Juliette Navis est une figure marquante du théâtre contemporain français. Actrice et metteuse en scène, elle se distingue par son approche collaborative de la création, son exploration des archétypes et son engagement envers les questions sociales et politiques. Son parcours est jalonné de rencontres déterminantes et de projets audacieux qui témoignent de sa vision artistique singulière.
Formation et Débuts
Juliette Navis a suivi une formation rigoureuse au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris. C’est là qu’elle croise le chemin du metteur en scène Arpad Schilling, avec qui elle collabore pendant huit ans. Cette collaboration est fondatrice pour Navis, qui y développe l’écriture de plateau, une méthode de création collective qui restera au cœur de sa pratique.
En parallèle, elle travaille au sein du collectif La Vie Brève avec Jeanne Candel, enrichissant ainsi son expérience et son approche du théâtre.
Regen Mensen: Une Compagnie Personnelle
En 2016, Juliette Navis fonde sa propre compagnie, Regen Mensen. Le nom de la compagnie est emprunté à la pièce entre danse et théâtre qu’elle présente avec Douglas Grauwels au Festival ArDanThé. Cette création marque une étape importante dans son parcours, lui permettant d’explorer ses propres thématiques et d’affirmer son identité artistique.
Une Pièce pour les Vivant.e.x.e.s en Temps d’Extinction
Récemment, Juliette Navis a participé à la production de Une pièce pour les vivant.e.x.e.s en temps d’extinction de David Geselson, d’après la pièce conçue par Katie Mitchell, sur la scène de la MC93. Pour l'artiste, chaque première est un défi excitant. Elle décrit ce moment comme une "surprise totale", une rencontre à la fois avec le public et avec le spectacle lui-même. Elle souligne que ce n'est qu'à partir de la première représentation qu'une pièce prend véritablement vie.
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L'Écriture de Plateau et le "Chemin de la Pensée"
L'une des caractéristiques du travail de Juliette Navis est son approche de l'écriture. Le début des répétitions se passe à la table, où l'équipe ouvre des sujets et partage des réflexions. Les acteurs contribuent à l'écriture en improvisant au plateau sur des canevas précis proposés par Navis. Au fur et à mesure, les choses s'agencent et c'est ainsi qu'apparaît le "chemin de la pensée". L'écriture se fait par couches, avec l'aide de tous les collaborateurs artistiques.
Pour les deux premières pièces de sa trilogie, J.C. (2019) et Céline (2022), qui sont des solos respectivement pour Douglas Grauwels et Laure Mathis, Navis a construit des structures dramaturgiques spécifiques aux interprètes. Elle travaille avec les acteurs en construisant ce qu’elle appelle "le chemin de la pensée", qu'elle décrit comme le squelette du spectacle. Ce chemin est très écrit, mais les acteurs l’empruntent différemment chaque soir, et ils peuvent également prendre parfois des chemins de traverse. Cela permet une forme de vertige, de liberté, qui est palpable pour le spectateur.
Dans Pedro, où les deux acteurs sont réunis sur le plateau, Navis a dû inventer une nouvelle façon de faire. Laure et Douglas ne dépendent plus uniquement d’eux-mêmes pour retomber sur leurs pattes si le chemin de la pensée est perturbé : la liberté doit se construire différemment à deux. Ils ont testé plusieurs manières de travailler et sont passés par l'écrit. Navis apportait de la matière textuelle ou retranscrivait des improvisations qu’elle retravaillait ensuite pour leur permettre de retourner au plateau. Dans un second temps, elle a précisé les articulations de la pensée, établi le chemin, comme pour les solos, en leur demandant de se détacher du texte. Elle tient à ce qu’ils se départissent de la fidélité du mot à mot que l’on demande généralement aux comédiens.
Trilogie autour de "l'Esprit de Conquête des Humains"
Juliette Navis a conçu une trilogie dédiée à "l’esprit de conquête des Humains". Le premier volet, J.C. (2019), utilise la figure de Jean-Claude Van Damme pour parler de notre rapport à l’argent et de l’impact du patriarcat dans notre relation à la Terre. Le deuxième volet, Céline (2022), met en scène Laure Mathis dans un personnage inspiré de Céline Dion, explorant le rapport à la mort et à la vieillesse dans la société actuelle.
Pedro, le troisième volet, réunit Douglas Grauwels et Laure Mathis. Les personnages de José Manuel et Beatriz sont inspirés de l’univers de la Telenovela. Ils parlent avec un accent espagnol, mais Navis ne voulait pas de caricature. Victoria Aime, autrice, dramaturge et metteuse en scène, d’origine espagnole, les a aidés à écrire la poésie de cette langue. Navis voulait s’inspirer du livre Pas pleurer de Lydie Salvayre, dans lequel l’autrice parle de sa mère, de ses origines et décrit le fragnol, ce mélange entre le français et l’espagnol. Victoria Aime assistait aux répétitions, puis en voyant les improvisations, les scènes qui passaient ou repassaient, elle y ajoutait sa couche que les acteurs incorporaient au fur et à mesure.
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Au-delà de la langue, pour travailler l’écriture de ces spectacles, Navis et son équipe s’inspirent de la figure. Tous les créateurs du spectacle s’en saisissent, comme Pauline Kieffer, créatrice des costumes, ou encore Maurine Baldassari, créatrice des perruques, car les acteurs jouent et improvisent différemment en fonction de leur costume et de leur perruque.
La figure est la source d’inspiration. Pour J.C. et Céline, les figures étaient Jean-Claude Van Damme et Céline Dion. Pour Pedro, c’est un peu différent, on n’incarne pas Pedro Almodóvar, mais on s’inspire de son cinéma. Cette fois, les personnages créés sont fictifs. Ce travail sur la référence à une figure populaire est un des points communs de la trilogie.
D'autres points communs incluent l’adresse publique, comme une volonté de se parler vraiment, de partager une pensée et un moment. Chaque spectacle essaie de travailler sur l’inconscient collectif, en faisant appel à des archétypes, ces images, ces modèles qu’on retrouve à travers le temps, dans différentes cultures. Pour Pedro, Navis a choisi de travailler autour de ce qu’on pourrait appeler l’archétype du couple, qui a tant construit notre société.
Exploration des Archétypes et Engagement Politique
Juliette Navis utilise les archétypes pour les réfléchir, les regarder et les questionner, peut-être pour les déplacer. Dans Pedro, les personnages vivent une métamorphose. Le point de départ était la question du plaisir, et au début des répétitions, Navis était partie sur sa rencontre avec L’amant de Lady Chatterley de D. H. Lawrence, sur l’idée d’une plongée intime dans le plaisir.
Au fil des répétitions, en creusant leur sujet, ils ont croisé l’histoire de l’oppression de la femme, la place de son corps dans les enjeux politiques, de domination et de contrôle. Ils ont rencontré Emma Goldman, anarchiste militante du début du siècle qui rapprochait la lutte contre le capitalisme, l’oppression qu’il engendre et l’assujettissement subit par les femmes. Navis n’avait pas anticipé de manière aussi claire la rencontre entre le politique et l’intime pour ce projet. Au cours du travail, elle a réalisé qu’elle était tout simplement incapable de penser son désir librement, ayant grandi dans le bain patriarcal. Conscientiser cet impensé fut vertigineux. Et au-delà de la tristesse et de la colère qui ont accompagnées cette prise de conscience, elle se trouvait dans l’incapacité de parler d’autre chose que de ça. De cette liberté. Ou plutôt de cette inacceptable incapacité à être libre.
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Ils se sont beaucoup inspirés du livre Le Mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes d’Olivia Gazalé, qui est l’essai-socle de la pièce. Le spectacle est la prise de conscience de cette injonction au mythe viril et de ce qu’il implique au niveau intime, pour les femmes comme pour les hommes.
Navis ne sait pas si c’est possible d’arriver à un désir libre, mais prendre conscience de notre conditionnement, c’est quelque chose qui permet un mouvement. Elle ne peut pas penser son plaisir, rêver son plaisir si elle n’est pas libre. Le changement doit se passer dans nos façons de voir. De se voir soi et de voir l’autre. Au-delà de la question du genre, se placer au-dessus de l’autre, quand ce n’est pas consenti, empêche la relation à l’autre. C’est la domination qui est, à son sens, l’entrave majeure à notre liberté, à la jouissance, à l’amour. Et ce sont des zones aveugles que ce couple essaie de mettre en lumière devant nous, comme une expérience commune, pour essayer de construire un avenir plus libre.
En avançant sur les questions qui lui sont propres, Beatriz permet à José Manuel de remettre, lui aussi en question, une domination qu’il subit. Celle de l’injonction à la virilité et à la domination. Et cette métamorphose, les deux souhaitent l’opérer pour eux, mais aussi pour leur enfant. C’est pour les générations à venir qu’il faut ouvrir le dialogue.
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