Introduction

Cet article explore la notion de paternité responsable chez les Bantous, en particulier chez les Fang, en tenant compte des structures sociales traditionnelles, des mutations historiques et des représentations culturelles du corps et de la filiation.

Le peuple Fang et son organisation sociale

Le peuple Fang, appartenant au phylum bantu, est localisé au Gabon, en Guinée équatoriale, au Cameroun, au Congo et à São Tomé-et-Príncipe. Au Gabon, les Fang sont traditionnellement présents dans cinq des neuf provinces que compte le pays. La société fang est constituée de clans patrilinéaires exogames fondés sur le mariage dotal que domine la figure du pater familias. L’organisation traditionnelle de la société fang est également tributaire de l’avunculat, entendu ici comme intéressant l’ensemble des rapports utérins. Ce sont donc les enfants des deux sexes qui sont concernés.

Dualité des rapports et coexistence de la patrilinéarité et de l’avunculat

En pays fang, la répartition sociale des responsabilités entre les deux lignées directes d’un individu et, partant, entre les deux principaux parents, montre que la domination interclanique, fondée sur « la domination masculine », est contredite, à bien des égards, par « la toute-puissance maternelle ». Cet « ordre sexuel », qui définit l’ordre matrimonial et social, se caractérise aussi bien par des rapports de coopération que par des rivalités dans l’acquisition de l’autorité. Partant de cette structuration sociale duale des rapports entre alliés matrimoniaux, on peut s’interroger sur la façon dont la société traditionnelle fang appréhende la coexistence de la patrilinéarité et de l’avunculat.

Mutations sociales et adaptation

Dans une analyse consacrée à la société fang des années 1960-1970, Georges Balandier (1971) en est venu à conclure que les rapports entre individus, entre individus et groupes et entre groupes ont été profondément transformés en Afrique centrale, notamment par la colonisation, et que cela a eu des répercussions sur le système de descendance, de parenté et de parentalité. La société fang a connu d’importantes mutations qui se sont traduites par des emprunts à des sociétés voisines mais aussi européennes. Cette situation que Balandier (1971 : 5) a qualifiée de « chirurgie sociale », instaurée « par la force et par des réformes souvent audacieuses » pendant la période coloniale, mérite d’être prise en compte dans l’analyse de la situation actuelle des sociétés africaines.

Enquête ethnographique et méthodologie

Le terrain d’enquête recouvre trois aires traditionnelles de la population fang : les provinces de l’Estuaire (zone la plus urbanisée du pays), de l’Ogooué-Ivindo (représentative de variantes dialectales et culturelles fang) et du Woleu-Ntem (considérée comme la plus conservatrice de la tradition et totalement entourée de locuteurs fang au Gabon, au Cameroun et en Guinée équatoriale). Une enquête ethnographique a été menée sur la base d’entretiens directs, semi-directs et libres avec diverses catégories de personnes. Dans les deux provinces de l’intérieur du pays, ce sont les personnes âgées qui ont donné des informations sur la tradition fang et son déclin. Dans l’Estuaire, pour appréhender les mutations apportées par l’urbanité, les entretiens ont été davantage menés avec les jeunes. Dans le Woleu-Ntem et l’Ogooué-Ivindo, les jeunes ont été questionnés pour tenter de mesurer le degré de transfert de la tradition qu’ils reçoivent de leurs parents. Sur des questions assez sensibles, comme la sexualité et les rapports féminin/masculin, la méthode du questionnaire a également été utilisée. Les entretiens ont été menés exclusivement en langue fang, et traduits en français en collaboration avec les interlocuteurs.

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Rôle des lignées paternelle et maternelle

Par l’intermédiaire de son père (ésa) et de sa mère (nya), l’enfant se trouve simultanément inscrit dans deux groupements de parenté, et ces deux lignées n’ont ni la même signification, ni la même importance. Chacune d’elle dispose d’un statut particulier. La femme doit accoucher dans son village d’origine surtout s’il s’agit de sa première grossesse ; c’est dans ce milieu en effet que traditionnellement la femme reçoit des interdits. Puisque la femme accouche dans son groupe d’origine, il est arrivé souvent que l’enfant reçoive d’abord un nom de la part de ses oncles maternels. C’est ce principe qui explique que les femmes fangs disent régulièrement à leurs enfants, quand il leur arrive un événement heureux, naissance, mariage, promotion, réussite de tout genre, « je t’ai ramené de mon village ! ».

Importance du fait maternel et de la maisonnée utérine

Dans la société fang, chaque nouvelle mère est entourée et assistée - du développement de la grossesse au sevrage du nouveau-né - par les personnes qui constituent son noyau parental immédiat et qui forment la maisonnée utérine. Tout ceci concourt, selon Neyrand (2017 : 23), à « reconnaître l’importance du fait maternel, en tant que prototype relationnel et premier espace de socialisation ». Tous les membres du clan de la mère sont des « benyiè », « mères » de leur propre « neveu », « moneka ». En effet, ce sont les « oncles maternels » qui possèdent la « racine », « tsin », la partie la plus lourde, la tête, « nlô », de leur neveu, qui déterminent les secrets de son existence, tandis que les membres du patriclan de l’enfant n’en tiennent que les pieds, « mebo », la partie la plus légère et « non essentielle ».

Représentations du corps et rôles des géniteurs

Dans la société fang, le corps est tout autant une anatomie que le siège de l’âme (nsisim), en relation avec la croyance en Dieu (Nzame). À travers les représentations du corps, un rôle particulier est attribué à chacun des géniteurs dans la conception de l’enfant et dans la définition des droits et des devoirs des deux principales lignées. Dans cette perspective, la prédominance d’une lignée sur l’autre dépend, en définitive, de ce que Bourdieu (2002 : 19) appelle « la construction sociale du corps ». C’est ainsi que les représentations du corps permettent d’appréhender le phénomène de la procréation. Elles situent l’individu dans la famille et constituent la base des règles de fonctionnement entre alliés. Le corps est alors considéré comme le centre d’une personnalité construite, à titre principal, par l’une des deux branches parentales.

Idéologie du meyôm et nature stérile de la femme

Le discours afférent au meyôm est une construction qui a permis d’asseoir la nature stérile de la femme. En effet, dépourvue du meyôm, elle n’a pas grand-chose à voir dans la conception d’un enfant, elle ne joue qu’un rôle résiduel de « réceptacle ». La légitimation de ce discours est fondée sur l’éjaculation qui serait exclusive à l’homme. Ainsi, il a été communément admis que c’est l’homme qui verse le sperme dans le corps de la femme ; le ventre de la mère étant considéré comme une marmite qui garde le sperme dans les conditions optimales de son développement.

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