L'histoire de l'avortement aux États-Unis est une saga complexe, marquée par des luttes politiques intenses, des décisions judiciaires majeures et des évolutions sociétales profondes. Des restrictions sévères du XIXe siècle à la légalisation fédérale par l'arrêt Roe v. Wade en 1973, en passant par le revirement de 2022 qui a laissé chaque État libre de légiférer sur la question, le droit à l'avortement a toujours été au cœur de débats passionnés, opposant les défenseurs du droit des femmes à disposer de leur corps aux partisans de la protection de la vie dès la conception.

Criminalisation et Tolérance : Les Débuts de la Législation (XIXe siècle)

Au XIXe siècle, l'avortement n'était pas au centre des préoccupations du féminisme de la première vague aux États-Unis. En 1821, le Connecticut fut le premier État à criminaliser l'avortement, en interdisant l'administration de tout "poison" à cette fin. Cette première mesure visait prétendument à protéger les femmes des risques médicaux et des avorteurs. Cependant, cette initiative a marqué le début d'un mouvement de criminalisation de l'avortement à travers les États-Unis. En 1910, l'avortement était illégal dans tous les États.

Cette dynamique de criminalisation était en partie motivée par des enjeux de pouvoir genrés. La professionnalisation croissante de la médecine au cours de la première moitié du XIXe siècle a marginalisé les soignants déjà établis, notamment les sages-femmes, qui pratiquaient auparavant les avortements. Les médecins et scientifiques ont alors établi un monopole sur les connaissances et les pratiques médicales.

Ces acteurs ont également engagé une croisade moraliste qui a abouti en 1873 à l'adoption de la loi Comstock, qui interdisait la possession et la circulation d'éléments pornographiques et contraceptifs. Dans un contexte de baisse de la natalité et d'accroissement de l'immigration, la maternité des femmes blanches et protestantes était perçue comme un devoir national.

Ces mesures ont suscité l'opposition du mouvement pour le contrôle des naissances, et notamment de Margaret Sanger, qui a mobilisé des arguments socialistes, mais aussi eugénistes et néo-malthusiens.

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L'Avortement Devient un Enjeu Politique (1950-1970)

L'avortement est resté une question peu politisée jusqu'à la seconde moitié du XXe siècle. À la fin des années 1950, la structuration de mouvements sociaux et la naissance du féminisme de deuxième vague ont contribué à l'affirmation de demandes de droits reproductifs. La dissonance entre l'émancipation féminine - notamment permise par l'éducation - et les lois réprimant l'avortement s'est accentuée.

Les années 1960 et 1970 ont vu la libéralisation des législations sur la contraception et l'avortement à l'échelle des États fédérés. En 1967, le Colorado a été le premier État à décriminaliser l'avortement en cas de viol ou de risques médicaux pour la mère. Par ailleurs, l'action d'organisations féministes fondées à la fin des années 1960 à l'échelle fédérale a participé à la mise à l'agenda politique du droit à l'avortement.

Droit et Passe-Droit : Des Pratiques Illégales Mais Tolérées

Si l'avortement était illégal, il restait pratiqué, et parfois implicitement toléré par les pouvoirs publics. En 1967, des pasteurs et des rabbins ont fondé le Clergy Consultation Service on Abortion (CCS). Selon eux, criminaliser l'avortement équivalait à imposer des croyances quant à la définition du début de la vie et de l'identité humaine et contrevenait alors au principe de liberté religieuse, garanti par la Constitution. Ce groupe animait un des plus vastes réseaux permettant aux femmes d'accéder à l'avortement dans l'État de New-York. Il était implicitement admis par les pouvoirs publics et ne faisait l'objet que de rares poursuites judiciaires.

"À l'époque, il y a un grand décalage entre les pratiques médicales et le droit", explique Anne Légier, spécialiste des droits des femmes et de l'avortement aux États-Unis. "Une étude de 1959 menée en Californie a montré que les médecins eux, avaient des pratiques en décalage total avec le droit et qu'ils pratiquaient des avortements qu'ils jugeaient légitimes, alors qu'en fait, en théorie, ils étaient illégaux".

Roe v. Wade (1973) : La Légalisation Fédérale

En 1970, Jane Roe engage une procédure judiciaire contre l'État du Texas après s'être heurtée à l'interdiction d'avorter. Cette action aboutit le 22 janvier 1973 à l'arrêt Roe v. Wade. Rendu par la Cour Suprême, il protège le droit à l'avortement en vertu de la Constitution et unifie alors la législation à l'échelle fédérale. Il n'appartient plus aux États fédérés d'interdire ou d'autoriser l'accès à l'avortement.

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"Les arrêts de la Cour suprême fondamentaux ne sont pas issus du hasard mais au contraire, font partie d'une stratégie établie", précise Marion Pulce, professeur de civilisation des États-Unis à Sciences Po Lyon. "C'était le cas pour Roe v. Wade, puisque [Jane Roe] a entendu parler […] de deux avocates qui cherchaient une plaignante ayant son profil. […] On va délibérément aller à l'encontre d'une loi d'État dans l'espoir que la Cour suprême se saisisse du cas pour statuer, dans l'idéal, dans son sens".

La décision Roe v. Wade stipulait que le droit au respect de la vie privée, garanti par la Constitution américaine, s'appliquait à l'avortement. Elle autorisait l'avortement jusqu'au seuil de viabilité du fœtus, soit environ 22 à 24 semaines de grossesse. Cependant, la Cour reconnaissait également que le droit au respect de la vie privée n'était pas absolu et que l'État pouvait réglementer l'avortement à certains stades de la grossesse.

Restrictions et Conservatisme : Un Droit Constamment Remis en Question

Pour autant, des mesures restrictives et conservatrices revenant sur cette décision ont depuis été adoptées. Depuis la décision de Roe v. Wade, le droit à l'avortement a fait l'objet d'une forte opposition de la part de groupes anti-avortement qui ont cherché à restreindre ou à supprimer complètement ce droit, dont des groupes religieux conservateurs et des organisations anti-avortement. Ces groupes ont souvent bénéficié de l'appui des Républicains mais aussi de certains Démocrates.

Dans les Etats très conservateurs comme le Mississipi, le Missouri ou le Nebraska, de nombreuses lois ont progressivement restreint l'accès à l'avortement, en exigeant des délais d'attente obligatoires, le consentement parental pour les mineures, des restrictions géographiques sur les cliniques ou des limites de temps (quelques semaines après la grossesse). Ces multiples conditions ont entraîné la fermeture de nombreux établissements. Certaines lois ont même interdit purement et simplement l'avortement sans aucune exception, comme l'Alabama en 2019, mais elles ont souvent été jugées inconstitutionnelles par la Cour Suprême en vertu de Roe v Wade mais aussi d'autres arrêts rendus par la Cour.

Ainsi, en 1992, la Cour suprême a été appelée à se prononcer sur une autre affaire importante en matière d'avortement, Planned Parenthood v. Casey. La Cour a alors réaffirmé l'essentiel de l'arrêt Roe v. Wade, et a autorisé les États à imposer des restrictions sur l'avortement à condition qu'elles ne créent pas de « fardeau excessif » pour les femmes cherchant à avorter, jusqu'à 23 semaines après la grossesse. Avant ce délai, l'avortement doit donc être garanti sans trop de difficultés.

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En parallèle, de nombreux Etats ont également adopté des lois cherchant à protéger le droit à l'avortement et à garantir que les femmes ont accès à des soins de qualité. Parmi eux, le Vermont, le Colorado, la Californie, l'Oregon ou l'Etat de New York. En 2019, l'Illinois, en réponse à l'Alabama, vote une loi intitulée « Illinois Reproductive Health Act ». Celle-ci garantit que les résidents de l'Illinois mais aussi les personnes venant d'autres Etats ont le droit d'avorter en toute sécurité et sans craintes de poursuites judiciaires.

Le Revirement de 2022 : Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization

Le 24 juin 2022, la Cour suprême a révoqué l'arrêt de 1973 par sa décision Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization. Le droit à l'avortement est déclaré comme étant non constitutionnel. Il appartient de nouveau aux États fédérés de réglementer l'accès à l'avortement, qui a depuis été interdit dans treize États.

Ce revirement historique a été rendu possible par la nomination de trois juges conservateurs à la Cour suprême par le président Donald Trump, créant une majorité conservatrice au sein de la plus haute juridiction du pays.

La décision Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization a eu des conséquences immédiates et considérables. Dans les 30 jours suivant la décision, 43 cliniques dans 11 États ont cessé de fournir des soins d'avortement. Cent jours après la décision, ce nombre est passé à 66 dans 15 États et aucun établissement pratiquant l'avortement n'était plus en activité dans les 14 États appliquant une interdiction totale de l'avortement.

Si l'on a assisté à l'ouverture de nouveaux établissements dispensant des avortements là où les lois demeurent plus progressistes, entre 2020 et 2024, le nombre total de cliniques physiques proposant des soins d'avortement aux États-Unis est passé de 807 à 765 (Baden et al., 2024). Cette tendance se poursuit.

L'Avortement en 2025 : Accès et Pratiques

Avant l'arrêt Dobbs, la majorité des avortements avaient lieu dans des établissements autonomes dispensant des soins ambulatoires. Seuls 4% des avortements avaient lieu dans des hôpitaux et cabinets médicaux (Jones et al., 2022).

La révocation de Roe v. Wade a entraîné une augmentation de l'utilisation de la méthode médicamenteuse pour l'avortement, ainsi qu'une diversification des options de soins. Ainsi aux États-Unis, le nombre total de médicaments envoyés pour des avortements autogérés a augmenté d'environ 27 838 au cours des 6 mois suivant Dobbs (de juillet à décembre 2022), soit bien plus que ce qui était attendu selon les données préalablement collectées (Ara et al., 2024).

Un nouveau type de prestataire - les cliniques « virtuelles » ou uniquement en ligne - a élargi les options de soins en proposant des services d'avortement médicamenteux via la télésanté. Si les avortements aux États-Unis demeurent pratiqués encore majoritairement dans des établissements physiques, d'octobre à décembre 2023 un avortement sur cinq (18 %) a été réalisé grâce à la télésanté (Wecount, 2024).

Par ailleurs, des travaux soulignent que des personnes souhaitant avorter utilisent la télésanté internationale (ie Women on Web [4]) pour obtenir des pilules abortives médicamenteuses afin de gérer elles-mêmes leurs interruptions de grossesse en dehors du cadre clinique (Aiken et al., 2022). Selon l'Organisation mondiale de la Santé, cette pratique ne comporte pas de risque pour la santé des femmes.

Cependant, la médication de l'avortement crée une perte des compétences nécessaires à la pratique de l'avortement par aspiration, et une dépendance à l'égard de l'industrie pharmaceutique. De plus, les groupes anti-choix tentent aujourd'hui aux États-Unis de restreindre l'accès à l'avortement en insistant sur une supposée dangerosité de la mifépristone (la pilule abortive), ce qui pourrait affecter l'accès à l'avortement médicamenteux dans tout le pays, même dans les États où la procédure est légale.

Dans certains États, les restrictions légales et les pressions exercées par les anti-choix sur les professionnelles de santé pratiquant des avortements ont des effets sur l'offre de services de santé obstétricale, contribuant à la formation de déserts médicaux. Si des femmes peuvent contourner les lois via les nouveaux outils numériques et la méthode d'avortement par médicament, certaines femmes enceintes cherchant désespérément des soins d'urgence pour protéger leur vie et leur santé vivent des histoires tragiques du fait d'un refus de prise en charge hospitalière et sont contraintes à d'importants déplacements géographiques pour obtenir l'arrêt d'une grossesse.

Ainsi ces dernières années, la proportion de patientes se rendant dans d'autres États pour obtenir un avortement a doublé, atteignant près d'une sur cinq au premier semestre 2023, contre une sur dix en 2020 (Forouzan et al., 2023).

Perspectives d'Avenir et Enjeux Politiques

Au regard des déclarations de Donald Trump durant sa dernière campagne et de ses actions durant son précédent mandat, son retour à la présidence des États-Unis ne laisse présager rien de bon quant à l'accès à l'avortement.

C'est notamment la nomination par Trump de la juge conservatrice, Amy Coney Barrett, pour remplacer la juge défunte Bader Ginsburg, qui a fait pencher la balance idéologique de la Cour Suprême, suite à la nomination de deux juges conservateurs, et qui a permis la révocation de l'arrêt de Roe v.

Aussi, il faut se rappeler que le premier décret présidentiel (executive order) signé par Donald Trump après sa première élection visait l'accès à l'avortement [5]. À peine installé à la Maison-Blanche et deux jours après la Marche historique des femmes le 21 janvier 2017 - marche organisée en réaction à son investiture qui a rassemblé des centaines de milliers de participantes à Washington et dans d'autres villes américaines - il a réinstauré la Mexico City Policy (baptisée par ses adversaires de « règle du bâillon mondial »/Global Gag Rule), à l'instar de George W. Bush avant lui. Cette règle décrétée pour la première fois par Reagan en 1984 interdit aux associations et organisations internationales défendant les droits des femmes financées par des fonds américains de fournir l'accès à, ou des informations sur l'avortement, quelle que soit leur zone d'intervention. Initialement limitée aux fonds dédiés à la « planification familiale », Trump a étendu cette règle pour qu'elle s'applique aux organisations du champ de la santé, soit à presque tous les fonds d'aide états-uniens alloués à la santé mondiale. Si l'administration Biden a annulé la « règle du bâillon mondial », cette disposition a eu des conséquences directes et durables sur la santé et les vies des femmes à divers endroits du globe.

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