L'œuvre de Van Gogh, La Berceuse, réalisée en janvier 1889, est bien plus qu'un simple portrait. Elle est une exploration de la sentimentalité, de la culture populaire et du rôle de l'artiste dans la société. En comparant sa peinture à une "chromolithographie de bazar", Van Gogh ne se moque pas de son œuvre, mais souligne son intention d'attendrir et de bercer le spectateur. Cet article se propose d'analyser en profondeur cette œuvre complexe et son contexte, en s'appuyant sur des écrits de Van Gogh et des analyses contemporaines.
Contexte de Création
Après l'épisode de l'oreille coupée le 23 décembre 1888, Van Gogh peint La Berceuse, le premier portrait de Madame Roulin, l'épouse du facteur Joseph Roulin, berçant un berceau invisible. Il réalisera quatre autres versions de ce tableau. Van Gogh entretenait une relation particulière avec la famille Roulin, qu'il a peinte à plusieurs reprises entre juillet 1888 et avril 1889. Cette famille, issue du peuple, lui servait de modèles, acceptant un faible salaire ou posant bénévolement. Van Gogh a peint six portraits du facteur Roulin et dix-sept portraits d'Augustine, d'Armand, de Camille et du bébé Marcelle, témoignant d'un véritable attachement de la part des modèles. Plus tard, entre 1895 et 1900, Ambroise Vollard, acheta les six toiles que Vincent avait données à Joseph Roulin, dont La Berceuse.
La Berceuse : une Chromolithographie Sentimentale
Dans une lettre à son frère Théo, Van Gogh compare La Berceuse à une "chromolithographie de bazar". Cette comparaison ne doit pas être interprétée comme une dérision ou une parodie. Au contraire, Van Gogh admire dans les chromos leur sentimentalité, ce qui leur vaut le mépris des esthètes. Il conçoit La Berceuse comme un tableau-chromo destiné à attendrir, à bercer et à arracher des larmes, un tableau destiné non aux salons des collectionneurs, mais aux cabines des marins. Van Gogh souhaitait que son tableau soit une source de réconfort pour les marins, leur rappelant leur propre chant de nourrice.
L'Influence de l'Illustration de Presse
L'intérêt de Van Gogh pour l'illustration de presse est un élément clé pour comprendre sa démarche artistique. Il considérait les illustrations de presse comme une "espèce de Bible", un "musée de papier" qui témoigne des existences ordinaires et de la vie des foules. Sensibilisé aux gravures dès son travail chez Goupil, il collectionne avidement les images de la presse illustrée, y voyant un "réalisme évangélique" que les tableaux religieux ne possèdent pas toujours. Il admire la générosité des journaux illustrés qui cherchent à stimuler la sympathie envers les pauvres. L'art vulgarisé des reproductions dans la presse joue un rôle formateur dans son initiation artistique. Van Gogh regrette même d'être arrivé trop tard pour rejoindre les illustrateurs du Graphic, un journal illustré londonien. Il en collectionnera plus de 1400 pièces. Ce qui l'attire dans l'illustration, c'est l'unité ouvrière entre pratiques et contenus, la continuité entre la collectivité du travail et la peinture de la collectivité. Van Gogh aspire à inventer de nouvelles communautés de vie qui cassent l'isolement de l'atelier, en s'inspirant du modèle prolétarien offert par l'univers du journal.
L'Artiste comme Artisan
Van Gogh rejette l'idée de l'artiste comme un être inspiré et isolé. Il préfère se considérer comme un artisan, un travailleur qui œuvre dans la répétition et la patience. Il admire les illustrateurs et les cordonniers qui produisent plutôt qu'ils ne créent, qui ne recherchent pas la nouveauté à tout prix. Van Gogh revendique sa proximité avec les illustrateurs et stigmatise la pédanterie des artistes en titre. Il admire Gustave Doré, le "prince des illustrateurs", pour sa capacité de production et sa ferveur. Il reconnaît la différence entre un dessin de Doré et un dessin de Millet, mais il discerne aussi des affinités et se porte au-delà de la hiérarchie des genres vers ce qui pour lui constitue l'essentiel. En 1890, Van Gogh rend hommage à Doré en interprétant sur toile un bois d'illustration gravé par Pisan. Il compare sa position à celle d'un musicien interprète, soulignant l'importance de la collaboration artistique et de l'interprétation personnelle.
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La Berceuse : Interprétation et Collaboration Artistique
Van Gogh ne considère pas ses peintures d'après Millet et d'après Doré comme de simples copies. Il y voit une conjugaison de talents, une communauté de forces créatrices où chacun apporte sa part à l'œuvre nouvelle. Il réalise ainsi son utopie créative, alliant l'abandon du narcissisme artistique à l'éclat d'une collaboration avec ceux qu'il tient pour ses maîtres. Avec Van Gogh, la "musique des tons" ne participe pas à une volonté de soustraire la peinture à l'influence de l'illustration.
L'Écho de l'Illustration dans l'Art Moderne
L'influence de l'illustration et de la culture populaire sur l'art moderne est un thème récurrent. Des artistes comme Serafino Macchiati ont travaillé à la fois comme peintres et illustrateurs, contribuant à estomper les frontières entre les deux disciplines. L'estampe permet la diffusion de motifs décoratifs, nourrit les esprits et les imaginaires, et reflète une époque et des pratiques culturelles.
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