L'interruption volontaire de grossesse (IVG) est une expérience complexe qui touche non seulement les femmes, mais aussi les hommes qui les accompagnent. Bien que souvent éclipsée, la perspective masculine mérite d'être explorée pour mieux comprendre les enjeux émotionnels, les rôles et les responsabilités qui se jouent dans cette situation délicate. Cet article se penche sur le vécu des hommes face à l'IVG, à travers des témoignages poignants et des analyses approfondies.
La Place de l'Homme : Un Rôle Souvent Ignoré
Le vécu des hommes accompagnant leur partenaire dans une démarche d'IVG est assez mal connu, y compris des professionnels. Alors que de nombreux documentaires portant sur l’IVG mettent en avant des paroles de femmes, des images d’archives, des discours de revendication sociale, La place de l’homme met en scène des personnages masculins qui racontent leur histoire d’un point de vue individuel, dans un cadre intimiste qui rappelle les cabinets de psychologues. Une enquête qualitative par entretiens semi-structurés a été réalisée au Centre d'IVG du CHU de Rennes entre mars 2015 et avril 2016. Treize hommes ont livré leur histoire et leur vécu de l'IVG. Cette étude a pour objectif d'enrichir les connaissances sur le ressenti et la place des hommes dans cette situation pour sensibiliser ensuite les soignants à leur accompagnement. En tant qu’homme, quelle place prendre auprès de leur partenaire ?
Accompagnement et Soutien : Un Devoir Ressenti
Les hommes qui accompagnent leur partenaire se sentent réellement concernés et considèrent que la décision d'avorter est une décision commune du couple. Les motifs qu'ils évoquent pour interrompre la grossesse sont comparables à ceux des femmes. Ils se sentent investis de la responsabilité d'accompagner et soutenir leur compagne dans cette épreuve.
Souffrance et Culpabilité : Des Émotions Taboues
Près de la moitié des hommes a pourtant exprimé une réelle souffrance, une culpabilité et un sentiment d'impuissance. D'après Charlie Conner, « c’est naturel qu’il y ait culpabilité et honte - un processus de deuil se met en place. » Les autres sentiments exprimés ont été l'incompréhension, l'anxiété, mais aussi le soulagement et la responsabilité. L'ambivalence inhérente à toute grossesse se retrouve dans le discours des hommes.
Tony Perry, 39 ans, exprime son ressenti, une quinzaine d’années après l’IVG de sa petite amie de l’époque : « Cela m’a laissé des blessures profondes. Il y a toujours une ombre latente ». Carl Miller, 50 ans, explique « c’est avec le temps que j’ai réalisé l’importance de ce qui s’était passé et de ce que j’avais perdu ».
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Le Silence Masculin : Un Fardeau Invisible
La parole des hommes sur l'IVG circule peu et le silence est de mise sur cet événement de vie intime ; la moitié des hommes n'a pas jugé utile de se confier à son entourage. Comme l’un d’eux le confie, ce n’est pas une chose dont on parle entre hommes. Sur le moment, pour ne pas rester dans le silence, c’est à des femmes qu’ils ont fait appel : des amies, des sœurs. Pour certains, utiliser le mot « avortement » est laborieux, tout comme décrire ce qu’ils ont pu ressentir. Alors que les femmes peuvent bénéficier d’un espace de parole et d’accompagnement dans leur parcours d’avortement, il est fréquent que les hommes n’aient pas cette possibilité.
Témoignages : Des Expériences Singulières
- Jason : « Elle ne m’avait pas dit qu’elle était enceinte. Elle m’a dit qu’elle venait d’avorter, et m’a montré l’embryon ensanglanté dans les toilettes. Je n’ai pas pu le supporter.
- Mickaël : « Dès que je vois un enfant, je me dis que ça pourrait être le mien. L’enfant que je lui avais donné n’a pas pu voir la vie et je n’ai pas pu le rencontrer sur terre. »
- Tony, 39 ans : « Cela m’a laissé de profondes cicatrices. Il y a tout le temps une ombre dans l’arrière plan.
- Karl, 65 ans : « Je ne savais pas comment j’allais survivre ; je n’allais pas sauter d’un pont, mais j’aurais probablement bu jusqu’à ce que mort s’en suive. »
- Rodolfo, 29 ans : « Je suis pro-choix, mais je me sens complètement égoïste d’avoir davantage pensé à comment j’allais payer pour l’avortement, qu’à cette vie potentielle qui aurait pu en impacter tant d’autres. »
- Un homme anonyme : « On dirait que ma condition d’homme n’a pas le ‘‘droit’’ de souffrir de cette situation.
- Carl, 50 ans : « Quand quelque chose de mauvais se produit, je ressens que je suis puni d’avoir forcé ma petite amie à avorter de l’enfant qu’elle voulait. »
- Paul : « Il y a des moments amers quand je vois des hommes avec leurs enfants et je pense : ‘‘Ç’aurait pu être moi’’. Je me sens coupable pour ce qui s’est passé. »
- Un homme aidé par l’association Agapa : « J’ai porté cette honte et fardeau pendant 8 ans. »
- Rik : « Tu ne peux pas te balader en disant à tout le monde que tu te sens mal parce que ta copine s’est fait avorter. »
L'IVG Contre le Gré de l'Homme : Une Souffrance Particulière
Quand l’IVG a eu lieu contre son gré, cela peut être une terrible souffrance pour lui, à la fois du fait de la mort de son propre enfant, et du fait de son désir de vivre la paternité, qui pour beaucoup d’hommes est un désir très profond. Julien qui avait un si grand besoin de parler : « Madame, si des hommes vous appellent, il faut que vous leur disiez aux hommes qui veulent que leur compagne fasse une IVG ! Il faut qu’ils soient au courant. Juste qu’ils le sachent ! Moi j’le savais pas ! »
Conséquences Psychologiques : Un Impact Souvent Sous-Estimé
La propension des hommes à cacher leurs sentiments rend plus difficile l’estimation des conséquences psychiques de l’avortement pour les hommes. Dans un article de Cherline Louissaint pour le Centre Européen pour le Droit et la Justice, au sujet des hommes dont la femme a avorté : « Ils sont 40,7 % à vivre une détresse psychologique forte avant l’avortement, détresse qui se poursuit pour encore 30,9 % des hommes trois semaines après l’avortement. Le couple est aussi exposé à un risque de détérioration de sa relation. D’après une étude de 2007, quatre homme sur dix ayant fait une IVG, parmi les participants à l’étude, souffraient de syndrome de stress post-traumatique chronique, 15 ans après l’avortement. Parmi ceux qui avaient ces symptômes, 88% vivaient un deuil et ressentaient de la tristesse, 82% de la culpabilité, 77% de la colère, 64% de l’anxiété, 68% de l’isolement, 40% des problèmes sexuels. Il existe aussi un certain nombre de cas de suicides masculins suite à des avortements.
Le Rôle du Soignant : Écoute et Information
La plupart des hommes ont été satisfaits de l'accueil dans le Centre mais certains ont exprimé un manque d'écoute et d'attention portées à leur égard, ainsi que des carences au niveau du dispositif et des conditions d'accueil. Ces hommes ont également exprimé le souhait d'être mieux informés sur le déroulement de l'IVG ainsi que sur la contraception.
Pistes pour l'Avenir : Briser le Silence et Offrir un Soutien Adapté
- Parler davantage de l’IVG aux jeunes hommes est certainement un premier pas pour favoriser leur implication.
- Les hommes eux-mêmes doivent saisir l'opportunité de s'exprimer et de partager leurs expériences.
- Il est essentiel de reconnaître que les hommes peuvent souffrir du regret de l’avortement, qu’ils aient subi la décision de leur femme ou qu’ils aient voulu, voire qu’ils aient imposé cet avortement.
- Un suivi psychothérapeutique peut parfois être vraiment utile.
- Les associations Agapa, Mère de Miséricorde et La Vigne de Rachel proposent un accompagnement aux personnes, hommes et femmes, souffrant de la perte d’un enfant in utero.
- Pour les catholiques qui regrettent un avortement, la confession peut vraiment contribuer à la libération de la souffrance de l’IVG.
Fausse couche : Du côté des hommes
Bien sûr, il ne s'agit pas de nier la spécificité du vécu des femmes. «On a beau voir le ventre grossir et le sentir bouger, la grossesse, c'est inimaginable pour un homme», expose Christophe. Ces différences physiologiques sont d'ailleurs mises en avant pour justifier l'échelle graduée de douleur entre les deux membres du couple. «Vous ne vivez pas le même traumatisme que votre partenaire, parce que c'est elle qui portait l'enfant», explicitait à la psychiatre Kahina Aliouat-Kecir un homme au moment de l'IMG de sa conjointe.
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Même sentiment du côté de Jonathan: «C'est propre à la femme du point de vue physiologique. Le bébé le devient à la naissance pour le père. Avant ça, c'est un projet pour le père, mais une expérience pour la mère.» Pour lui, c'est notamment ce qui explique le positionnement en retrait du compagnon dans l'interruption de grossesse. «Le fait de voir partir quelque chose de son corps, c'est marquant. Moi, je ne l'ai pas vu ni ressenti, c'était très abstrait.»
Sauf que, précise Natalène Séjourné, «quand la fausse couche a lieu en tout début de grossesse, on peut imaginer des femmes pour qui la grossesse était tout aussi irréelle que pour leur conjoint, parce qu'elles n'ont pas eu beaucoup de signes de grossesse». La vue du sang dans les toilettes peut, de la même manière, être semblable à des règles. Quoi qu'il en soit, «des femmes peuvent l'avoir mal vécu sur le plan physique mais c'est à distinguer de ce qu'il se passe sur le plan émotionnel», détaille la chercheuse. Dans le même ordre d'idées, l'abstraction physiologique n'empêche en rien l'attachement. «Je me suis senti vide», témoignait ainsi un homme cité dans l'article qu'elle a coécrit notamment avec Stacey Callahan: «La fausse couche: du côté des hommes». «Physiquement, ils ne sont pas impactés, mais sur le plan émotionnel, c'est autre chose», résume Natalène Séjourné, qui se souvient toutefois d'une femme qui lui avait raconté que, «lorsque sa grossesse s'était arrêtée, son conjoint avait fait un malaise». Car c'est bien le projet d'enfant commun qui s'arrête, pas juste la grossesse d'un strict point de vue physiologique. «J'étais content d'avoir un enfant.
Les hommes relient souvent leur détresse à celle de leur conjointe. Jonathan était ainsi mal «de la voir triste». Et ce, d'autant plus que le rôle du conjoint est perçu comme étant celui de soutien. «Quand les femmes sont confrontées à une fausse couche, elles vont pleurer, manifester leur détresse. Pour les hommes, c'est très compliqué, ils ne se sentent pas autorisés à en ajouter, à embêter leur conjointe, qui en a déjà bien bavé», ponctue la spécialiste.
Un fonctionnement pas forcément réfléchi et, somme toute, logique. «Si la femme est effondrée, l'homme ne va pas en rajouter; si elle est pragmatique, il va aller dans son sens, c'est quelque chose qu'on fait naturellement, on essaye de se soutenir, on ne va pas dire “c'est une catastrophe”», illustre Natalène Séjourné. Un comportement qui peut aussi trouver son origine dans une répartition genrée des rôles au sein du couple. Quand bien même il ne s'agit pas de se conformer consciemment au rôle de pilier viril du couple, les hommes vont être amenés à se montrer forts émotionnellement et ainsi taire leurs ressentis.
De la même manière que d'attendre trois mois pour annoncer une grossesse vient renforcer le tabou de la fausse couche, taire le sujet auprès de son entourage ajoute une chape de plomb supplémentaire. «Les hommes entre eux parlent beaucoup moins de grossesse et de bébé avant d'être concernés (et même encore quand ils le sont)», avertit la chercheuse.
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Pour donner le change, vis-à-vis de leur compagne et d'eux-mêmes, ils peuvent pratiquer l'évitement. D'après une étude de 1996, 14% des conjoints ne parlent même pas de la fausse couche: la plupart préfère détourner la conversation et trouver une distraction plutôt que d'évoquer ce qui peine. Plus généralement, ils cherchent à se changer les idées, en faisant du sport, en allant au cinéma ou boire des verres…
«De dire “je dois être là pour ma conjointe” et nier son chagrin, mettre toutes ses émotions sous un couvercle, c'est aussi une façon de se protéger», détaille Natalène Séjourné. Ce manque de synchronicité et de manières de réagir à un événement douloureux peut conduire à des frictions.
IVG : De quoi l’homme a-t-il peur ?
IVG : de quoi l’homme a peur ? Peur d’être père ? Ca peut être l’impression ressentie par certains, comme Julien qui nous appelle car il ne se remet pas de l’avortement de sa compagne qu’il voit souffrir. « Je suis devenu fou. J’ai cru qu’elle me faisait un enfant dans le dos, alors je l’ai forcée à avorter. Elle ne voulait pas. C’est moi qui l’ai obligée. Je crois que j’ai eu peur. C’est ce que répétait en boucle Julien qui avait un si grand besoin de parler : « Madame, si des hommes vous appellent, il faut que vous leur disiez aux hommes qui veulent que leur compagne fasse une IVG ! Il faut qu’ils soient au courant. Juste qu’ils le sachent ! Moi j’le savais pas ! »
« Comment faire pour l’aider, elle, à sortir de là car elle m’ a dit qu’elle souffrait et que pour elle c’était très compliqué à assumer » ? D’abord en parler. « Vider son sac » dans une oreille attentive et bienveillante.
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