, et à réfléchir à l'annulation de ces rapports dans une perspective égalitaire, inclusive et démocratique.
Distinction des Autres Mouvements Pédagogiques
Elles se distinguent des mouvements d'éducation nouvelle par leur attention à la transformation sociale, et de l'éducation populaire par leur inscription dans le système scolaire.
Enseignement de l'Histoire et Domination
L'enseignement de l'histoire, notamment du fait colonial, est un terrain privilégié pour mettre en œuvre les pédagogies critiques, en interrogeant les contradictions du modèle républicain et en déconstruisant les récits scolaires.
Résister à la Mise sous Tutelle
À l'heure où l'on tente de réduire les apprentissages aux savoirs fondamentaux, les pédagogies critiques constituent un outil de résistance, en partant des « failles » de l'institution pour travailler sans s'opposer frontalement, en donnant un cap, un sens et des finalités à notre métier.
Différenciation Pédagogique : Une Réponse à l'Hétérogénéité
Refuser l'Indifférence aux Inégalités
Différencier la pédagogie, c'est refuser « l'indifférence à l'égard des inégalités réelles devant l'enseignement et devant la culture enseignée » (Bourdieu, 1966, p. 336). Cela consiste à ajuster l'enseignement aux différents besoins des élèves, à prendre en compte leurs caractéristiques individuelles, en vue de leur permettre une maîtrise des objectifs fondamentaux prescrits.
Un Processus de Planification
La différenciation pédagogique n'est pas une méthode, mais un processus de planification de l'enseignement qui comprend un nombre indéterminé de pratiques pédagogiques. Il s'agit de multiplier les voies d'accès aux objectifs communs, en diversifiant la panoplie méthodologique et en utilisant les interactions entre les élèves.
Les Modes de Différenciation
Quatre niveaux de modes d'enseignement ont été attachés aux pratiques de différenciation : sur les contenus, sur les processus, sur les productions et sur les structures.
Les Limites de la Différenciation
Les enseignants sont confrontés à des contraintes de temps et de nombre d'élèves. De plus, certaines pratiques de différenciation peuvent amplifier les inégalités entre les élèves.
Individualisation et Personnalisation
Il est important de distinguer l'individualisation, qui consiste à adapter le rythme d'apprentissage à chaque élève, et la personnalisation, qui consiste à prendre en compte les centres d'intérêt et les projets de l'élève.
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