Introduction
La question du statut de l'embryon, souvent abordée sous l'angle de l'avortement ou de la recherche sur les cellules souches, est au cœur de débats passionnés et complexes. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) estime à environ cinquante millions le nombre d'avortements pratiqués chaque année dans le monde. Les opinions divergent quant au moment où la vie humaine commence, et les conséquences morales, légales et sociales de ces différentes perspectives sont considérables. Cet article explore les arguments avancés par différentes parties prenantes, en particulier les autorités religieuses et les scientifiques, afin de mieux comprendre les enjeux liés à la définition de l'embryon.
L'Embryon : Un Être Humain Dès la Conception ?
Les autorités religieuses de l'Église catholique, de l'Église orthodoxe, de certains mouvements protestants évangéliques, du bouddhisme et d'une frange du judaïsme orthodoxe considèrent souvent l'embryon humain comme un être vivant humain dès la conception. Selon cette perspective, l'avortement serait assimilable à un assassinat, ce qui soulève d'importantes questions éthiques.
Les Conséquences de l'Interdiction de l'Avortement
L'interdiction de l'avortement n'élimine pas cette pratique, mais la rend clandestine. Avant la légalisation de l'avortement, les interruptions de grossesse étaient pratiquées dans des conditions insalubres, entraînant environ 70 000 décès par an, selon l'OMS et Amnesty International, ainsi que des mutilations génitales causant une stérilité irréversible. En revanche, les avortements médicalisés présentent un risque de décès minime (de 0,2 à 1,2 pour 100 000 cas) et n'entraînent généralement pas de séquelles physiques.
Responsabilité et Droits de l'Homme
Ceux qui interdisent l'avortement médicalisé pourraient être tenus responsables des décès et des séquelles physiques résultant des avortements clandestins. De même, ils pourraient être responsables des conséquences graves sur la santé d'une femme forcée de mener une grossesse à terme malgré les risques encourus. La Cour européenne des droits de l'homme a d'ailleurs condamné la Pologne en 2007 pour avoir refusé un avortement thérapeutique à une femme devenue quasi aveugle à la suite de son accouchement.
Le Cas du Viol et des Cellules Souches
L'interdiction de l'avortement pose également des problèmes éthiques complexes dans le cas d'une femme violée et enceinte, contrainte de porter l'enfant issu de ce viol, ce qui peut causer un traumatisme psychologique profond. De plus, cette interdiction entrave l'utilisation des cellules souches à des fins thérapeutiques, empêchant ainsi la guérison de certaines maladies.
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Impact Social et Politique
Steven Levitt a montré que l'autorisation de l'avortement aux États-Unis en 1973 a été la principale cause de la baisse de la criminalité vingt ans plus tard. Les femmes qui, par manque de moyens ou pour des raisons affectives, auraient souhaité avorter mais ne le pouvaient pas, ont donné naissance à des enfants dont une partie sont devenus des criminels. Les opposants à la légalisation de l'avortement ont également joué un rôle décisif dans l'élection de George Bush en 2004, et par conséquent, dans l'invasion de l'Irak et ses conséquences désastreuses.
La Science et la Philosophie Face au Statut de l'Embryon
Contrairement à une idée répandue, les autorités religieuses ne fondent pas uniquement leur position sur la foi, mais également sur la philosophie et la science. La foi intervient dans la condamnation de l'homicide, mais pas dans la détermination du statut de l'embryon. Le Nouveau Testament ne mentionne pas le statut de l'embryon à la conception, et l'Ancien Testament semble même aller à l'encontre de l'idée que l'embryon est un être vivant, puisqu'il prévoit une indemnité en cas d'avortement provoqué, mais pas de peine capitale, sauf si la femme enceinte décède.
Les Arguments Théologiques Historiques
Saint Thomas d'Aquin, théologien influent de l'Église catholique, affirmait que le fœtus n'avait pas d'âme rationnelle avant le quarantième jour après la conception pour les garçons et le quatre-vingtième pour les filles, et qu'il n'y avait donc pas homicide en cas d'avortement avant ces dates. Saint Jérôme partageait cette opinion, considérant qu'un avortement n'était pas un homicide tant que les éléments confus n'avaient pas acquis la ressemblance propre des membres. Saint Augustin estimait également que si l'embryon n'était pas formé, l'avortement n'était pas un acte homicide, car on ne pouvait pas dire qu'il y avait une âme vivante dans un corps dépourvu de sensation. Cette doctrine a été reprise par le Catéchisme romain de Pie IV et de Pie V, et a constitué la doctrine constante du droit canon de l'Église catholique de 1234 à 1869.
L'Évolution de la Doctrine de l'Église Catholique
Les archevêques et évêques de Grande-Bretagne expliquent ainsi la modification actuelle de l'attitude de l'Église catholique vis-à-vis du statut de l'embryon : pendant de nombreux siècles, les chrétiens ont considéré comme admises les théories scientifiques et philosophiques selon lesquelles l'être humain nouvellement conçu n'était formé et doué d'âme que plusieurs semaines après la conception. Aujourd'hui, la science moderne permet de mieux comprendre le processus du développement humain et l'importance fondamentale du moment de la conception. Il s'agit donc d'un problème scientifique et épistémologique, plutôt que d'une question de foi.
Diversité des Opinions et Enjeux Moraux
Le fait que l'embryon soit un être vivant humain dès sa conception est une opinion partagée au-delà des cercles religieux. André Fontaine, tout en approuvant l'autorisation de l'avortement, reconnaît qu'il s'agit de reconnaître un droit de tuer, mais justifie cette position par la nécessité de sauver des vies humaines et la santé de nombreuses femmes. Harold Ickes, trésorier du comité de réélection de Hillary Clinton, bien qu'attaché au droit des femmes à avorter, estime sincèrement que la vie commence dès la conception.
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Les Raisons du Refus de l'IVG
Un récent rapport parlementaire italien constate qu'une proportion importante de gynécologues refuse de pratiquer l'IVG, même parmi ceux qui ne sont pas des fidèles au sens strict du terme. Les raisons de ce refus peuvent être multiples, allant de l'influence des autorités religieuses à des convictions personnelles sur le statut de l'embryon.
L'Argument du Développement Continu
L'idée que le bébé au sortir du ventre de sa mère est un être vivant, et qu'il était pratiquement semblable la veille de l'accouchement, conduit certains à penser qu'il était déjà un être vivant la veille, et ainsi de suite, jusqu'à la conception. La seule différence essentielle serait entre la conception et le moment qui la précède.
L'Embryon : Partie de la Mère ou Être Distinct ?
Une autre raison est que si l'embryon n'était pas un être vivant, il ne serait qu'une partie de la mère. Or, la fécondation consiste en l'union de deux cellules, une provenant de la mère et une autre du père. L'embryon serait donc constitué par le développement de la cellule résultant de cette union, et ne serait pas seulement une partie de sa mère. Il ne pourrait donc être partie d'aucun être vivant, et serait, dès la conception, un nouvel être vivant.
Le Sentiment Maternel
Le développement de l'embryon donne l'impression qu'il est actif et non passif, que le développement vient de lui. La mère peut avoir le sentiment que l'embryon est déjà son enfant, un être vivant, ou au contraire, un être qui n'est pas elle, qui lui est hostile.
La Thèse de Francis Kaplan : L'Embryon N'Est Pas un Être Vivant
Dans son livre, Francis Kaplan affirme que l'embryon ne peut pas être un être humain, car il n'est pas même un être vivant. Il distingue entre "être vivant" et "être un être vivant". L'embryon est du vivant, un ensemble de tissus et de cellules, mais il n'est pas un individu, doué d'unité, d'identité et d'indépendance. Un être vivant suppose une indépendance suffisante, un fonctionnement et un développement autonome.
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L'Assistance Fonctionnelle de la Mère
Kaplan montre que les fonctions principales de l'embryon sont assurées par le corps de la mère. Les sécrétions de certaines cellules de la mère fournissent à l'embryon les métabolites nécessaires à son implantation et au fonctionnement de son métabolisme. Le glucose, l'air, l'évacuation des déchets et la protection immunitaire sont assurés par la mère.
La Personne Potentielle
Kaplan prend en compte l'argument de la personne potentielle ou de l'être humain en puissance : puisque le développement de l'embryon mène à un être humain, n'est-il pas un être humain en puissance ? Il montre la difficulté du concept de devenir : dans un processus en devenir, le résultat est-il déjà présent au commencement ? Il distingue entre la puissance comme simple possibilité et la puissance comme nécessité. Si l'on entend que l'embryon est un être vivant au sens d'une simple possibilité, il ne sera pas plus un être vivant qu'un bloc de marbre n'est une statue. Si l'on entend la puissance au sens d'une nécessité de devenir, il faut pouvoir montrer que l'embryon deviendra un être vivant par lui-même, par un développement interne.
"Être Suffisamment un Être Vivant"
Kaplan propose de forger un nouveau concept, aux contours flous : "être suffisamment un être vivant". Les êtres vivants eux-mêmes connaissent des variations, ils ne sont pas uniformément des êtres vivants. On peut être malade sans cesser d'être un être vivant. Il faut donc ouvrir la notion d'être vivant à une puissance de variation. Kaplan renverse la question : ce qui importe, c'est de savoir jusqu'à quel moment on peut être sûr que l'embryon n'est pas un être humain (puisqu'il n'est pas même un être vivant) ?
La Finalité Biologique et la Question du Sens
L'étude du vivant, contrairement aux autres sciences, ne peut pas se passer de l'idée de finalité. Derrière les notions de fonction, d'organe, d'adaptation ou de pathologie, rôde toujours la question : à quoi ça sert ? L'essai de Francis Kaplan prend ces problèmes à bras-le-corps et fournit une introduction philosophique sans équivalent aux avatars du concept de vie depuis l'Antiquité grecque jusqu'aux controverses actuelles sur le hasard et la nécessité, l'émergence de la vie et les rapports entre conscience et matière. Il montre que ni la finalité théologique ni la réduction de la vie à la matière, ni les théories vitalistes n'apportent une réponse satisfaisante à l'énigme de la finalité biologique.
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