Depuis l'abrogation du droit fédéral à l'avortement par la Cour suprême des États-Unis en juin 2022, la question des droits reproductifs est redevenue un enjeu central des luttes féministes américaines. Cet article examine les complexités de la législation sur l'avortement aux États-Unis, les défis auxquels sont confrontées les organisations qui soutiennent l'accès à l'avortement, et les débats au sein des mouvements féministes.
Un paysage législatif fragmenté
La décision Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization a eu des répercussions considérables sur l'accès à l'avortement à travers le pays. Elle a permis à chaque État de déterminer sa propre politique en matière d'IVG, créant un paysage législatif fragmenté.
Aujourd'hui, il existe des interdictions et des restrictions de l'avortement dans 21 États, principalement situés dans le Sud et le Midwest. Dans ces États, des fonds locaux pour l'avortement permettent aux patientes de se déplacer en dehors de l’État pour obtenir des soins, ou d'avorter elles-mêmes, soit en achetant des pilules, soit en payant des téléconsultations.
D'un autre côté, une dizaine d'États, dont la Californie, l'État de New York et Washington, ont étendu l'accès à l'IVG et renforcé la protection des professionnels et des patientes. Dans d'autres États, l'IVG reste autorisée, mais des restrictions ont été mises en place, notamment en réduisant le délai légal pour y avoir accès.
Tensions financières et stratégiques
Une crise de financement majeure affecte les organisations qui soutiennent l'accès à l'avortement. Les fonds locaux pour l'avortement, qui jouent un rôle crucial en aidant les femmes à accéder aux soins, se retrouvent à court d'argent. Cette situation est en partie due à une diminution des dons après la vague initiale de soutien qui a suivi la décision Dobbs.
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Une autre source de tension réside dans la diminution des financements accordés par les organisations nationales telles que Planned Parenthood et la National Abortion Federation (NAF) aux fonds locaux. Ces organisations, qui finançaient auparavant une part importante des coûts des IVG, ont réduit leur contribution, laissant les fonds locaux dans une situation financière précaire.
Cette réduction des financements est liée à plusieurs facteurs, notamment la diminution des dons individuels et l'investissement croissant des organisations nationales dans le domaine électoral. Avec les élections présidentielles, il y aura des référendums dans une dizaine d’États pour inscrire le droit à l’avortement dans la constitution. L'organisation de campagnes pour influencer ces référendums et soutenir des candidats politiques accapare une part importante des ressources financières de ces organisations.
Cette situation crée une concurrence entre les organisations nationales, qui se concentrent sur les luttes législatives et judiciaires, et les fonds pour l'avortement, qui sont davantage axés sur la fourniture de soins directs aux patientes. Les militant·es pro-avortement, souvent plus à gauche que les dirigeant·es des organisations nationales, dénoncent un manque de coordination et de communication entre ces différents acteurs.
L'impact sur le terrain
Dans les États où l'avortement est interdit ou fortement restreint, les centres locaux sont surchargés d'appels et le nombre de patientes augmente sans cesse. Les coûts ont également augmenté en raison de la nécessité de voyager plus loin pour accéder aux soins.
Au Texas, par exemple, où une interdiction de l'avortement a été mise en place avant la décision Dobbs, le taux de mortalité maternelle a augmenté de manière significative. Les médecins craignent d'exercer dans ces États en raison du risque de poursuites judiciaires, d'arrestations et d'amendes.
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Dans les États où l'avortement est protégé, comme l'Illinois et l'État de New York, les organisations se mobilisent contre les "centres de grossesse d'urgence" et font pression pour l'adoption de "lois boucliers" plus solides. Ces lois visent à protéger les prestataires de soins qui pratiquent des avortements par téléconsultation contre les poursuites juridiques venant d'États où l'avortement est interdit.
Débats et divisions au sein des mouvements féministes
Au-delà de la question de l'avortement, les mouvements féministes américains sont traversés par d'autres débats et divisions. La justice reproductive, un concept qui englobe un large éventail de questions liées à la santé et aux droits des femmes, est un cadre largement utilisé dans les espaces féministes.
De nombreuses organisations travaillent sur différents aspects liés au féminisme, tels que le système national de santé, la lutte contre les agressions sexuelles et la violence sexiste, et l'abolition des prisons et de la police. Cependant, il semble y avoir un manque de coordination et d'unité entre ces différents mouvements.
Le terme "féminisme" lui-même a été sujet à débat. Après avoir été largement rejeté, il est redevenu acceptable avec le mouvement #MeToo. Cependant, les questions et les organisations féministes suscitent peu d'intérêt médiatique et les mouvements féministes restent minoritaires en termes d'action collective.
Un autre sujet de division est la question de la Palestine. De nombreuses organisations pro-avortement et féministes soutiennent la libération palestinienne et établissent des liens entre la justice reproductive et la lutte contre l'oppression. Cependant, cette position suscite des tensions avec les organisations nationales qui sont réticentes à aborder cette question.
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L'élection présidentielle
La question de l'avortement est un enjeu central de la campagne à l'élection présidentielle. La vice-présidente sortante et candidate démocrate Kamala Harris en a fait l'une des thématiques phares de sa campagne. En même temps que l’élection présidentielle, le 5 novembre, il y aura des référendums dans une dizaine d’États pour inscrire le droit à l’avortement dans la constitution des États. Il y aura un référendum dans le Missouri, le Nebraska et l’Arizona, par exemple, mais celui qui retient l’attention, c’est le référendum en Floride. Parce que c’est l’un des plus grands États du pays, que leur interdiction de l’avortement vient d’entrer en vigueur au début de l’été, et qu’iels fournissent des soins à beaucoup de gens dans le Sud. C’est donc une affaire importante. Et je comprends pourquoi tout le monde y consacre beaucoup de ressources. Mais cela signifie que l’on crée de la concurrence entre les gens qui pratiquent des avortements et les financent, d’une part, et d’autre part les groupes qui font tout ce travail de plaidoyer politique autour de ces référendums ou simplement pour la campagne de Kamala Harris.
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