Depuis le début du XXe siècle, un phénomène singulier a émergé à travers le continent africain : des sociétés, dispersées sur l’ensemble du territoire, ont commencé à revendiquer une identité juive. Leurs membres, animés par une quête de leurs racines, font remonter l’origine de leurs clans aux Tribus perdues d’Israël, se proclamant ainsi les descendants de communautés juives installées en Afrique depuis des temps immémoriaux. Ce mouvement, bien que parfois méconnu, soulève des questions fascinantes sur l’histoire, la religion et l’identité en Afrique.
La Redécouverte du Judaïsme Africain
L'émergence de ces communautés juives africaines a attiré l'attention d'universitaires et de chercheurs du monde entier. Des experts tels qu'Édith Bruder, de la School of Oriental and African Studies de l’université de Londres, ont consacré leurs travaux à l'étude de ces groupes, explorant leurs origines, leurs pratiques religieuses et leurs identités complexes.
Ces communautés, souvent isolées et marginalisées, ont préservé des traditions et des coutumes qui témoignent d'une histoire riche et complexe. Leurs récits, transmis de génération en génération, évoquent des liens anciens avec le peuple juif, des migrations à travers le continent et une adaptation aux réalités locales.
Groupes et Ethnies Revendiquant une Identité Juive
Parmi les groupes les plus connus qui revendiquent une identité juive en Afrique, on peut citer :
Les Lemba du Zimbabwe et d'Afrique du Sud : Ce groupe ethnique, présent dans le sud de l'Afrique, pratique des rituels très proches du judaïsme antique. Des analyses ADN ont révélé qu'ils étaient d'ascendance non-africaine en lignée paternelle, ce qui a suscité un intérêt considérable pour leurs origines.
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Les Igbo du Nigeria : Les Igbo, l'un des plus grands groupes ethniques du Nigeria, revendiquent également une identité juive depuis des décennies. Ils se considèrent comme des juifs prétalmudiques, basant leur identité sur les traditions hébraïques de leurs ancêtres.
Les Abayudaya d’Ouganda : Cette communauté a adhéré à la religion juive à la suite de la décision d’un de leurs chefs charismatiques, Samei Lwakilenzi Kakunguku, qui aurait découvert les origines juives de sa communauté en lisant la Bible.
La House of Israel du Ghana : Cette communauté, beaucoup plus ancienne, adhère au judaïsme avec un engagement spirituel profond.
Les Jews of Rusape du Zimbabwe : Cette communauté récite les prières rabbiniques traditionnelles, pratique la circoncision, les interdictions alimentaires et les rites quotidiens.
Les Tutsi du Rwanda et du Burundi : Certains Tutsi affirment également descendre des Hébreux, une identification renforcée par leur apparence physique et le génocide qu'ils ont subi.
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Les Zakhor de Tombouctou : Un groupe de musulmans s’est autoproclamé juif dans les années 1980 et a fondé un mouvement qui s’appelle Zakhor, ce qui signifie "se souvenir" en hébreu.
L'Histoire des Juifs en Afrique du Nord
L'histoire des Juifs en Afrique du Nord est une histoire ancienne et complexe, marquée par des périodes de coexistence pacifique et de persécution. Des communautés juives ont existé dans cette région depuis des siècles, voire des millénaires, et ont contribué de manière significative à la culture et à la société nord-africaines.
Les Origines de la Présence Juive en Afrique du Nord
Selon l’historien Richard Ayoun, entre la Libye, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc, 450 000 à 500 000 Juifs vivaient en Afrique du Nord à la fin de la Seconde Guerre mondiale, mêlant populations arabophones et berbérophones.
Pour Yann Le Bohec, la présence juive à Carthage remonte à la fin du premier siècle de notre ère. Les Juifs s’y sont développés dans une tranquillité relative avant de connaître une grande expansion en nombre durant les deux siècles suivants. Les Carthaginois, isolés de l’Orient, renforcèrent leur implantation en Afrique du Nord en établissant des liens étroits avec les populations berbères. Une cohabitation harmonieuse s’installa entre Puniques et Hébreux, en grande partie grâce à la proximité linguistique entre les langues des deux communautés.
André Chouraqui explique que « l’idée monothéiste, la loi morale et les beautés d’une liturgie toute entière inspirée de la Bible » séduisirent les Berbères, largement influencés par des siècles de contacts avec la culture carthaginoise.
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La Judaïsation des Tribus Berbères
L’historien français Eugène Albertini ancre la judaïsation de certaines tribus berbères, ainsi que leur essor depuis les terres de la Tripolitaine jusqu’aux oasis mystérieuses du Sahara, à la fin du premier siècle de notre ère. Marcel Simon évoque la première rencontre entre les Berbères de l’Occident et le judaïsme au cœur tumultueux de la première guerre judéo-romaine, entre 66 et 135 apr. J.C.
Les massacres de Cyrène, en Libye, entre 115 et 118, lors de la révolte de Kitos, ont entraîné la dispersion des survivants vers d’autres terres, notamment le sud de la Libye, la Tunisie et les régions sahariennes. Pour échapper à la mort, ils se dispersèrent donc vers l’est de la Libye, trouvant refuge dans les montagnes du Djebel Nefoussa, ou s’enfoncèrent dans le sud tunisien, les Aurès algériens, et les vastes étendues sahariennes.
Selon Nahum Slouschz, certains de ces fugitifs, trouvèrent refuge dans les montagnes berbères ou les zones sahariennes, tandis que d’autres s’établirent à Carthage, ville où vivait déjà une communauté juive. Ces communautés juives judéo-helléniques, adoptèrent progressivement la langue et certaines coutumes berbères, transmettant leurs croyances et pratiques religieuses aux populations berbères qui les entouraient.
Tertullien, un important théologien berbéro-carthaginois, composa un traité intitulé « Contre les Juifs », un appel aux autorités chrétiennes d’agir pour freiner les conversions des Berbères au judaïsme.
Au Ve siècle, une population que l’on pourrait qualifier de judéo-berbère ou berbéro-juive était bien établie. Elle représentait un mélange entre les Judéens d’origine, désormais « berbérisés », et les Berbères convertis au judaïsme. Bien que leur fondement religieux ait été hébraïque, la base ethnique de cette communauté était majoritairement berbère, selon Nahum Slouschz.
Heinrich Graetz explique que les Vandales, contrairement aux Romains et Byzantins, se montrèrent plus tolérants envers le judaïsme, offrant ainsi aux tribus berbères une plus grande liberté de mouvement et d’expression culturelle.
Le Judaïsme Berbère
Au cours des VIe et VIIe siècles, le judaïsme orthodoxe rabbinique s’installa avec la volonté de préserver la pureté de la communauté juive, et freiner les conversions considérées comme un facteur de dilution de la population judéenne.
Sous le règne de l’empereur byzantin Justinien (527-567), une violente politique de persécution fut menée contre les Juifs. Le code justinien au début du VIe siècle a exclu les Juifs des fonctions publiques et leur interdit toute mission auprès des païens.
Paul Monceaux montre comment certaines tribus berbères adoptèrent la religion juive, un mouvement particulièrement marqué en Libye, dans les Aurès et dans les ksours sahariens. Certaines tribus Berbères se mêlèrent aux Hébreux, créant ainsi une communauté hybride, telle sorte qu’à la fin du VIe siècle, l’origine des Juifs en Afrique du Nord était devenue multiple. Les influences hébro-phéniciennes, cananéennes, judéo-araméennes et judéo-grecques étaient encore présentes, mais la base judéo-berbère était désormais prédominante sur le plan ethnique.
Selon Nahum Slousch, ce judaïsme berbère dominant était de type aaronide, rattaché aux descendants du prêtre Aaron, et ne reconnaissait pas le talmud, comme une référence religieuse.
Ibn Khaldoun rapporte qu’à la veille de l’arrivée des Arabes au Maghreb, en 642, plusieurs tribus berbères pratiquaient le judaïsme. Parmi elles, il cite les Djeraoua des Aurès, les Houara, les Nefoussa (Libye occidentale et Tunisie), les Fendelaoua (Maroc et ouest algérien), ainsi que les tribus des Médiouna (Tlemcen), Behloula, Ghîatha et Fazaz (Maroc). Ibn Khaldoun décrit les Djeraoua comme une « grande nation de religion juive » vivant en totale indépendance et disposant d’une importante puissance militaire. Selon lui, cette tribu aurait constitué un véritable pouvoir autonome, semblable à un État où le judaïsme était prédominant.
Les Motivations de Conversion au Judaïsme en Afrique
Les motivations qui poussent les Africains à se convertir au judaïsme sont diverses et complexes. Parmi les raisons les plus courantes, on peut citer :
La quête spirituelle : Pour beaucoup, devenir juif signifie répondre à une vocation profonde, une recherche de sens et de connexion avec le divin.
La découverte en Israël : Certains Africains découvrent leur foi juive lors d'un séjour en Israël, où ils sont en contact avec des Juifs et sont attirés par la culture et la religion.
Des raisons existentielles : Des événements de la vie, comme le deuil ou la retraite, peuvent amener certaines personnes à chercher des réponses dans le judaïsme.
L'appartenance ethnique : Certains revendiquent un sentiment d'appartenance à un groupe ethnique se considérant historiquement comme juif, même si leur famille est de tradition différente.
La mixité du couple : Vivre avec un conjoint de religion juive peut être un catalyseur de conversion, une manière de participer à l'élaboration de la judéité au sein du couple et de la famille.
Les Juifs Noirs et le Monde Juif de France
La présence de convertis africains et antillais au judaïsme est de plus en plus visible en France, notamment grâce à l'action d'associations comme la Fraternité Judéo-Noire (FJN). Cette association s'efforce de mettre en lumière la présence des Juifs noirs dans le paysage juif français, en organisant des activités et en servant d'organe de liaison entre les Juifs noirs disséminés en France.
Cependant, l'intégration de ces convertis noirs au sein du monde juif n'est pas toujours facile. Ils peuvent être confrontés à des attitudes de rejet, de méfiance et de discrimination. Certains signalent des contrôles et des fouilles à l'entrée des synagogues, qui, selon eux, s'appliquent avec insistance aux Noirs. L'expression « mauvais regards dans les synagogues » revient souvent dans leurs témoignages.
Face à ces difficultés, les Juifs noirs adoptent différentes stratégies : ils fréquentent des communautés qu'ils considèrent plus ouvertes, ils créent des associations pour se rendre plus visibles, et ils envisagent même de créer une synagogue noire.
Réinterprétation Identitaire Judéo-Noire
L'identification au peuple juif implique une réinterprétation identitaire, une appropriation de la Torah et une réinterprétation du passé biblique. L'évangélisation coloniale, faisant état des tribus perdues de la maison d'Israël, a alimenté l'imaginaire de plusieurs groupes ethniques africains sur leur identité historique.
La circoncision et la cacherout sont deux modes sous lesquels s'opère une identification culturelle au peuple juif. La circoncision est une pratique courante en Afrique, et les habitudes culinaires africaines sont souvent proches de la cacherout.
L'identification à Israël tient également une place très importante dans l'affirmation de leur foi. Certains parlent hébreu et se rendent au moins une fois par an en Israël.
Enfin, la mémoire de la Shoah et celle de l'esclavage sont associées de façon solidaire dans l'action de la Fraternité Judéo-Noire. Les enquêtés mettent l'accent sur la similitude des persécutions vécues, qu'il s'agisse de l'esclavage ou de la Shoah.
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