Introduction

L'expression "le berceau vide" évoque une image poignante de perte et de deuil, souvent associée à la mort infantile ou à l'incapacité de concevoir. Bien que le "syndrome d'Abrahams" ne soit pas un terme médicalement reconnu en tant que tel, il peut être interprété métaphoriquement comme une condition ou une situation entraînant un sentiment de vide et de perte, nécessitant une analyse à travers le prisme de la médicalisation. Cet article explore comment le concept de médicalisation, une notion cardinale en sociologie de la santé et de la médecine, peut éclairer notre compréhension de ces expériences de perte et de vide, et comment la société contemporaine tend à médicaliser de plus en plus d'aspects de l'existence humaine.

La Médicalisation : Un Concept Sociologique Clé

Depuis les années 1970, le concept de médicalisation est abondamment utilisé dans les travaux des sciences sociales, dépassant les frontières de sa discipline d’origine. La dénonciation de « la médicalisation de la société » est au centre de la pensée critique de cette époque, et ce terme a conservé jusqu’à nos jours une forte actualité scientifique et une part de sa charge politique. Un nombre considérable de travaux en sociologie, en anthropologie ou en histoire, se sont inspirés de cette notion pour décrire les transformations contemporaines du monde de la santé et analyser comment de nombreux domaines (la naissance, la sexualité, la folie, l’échec scolaire, l’hyperactivité des enfants, l’obésité, la vieillesse…) ont été médicalisés. Le succès du terme tient en partie aux ambivalences de cette notion dont l’usage mais aussi la signification ont beaucoup évolué avec le temps.

Pour Peter Conrad (1992), la médicalisation peut être envisagée comme un processus caractérisé par un double phénomène de labellisation et de construction sociale d’un problème non médical en maladie. Elle décrit en particulier le mécanisme selon lequel des problèmes considérés de prime abord comme non médicaux vont être partiellement ou entièrement définis et traités comme des problèmes médicaux, le plus souvent en termes de pathologies. La mobilisation d’un savoir spécialisé et la reconnaissance politique de l’entité instituée participent de ce processus. Bien souvent, le phénomène de médicalisation s’accompagne d’un processus de catégorisation médicale qui, dans certains cas, peut être issu d’une demande profane. De nombreux acteurs sociaux extérieurs à la médecine jouent ainsi un rôle moteur dans la médicalisation et influencent la définition médicale du problème.

Pierre Aïach (1998) suggère qu'on peut distinguer plusieurs interprétations ou formes principales de la médicalisation. Celle-ci peut d’abord être comprise comme un mouvement historique d’expansion du domaine médical. Celui-ci se traduit, dès le xixe et surtout au xxe siècle, par l’importance grandissante des institutions de santé, l’accroissement démographique du personnel médical et paramédical, la multiplication des innovations scientifiques mais aussi des budgets de plus en plus conséquents consacrés à la santé dans les pays occidentaux, qui intensifient ce mouvement. La seconde forme de médicalisation est l’extension du champ de compétences de la médecine et de son expertise, à des domaines et des questions qui ne la concernaient pas jusqu’alors. La troisième correspond à l’amplification des préoccupations de santé dans la population. Enfin, la quatrième forme est liée à l’augmentation de la déclaration de maladies, symptômes et troubles de santé (Aïach 1998).

Les premiers travaux consacrés à la médicalisation ont envisagé cette question en étudiant plus spécifiquement les comportements associés à la déviance ou aux problèmes sociaux. Mais rapidement, les sociologues ont étendu cette notion aux domaines de l’existence, de plus en plus nombreux, qui impliquaient l’intervention de la médecine, mettant en évidence l’utilité et la complexité de cette notion (Busfield 2017). Au-delà du lieu commun ou du « cliché » qui lui est parfois associé, Nikolas Rose insiste sur les conséquences sociologiques majeures de la médicalisation, qui a influencé en profondeur nos « formes de vie » et « fait de nous ce que nous sommes » (2007).

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La Médicalisation comme Contrôle Social

La première utilisation de la notion de médicalisation est généralement attribuée à un sociologue américain, Jesse Pitts (Busfield 2017). Dans la notice d’une encyclopédie de sciences sociales, publiée en 1968, il soutient que « la redéfinition de certains aspects de la déviance en tant que maladie plutôt que crime » est un moyen de contrôler le comportement déviant. Élève de Talcott Parsons, Jesse Pitts considère que « la médicalisation est l’un des moyens les plus efficaces de contrôle social » (Pitts 1968).

Dès le début des années 1970, la médicalisation est envisagée comme un processus dans lequel les médecins s’emparent de la gestion des corps et de la santé publique, convertissant des groupes sociaux de plus en plus larges à leur façon de voir. Pour l’anthropologue Irving Zola, ce phénomène de médicalisation est lié à la place nouvelle de la médecine, qui est devenue une institution majeure de contrôle du social. Le terme médicalisation désigne l’extension du champ de compétence de la médecine et constitue « un processus par lequel de plus en plus d’aspects de la vie quotidienne sont passés sous l’emprise, l’influence et la supervision de la médecine » (Zola 1972).

Durant cette période, le processus de médicalisation des comportements individuels et des problèmes sociaux s’inscrit dans une dynamique de dénonciation du « pouvoir médical », largement mise en avant par Ivan Illich (1975). Celui-ci considère que la médicalisation est la source de problèmes de santé. Il accuse en effet la médecine moderne de représenter une grave menace pour la santé des populations et d’être responsable d’une augmentation des taux de morbidité. Si l’institution médicale a certainement contribué au prolongement de l’espérance de vie, Illich affirme que les interventions médicales peuvent aussi mettre la santé et la vie des individus en danger (par exemple, en multipliant les maladies nosocomiales et les erreurs de diagnostics et de traitements). Pour l’auteur, la médecine a généré des maladies iatrogènes, c’est à dire consécutives aux soins et aux traitements prescrits. Dans une société caractérisée par une médicalisation généralisée, toute personne devient un patient à vie, la médecine constituant un obstacle à la capacité à faire face à la souffrance, à la maladie et au vieillissement. À travers cette notion, il s’agit de souligner la prise en charge par la médecine d’un nombre toujours plus grand de secteurs de la vie sociale mais aussi de dénoncer son influence morale croissante, ainsi que la dépossession des patient·es de tout savoir sur leur santé et sur leur propre corps (Illich 1975 et 1983).

Peter Conrad et Joseph Schneider (1992) s’intéressent au processus dynamique par lequel des problèmes, jusque-là considérés comme non médicaux, sont définis et traités en termes de dysfonctionnements et de maladies. Pour comprendre ce mécanisme, les auteurs étudient les processus de légitimation qui permettent ce déplacement du social vers la sphère du médical. Ils proposent un modèle séquentiel de la médicalisation en cinq étapes (qui dans la réalité peuvent se chevaucher et ne pas être clairement séparées). Dans une première phase, l’activité ou le comportement est définie comme déviant avant l’émergence de la définition médicale. La seconde étape correspond à la « découverte » d’une conception médicale du comportement déviant. Elle résulte le plus souvent d’un nombre restreint de praticien·nes ou de chercheur·es spécialisé·es qui proposent un nouveau diagnostic, une nouvelle étiologie ou un nouveau traitement médical. La troisième phase est celle des revendications. C’est une étape clé dans laquelle les entrepreneur·es de morale (qui rassemblent des acteur·rices médicaux et non médicaux) commencent à revendiquer activement en faveur de cette désignation médicale et s’efforcent d’étendre le champ du contrôle social médical. La quatrième étape marque la légitimation de cette définition : les promoteurs de cette désignation médicale de la déviance en appellent à l’État qui joue un rôle d’arbitre des conflits juridictionnels et vient légitimer officiellement les désignations de la déviance pour en reconnaître le caractère médical. Le parlement et les tribunaux sont les arènes de conflits les plus fréquentes. L’institutionnalisation constitue la dernière phase du processus de médicalisation : la désignation médicale de la déviance atteint une certaine forme de stabilité et de semi-permanence. Cette définition devient une catégorie acceptée et officielle. Les auteurs distinguent deux formes d’institutionnalisation : la codification (inscription dans le système de classification médical et/ou légal) et la bureaucratisation (création d’organisations à grande échelle).

L’intérêt de ce modèle séquentiel est de permettre d’expliquer comment la déviance est progressivement médicalisée, tout en montrant que ce processus n’est pas linéaire et implique des acteur·rices multiples qui peuvent avoir des conceptions divergentes. Pour ces auteurs, la légitimité de la médecine repose sur ses succès techniques et scientifiques, mais il faut également tenir compte de l’affaiblissement d’autres formes de contrôle social, liées à la sécularisation de la société (évolution des formes et des valeurs familiales, recul des institutions morales et religieuses traditionnelles). La médicalisation reflète ainsi les transformations des sociétés contemporaines, qui se traduisent par des transferts de légitimité : du religieux et du moral ou du magique vers le médical, de la famille vers les institutions médicalisées. La santé devient une valeur sociale fondamentale. Peter Conrad et Joseph Schneider montrent ainsi comment la désignation de pratiques considérées comme déviantes, telles que l’alcoolisme, l’homosexualité, la maladie mentale, la toxicomanie, est passée au fil du temps de la condamnation religieuse ou judiciaire au registre médical. On donne progressivement à des comportements autrefois jugés immoraux, coupables ou criminels une signification médicale (Conrad et Schneider 1992).

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Médicalisation des Processus Naturels d’Existence

Beaucoup de sociologues se sont éloigné·es de la vision réductrice et trop systématique, d’une médicalisation souvent présentée comme une simple conquête professionnelle. Pour un certain nombre d’entre elles et eux, cette notion véhicule une conception trop critique de la profession médicale, accusée d’être une instance de contrôle social. Non seulement la médicalisation ne peut être résumée à l’action par laquelle la profession médicale annexerait de nouveaux domaines, mais plusieurs sociologues ont insisté sur la nécessité de rendre compte des retombées positives en termes de santé publique et d’améliorations des conditions de vie dans les pays occidentaux (Berlivet 2011). Par ailleurs, l’essor de la médicalisation peut être lié à l’augmentation d’une demande profane de catégorisation médicale : la moindre tolérance du public aux symptômes et aux problèmes bénins stimule la médicalisation progressive des états physiques inconfortables, et de symptômes qui vont être requalifiés en désordres ou en maladies.

Au-delà des comportements associés à la déviance, les sociologues ont rapidement étendu la médicalisation à une grande diversité de situations. Les processus naturels de l’existence trouvent dans la médecine de nouvelles définitions et de nouveaux traitements : l’infertilité, la naissance, les menstruations, la douleur, le sport, la ménopause, la vieillesse, la fin de vie et la mort font désormais l’objet d’une prise en charge médicale, si bien que les différents moments de l’existence impliquent le contact avec la médecine. Celle-ci va être sollicitée de plus en plus souvent, ou de façon nouvelle, pour des questions ou des domaines où elle n’intervenait pas auparavant.

Ainsi, l’accouchement qui était autrefois pris en charge par les matrones (femmes expérimentées), rompues aux techniques de l’accouchement, va-t-il progressivement se transformer à partir du xviie siècle pour devenir une compétence médicale et scientifique : les nobles et les bourgeois·es recourent de plus en plus aux services de chirurgiens accoucheurs qui développent des techniques d’intervention (forceps, césarienne…). Pour Philipe Charrier et Gaëlle Clavandier (2013), la médicalisation de la naissance relève de trois dimensions étroitement associées : la prise en charge scientifique et technique de l’accouchement mais aussi des épisodes pré et postnataux (avènement des sages-femmes puis arrivée des hommes dans la naissance avec les médecins obstétriciens), la création de lieux spécifiques (maternités hospitalières), et la dimension politique avec la « mise en problème » de la naissance qui se déploie autour de deux axes qui relèvent des politiques publiques : la protection des mères d’une part et de la protection du nouveau-né et du petit enfant d’autre part.

À l’autre extrémité de l’existence, la fin de vie et la mort suivent un processus similaire. À partir du xviiie siècle mais surtout du xixe siècle, le médecin est de plus en plus présent et prend la place du prêtre au chevet du mourant (Carol 2004). Au xxe siècle, la mort se déplace du domicile vers l’hôpital qui devient le lieu de la majorité des décès. Le développement de la réanimation à la fin des années 1950 marque l’avènement d’une mort médicalisée, ultra technique et scientifique. Cette médicalisation de la mort en réanimation contraste singulièrement avec une autre forme de médicalisation du mourir qui apparaît quelques décennies plus tard avec le développement des soins palliatifs (Castra 2003).

Qu’il s’agisse de l’assistance médicale à la procréation, du recours à l’avortement ou de la prise en charge de la fin de vie, « le gouvernement contemporain de la naissance et de la mort » (Memmi 2003) est confié au monde médical.

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L'Amplification des Préoccupations de Santé et la Médicalisation de la Vie

La dynamique de la médicalisation doit être mise en rapport avec l’amplification, au cours des dernières décennies, des préoccupations de santé dans la population. Elle recouvre ce que Pierre Aïach a appelé la « médicalisation de la vie », et se traduit par des conduites visant à « promouvoir la santé en se protégeant des maladies et des facteurs de risque ». Cette « idéologie de la santé » déborde le cadre médical proprement dit, et se traduit aussi par la mise en place d’un vaste marché de biens et services en expansion continue (Aïach 1998). Elle repose sur la promesse que l’absence de maladie grave et le maintien de la santé physique et intellectuelle sont aujourd’hui possibles, à condition de respecter les principes de prévention.

La montée en puissance de la prévention justifie ainsi l’encadrement grandissant d’un ensemble d’habitudes de vie et de comportements ayant une influence sur la santé. Cet impératif de santé est sous-tendu par une volonté de normalisation des comportements, une obligation de se conformer à ces nouveaux standards. L’existence est désormais organisée autour de la notion de risque, et de la nécessité de les prévenir - voire les contrôler. La frontière entre la santé (état normal) et la maladie (état pathologique) tend à s’estomper, créant un état intermédiaire dans lequel tous les risques pour la santé peuvent légitimer la médicalisation des moindres aspects de l’existence humaine.

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