Le Labyrinthe de Pan est une œuvre cinématographique singulière de Guillermo del Toro, qui témoigne de son goût pour les expérimentations visuelles et son exploration d'un imaginaire complexe, riche en symboles et en références mythologiques. À l'instar de réalisateurs majeurs du cinéma fantastique contemporain, tels que Steven Spielberg, James Cameron ou Peter Jackson, Del Toro transcende les genres pour mieux les réactualiser et proposer une approche réflexive pertinente. Dans Le Labyrinthe de Pan, il cumule les rôles de réalisateur, producteur et scénariste, offrant un film à double lecture où le monde réel et celui du conte de fées s'entrelacent et se font écho. Le cinéaste propose une relecture moderne de l'univers merveilleux en y insufflant une dimension fantastique qui rend les frontières entre les deux genres plus ambivalentes et poreuses.
Cet article se propose d'analyser, d'un point de vue esthétique, la représentation de la lutte pour la vie sous le régime franquiste, dans le monde concret, et ses incidences, dans le conte de fées. On se focalisera plus particulièrement sur la manière dont s’articulent le merveilleux et le fantastique comme contrepoids à la violence du monde. Enfin, il nous semble judicieux d’insister sur la manière dont l’imaginaire est mis en scène au cœur du récit et de comprendre ainsi comment il peut ouvrir le film à l’horizon fantastique. Véritable épicentre du cinéma de Guillermo del Toro, l’imaginaire devient un lieu de création, un exutoire, une force positive, un refuge face à la violence du monde des adultes.
De la fin d’un conflit mondial vers une dictature nationale
Se déroulant en Espagne, le film relate des événements funestes situés en 1944, cinq ans après la fin officielle de la guerre civile. La jeune Ofelia accompagne sa mère qui rejoint son nouveau mari, le Capitaine Vidal, dans une maison cossue en lisière de forêt. Hélas, pour la jeune enfant, l’homme s’avère être brutal et misogyne alors que sa mère attend un enfant de lui. À peine arrivée sur les lieux, la fillette découvre dans la forêt avoisinante un labyrinthe habité par un faune, une créature mi-homme mi-bête régnant sur la nature. Inquiétante et majestueuse, cette étrange figure monstrueuse révèle à Ofelia qu’elle est une princesse égarée, issue d’un royaume féerique. Alors que la santé de sa mère se dégrade petit à petit et que son beau-père se révèle de plus en plus tyrannique, Ofelia est sommée par le faune d’affronter trois épreuves périlleuses et initiatiques qui lui assureront son retour sur le trône.
Avec Le Labyrinthe de Pan, Guillermo del Toro concrétise son désir de raconter une fable sur la possible rencontre entre un monde réel et un monde purement imaginaire, tous deux mis en perspective sous un angle angoissant et monstrueux. Le film se déroule dans l'Espagne de 1944, une période sombre marquée par la dictature franquiste et les vestiges de la guerre civile. Dans ce contexte oppressant, une jeune fille nommée Ofelia se réfugie dans un monde imaginaire peuplé de créatures fantastiques et de labyrinthes mystérieux.
Approche contemporaine du cinéma de genre chez del Toro
Dans tous les films de del Toro, on retrouve des thématiques récurrentes qui rentrent en concordance avec le cinéma fantastique espagnol : la peur et l’acceptation de la mort, les figures tragiques et monstrueuses, la notion de sacrifice de soi, l’omniprésence oppressante de la figure paternelle, la perte de l’innocence, le choix et ses conséquences. Dans l’interview accordée en février 2006 au mensuel Mad Movies, le cinéaste déclare : « Je crois qu’au fond de moi je sais que je ne ferai que des films fantastiques… Même si je raconte des histoires terre à terre, je ne peux pas m’empêcher de faire basculer le film dans le gothique et le surnaturel ! » (Granger, 2006 : 36). Fidèle en cela aux ambitions du réalisateur, Le labyrinthe de Pan est avant tout un conte de fées situé en Espagne et traversé par des éléments fantastiques récurrents. Le cinéaste fait vaciller les frontières entre les deux genres pour en proposer une approche réactualisée. Le traitement du cinéma de genre chez del Toro cherche à provoquer l’interrogation chez le spectateur en le déstabilisant et en jouant sur ses attentes, ce qui n’est pas sans rappeler certaines caractéristiques du cinéma fantastique.
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Le labyrinthe de Pan prouve aussi qu’il n’y a pas de frontière figée entre fantastique et merveilleux, entre le cinéma de genre et le cinéma d’auteur. On comprend parfaitement que le réalisateur puisse tenir les propos suivants : « C’est dans le genre fantastique que l’on peut accoucher des images les plus puissantes, marquantes et hautement symboliques. Ainsi, on peut créer des décors et des personnages jamais vus auparavant, et cela représente un puits créatif intarissable » (Granger, 2006 : 36). Del Toro déploie une imagerie proprement fantastique susceptible de parasiter l’ensemble de sa filmographie pour devenir une constituante intrinsèque. Le cinéaste ne se contente pas d’une succession d’effets spectaculaires et ne se borne pas à construire des films dont la ligne directrice est uniquement guidée par un genre précis. Il préfère, au contraire, le mélange des genres, ce qui permet de donner plus d’ampleur à ses réalisations. Il dit volontiers à ce sujet : « J’aime mélanger l’horreur avec l’action, le mélodrame ou encore le récit historique. De plus, je tiens à coller à un certain classicisme, car je crois en l’histoire que je raconte. Je suis toujours très respectueux du matériau de base » (ibid. : 36). Le labyrinthe de Pan en est un vibrant écho, situant son action en 1944, en Espagne, il articule le film de guerre avec le merveilleux et le fantastique, ce qui n’est pas sans rappeler le précédent film indépendant de del Toro, L’échine du diable (2002).
L’Échine du Diable et Le labyrinthe de Pan : diptyque d’inspiration historique
Del Toro a beau avoir grandi au Mexique, l’histoire de l’Espagne et tout particulièrement la guerre civile espagnole, l’ont profondément marqué. Nombre de ses proches sont des réfugiés ou des enfants de réfugiés républicains qui ont fui la guerre. Le spécialiste de l’histoire du cinéma mexicain, Emilio Garcia Riera, est devenu un personnage emblématique pour Guillermo del Toro qui s’y réfère souvent. Il représente une sorte de figure paternelle dont a été proche le cinéaste durant de longues années. De son propre aveu, l’historien a insufflé à del Toro l’envie de faire du cinéma grâce aux différents récits dont il lui a fait part. Persuadé, avec raison, que la guerre civile espagnole est trop peu connue dans le monde (surtout en dehors des frontières hispaniques), del Toro a voulu en parler avec ses deux coproductions mexicano-espagnoles, L’échine du Diable et Le labyrinthe de Pan, en collant au plus près de la réalité historique.
Avant tout, del Toro a un profond désir d’ancrer son univers fantastique au cœur d’événements historiques crédibles inspirés de faits réels de l’histoire de l’Espagne afin d’intensifier la dramaturgie du film. Ainsi, L’échine du Diable et Le labyrinthe de Pan traitent tous deux du fascisme, mais de manière transversale. Les deux films possèdent aussi une structure circulaire, avec un début et une fin qui se rejoignent et une voix off qui ouvre et clôt chaque film. La principale différence entre ces deux films repose sur la complexification de la trame narrative. Dans L’échine du Diable, si l’on simplifie au maximum, l’oppresseur représentait le fascisme, les enfants de l’orphelinat le peuple espagnol et le vieux professeur l’ancienne République. Symboliquement, le fantôme du petit garçon qui hante la bâtisse incarne la guerre civile. Dans Le labyrinthe de Pan, l’histoire est bien plus subtile et complexe.
À l’origine, Le labyrinthe de Pan devait être la suite de L’échine du Diable, mais entre-temps, plusieurs événements ont marqué del Toro, notamment les attentats du 11 septembre 2001. Délibérément, il situe Le labyrinthe de Pan cinq ans après les événements de L’échine du Diable, ce qui correspond aussi au temps qui sépare les deux réalisations. Guillermo del Toro nous plonge donc cinq ans après la fin officielle de la guerre civile en 1944, l’année du débarquement des forces alliées en Europe. Le régime franquiste est quant à lui installé, mais n’a pas encore écrasé tous les républicains. C’est une période où la résistance espagnole s’attendait au retour des précieux alliés afin de les aider pour qu’ils se débarrassent des fascistes. En vain !
Le labyrinthe de Pan prend racine dans ce tournant dramatique de l’histoire de l’Espagne, articulant le thème du choix et celui de la désobéissance. La petite Ofelia a besoin de désobéir au monde des adultes pour se forger ses propres convictions, pour faire ses propres choix, même si cela peut la mettre en danger. C’est un thème qui va trouver des résonances chez d’autres protagonistes de l’histoire comme le médecin ou la gouvernante Mercedes. Ils travaillent tous deux sous les ordres du commandant Vidal, mais aident activement, en secret, la résistance. Pour mieux exploiter cette tension et amplifier la dramaturgie psychologique de son récit, del Toro plante son décor dans un endroit isolé qui permet un huis clos : une résidence reculée en lisière de forêt. Il s’agit d’un lieu hautement symbolique, propice à développer l’imaginaire de la jeune héroïne, une terre d’asile paradoxalement salvatrice face à l’horreur de la réalité du monde des adultes.
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