L'avortement, ou interruption volontaire de grossesse (IVG), est un sujet complexe et profondément ancré dans les réalités sociales, politiques et éthiques. Considéré par beaucoup comme un droit fondamental, il est constitutif de l'émancipation des femmes, de leur liberté et de la lutte pour l'égalité femmes-hommes, mais il reste un sujet de débat et de controverse dans le monde entier. Cet article se propose d'examiner l'avortement d'un point de vue sociologique, en explorant ses dimensions historiques, juridiques, sociales et éthiques.
L'Avortement : Un Droit Fondamental Menacé
Le droit à l'avortement est essentiel pour garantir l'autonomie des femmes et leur capacité à prendre des décisions concernant leur propre corps. Interdire le droit à l'IVG n'empêche pas les femmes d'avorter, mais les place dans l'illégalité et les conduit à la clandestinité, avec des conséquences désastreuses pour leur santé et leur vie.
Cependant, ce droit fait l'objet de menaces régulières dans de nombreux pays. L'annulation de l'arrêt Roe vs Wade par la Cour Suprême des États-Unis en 2022 a provoqué la stupeur dans le monde entier, remettant en question un droit acquis depuis 1973. De même, en Hongrie, les femmes souhaitant avorter doivent désormais écouter les battements du cœur du fœtus, une mesure qui vise à les dissuader de recourir à l'IVG. L'Italie pourrait être le prochain pays sur la liste de ceux limitant ou interdisant ce droit fondamental.
Ces évolutions juridiques doivent nous alerter sur les ambitions des mouvements conservateurs envers le droit à l'avortement. Entre 2009 et 2018, le financement européen du mouvement anti-genre a augmenté de près de 200%. Ces mouvements disséminent de nombreuses fausses informations via des outils de communication modernes, mettant en danger le droit à une information juste et vraie auprès de publics divers, et de plus en plus jeunes. Sur les réseaux sociaux, à travers des sites dédiés et des "lignes d'écoute" qui font concurrence à une information claire et objective, ils cherchent à influencer l'opinion publique et à remettre en question le droit à l'avortement.
La Situation en France : Un Droit Constitutionnalisé, Mais Toujours Fragile
En France, 8 personnes sur 10 sont favorables à la constitutionnalisation du droit à l'avortement. Depuis de nombreuses années, la Fondation des Femmes et les associations de défense de droits des femmes travaillent activement auprès du gouvernement pour faire de l'inscription de ce droit dans la Constitution, une réalité. Le 24 novembre 2022, une proposition de loi pour inscrire le droit à l'IVG dans la Constitution était adoptée par l'Assemblée nationale, avec 337 voix pour et 32 contre. Le 29 octobre 2023, le chef de l'État annonçait ainsi la présentation en conseil des ministres d'ici fin 2023 d'un projet de loi qui reprendrait le contenu de la proposition de loi pour inscrire dans la Constitution de 1958 la liberté des femmes de recourir à l'IVG. Ce projet de loi a été voté à l'Assemblée nationale le 24 janvier et la navette parlementaire s'est poursuivie devant le Sénat le 26 février.
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Le 8 mars 2024, la Constitution française a été modifiée pour consacrer la « liberté garantie aux femmes d’interrompre leur grossesse ». La France est désormais le seul pays au monde disposant d'une protection positive de l'avortement dans sa Constitution. Les seuls autres textes qui mentionnent l'avortement dans leur Constitution le font pour l'interdire - comme en Somalie, au Kenya et en Eswatini.
Cette constitutionnalisation est une avancée importante, car elle affirme la pleine et entière citoyenneté des femmes en tant que sujets politiques qui ont le droit de disposer de leur corps. Elle modifiera certainement la manière dont l'IVG est perçue socialement et dont les médecins et les femmes vont considérer cet acte.
Cependant, il est important de noter que la "liberté" est considérée comme jouissant d'une protection plus faible que le "droit", dès lors qu'elle se caractériserait avant tout par une "possibilité de faire", alors que le droit serait davantage "une obligation qui pèse sur l'interlocuteur". En somme, selon la doctrine juridique, les libertés ne seraient qu'un "pouvoir de faire", alors que les droits seraient "un pouvoir d'exiger".
De plus, l'avortement reste marqué par une forme d'exceptionnalisme. Les règles qui s'appliquent ne sont pas les mêmes que pour d'autres actes médicaux - que ce soit en termes juridiques ou en termes d'organisation hospitalière, d'accessibilité ou de perception par le corps médical. Il existe ainsi une clause de conscience spécifique pour l'avortement, alors même qu'il existe déjà une clause de conscience générale permettant aux médecins de refuser un patient pour des raisons de conviction personnelle ou professionnelle.
La Sociologie de l'Avortement : Déconstruire les Idées Reçues
La sociologie de l'avortement s'intéresse aux cadres sociaux qui modèlent l'expérience de l'avortement, aux déplacements transfrontaliers liés aux interruptions volontaires de grossesse (IVG) et à la prise en charge des avortantes par l'institution sanitaire. Elle vise à déconstruire un certain nombre d'idées reçues qui circulent sur l'interruption de grossesse : par exemple, le lien entre recours à l'IVG et comportement contraceptif irresponsable, ou l'association systématique entre avortement et mal-être psychologique.
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En effet, l'avortement reste souvent représenté comme un drame, notamment dans le champ du politique. Or, ce n'est pas le discours des femmes. Dire que l'avortement est un drame, c'est essentialiser un événement qui est perçu par les femmes de façon éminemment variable. Différentes conditions sociales déterminent la manière dont les femmes perçoivent l'avortement. Lorsque ces conditions sont favorables, quand elles ne rencontrent pas de culpabilisation ou d'ostracisation, l'IVG n'est pas forcément un drame.
Ce discours autour du drame s'inscrit en creux dans une forte valorisation de la maternité. Le droit construit l'avortement comme un drame, par opposition à la grossesse et à la maternité, qui sont des événements présumés heureux et qui apparaissent comme des facteurs nécessaires d'épanouissement.
Les Enjeux Contemporains de l'Avortement
Les enjeux contemporains de l'avortement sont multiples. Il est essentiel de garantir l'accès à l'IVG pour toutes les femmes, quelles que soient leur origine sociale, leur lieu de résidence ou leur situation personnelle. Cela implique de maintenir des structures de proximité, de donner des moyens aux centres d'orthogénie et d'impliquer les médecins dès leur formation initiale.
Il est également important de lutter contre la désinformation et les idées reçues sur l'avortement, et de promouvoir une information claire et objective sur les droits des femmes en matière de sexualité, de contraception et d'avortement. Le Planning familial joue un rôle essentiel dans ce domaine, en informant et en orientant sur ces questions sur tout le territoire français.
Enfin, il est crucial de rester vigilant face aux mouvements conservateurs qui cherchent à remettre en question le droit à l'avortement, et de défendre ce droit fondamental comme un élément essentiel de l'égalité femmes-hommes et de la démocratie.
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L'Avortement : Un Acte Médical et un Fait Social
L'avortement est un acte médical qui relève de la santé publique. Il est temps que ce fait de société, qui concerne toutes les époques et tous les pays, soit enfin reconnu comme tel. La loi sur l'égalité entre les femmes et les hommes, qui supprime la notion de "situation de détresse" pour justifier une IVG, est une avancée dans ce sens.
Cette modification suscite débats et craintes d'une banalisation de l'avortement, voire d'une déstabilisation des fondements de notre société avec un risque d'avortement eugénique. Cependant, il s'agit là de marquer la notion d'autonomie de la femme qui ne doit pas avoir à justifier d'une situation de détresse pour demander une IVG. La décision d'arrêter une grossesse débutante relève d'un choix en regard d'un parcours de vie. Ce sont les entraves, les jugements, le regard porté, les pressions morales ou religieuses qui sont à l'origine de la situation de détresse. Chaque femme a le droit de décider du moment et du nombre d'enfants qu'elle désire, l'en empêcher crée la détresse. La suppression de cette notion n'est pas une banalisation ni une incitation. C'est une avancée dans l'esprit de la loi respectueuse de la femme.
La Philosophie et l'Éthique de l'Avortement
Le débat relatif à l'avortement dans la philosophie contemporaine spécialisée en éthique de la reproduction est centré sur la détermination du statut moral de l'embryon humain. La question éthique centrale est de savoir si les entités anténatales humaines ont un statut moral, si ce statut moral leur donne droit à la vie, et s'il est par conséquent moralement permis ou non de mettre un terme à leur développement.
Le désaccord entre partisans et opposants à l'avortement porte essentiellement sur les questions suivantes : l'embryon est-il un être humain ? Est-il un être humain à partir de la fécondation, ou bien ultérieurement ? Est-il aussi une personne humaine ? Si oui, à partir de quel moment ? Est-il actuellement ou potentiellement une personne humaine ? A quoi renvoie exactement la notion de personne ? Est-il nécessaire et suffisant d'être un être humain pour avoir un statut moral et avoir le droit de vivre ?
La notion de personne renvoie traditionnellement à une entité capable de manifester certaines propriétés mentales : être conscient de soi, vouloir, prendre des décisions et faire des choix pour le futur, communiquer, transmettre son savoir mais aussi exprimer de la frustration à être privé de liberté, ou encore entretenir des liens affectifs. Ces critères sont néanmoins discutables en ce qu'ils excluent les jeunes enfants, les individus dans le coma ou ayant un handicap cognitif sévère.
L'Histoire de l'Avortement : De l'Antiquité à Nos Jours
Historiquement, le début du questionnement moral au sujet de l'embryon ne coïncide pas avec la pratique de l'avortement qui était courant dans l'Antiquité gréco-romaine, une période où la notion de personne est encore absente des textes. Platon était favorable à l'avortement et aux infanticides des nouveau-nés malformés en raison de leur inutilité et de leur nuisance pour la Cité. Aristote considérait que l'avortement devait avoir lieu au début de la grossesse car à partir de quarante jours le fœtus commence à sentir et à se mouvoir donc à être vivant.
Dans l'Antiquité, l'avortement est toujours envisagé en vertu de ce qui est le plus avantageux pour la Cité et donc comme un devoir de citoyen. Si l'avortement était interdit, ce n'était pas en raison d'un intérêt pour un droit à la vie de l'enfant à naître mais uniquement en vertu de ce que cette interdiction pouvait apporter comme avantage à la Cité, comme l'équilibre démographique et la paix ; ou bien en raison du danger que l'enfant représentait pour la vie de la mère.
L'intérêt moral pour l'embryon et le lien entre homicide et avortement serait apparu pour la première fois à partir de l'ère Chrétienne. En effet, l'avortement et l'infanticide sont interdits légalement dès le IVème siècle après J.-C au motif que l'embryon est une créature de Dieu et qu'il est un être humain potentiel.
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