L'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) est un sujet complexe et sensible, dont l'histoire en France est marquée par des luttes acharnées et des évolutions législatives significatives. Comprendre le contexte de 1965 est essentiel pour appréhender les enjeux de cette période charnière, où la question du contrôle des naissances a été mise à l'agenda politique.
L'avortement, un tabou des années 1950
Dans les années 1950, la télévision française, sous contrôle gouvernemental, n'était pas un lieu propice à la discussion sur l'avortement. La loi de 1920 interdisait non seulement l'avortement lui-même, mais aussi la vente de produits contraceptifs et toute forme de « propagande anticonceptionnelle ». La presse de gauche restait le principal espace d'expression pour ceux qui souhaitaient ouvrir le débat.
Certains journalistes ont néanmoins tenté de se faire l'écho de positions audacieuses en faveur de la légalisation de la contraception, comme moyen de lutter contre l'avortement clandestin. Françoise Giroud, cofondatrice de L'Express, a profité d'une émission consacrée aux femmes en 1956 pour évoquer ce problème, mais sans jamais prononcer le mot « avortement ». Le sujet était abordé à demi-mot, sur un ton dramatique.
Les prémices du débat public dans les années 1960
Au début des années 1960, il est devenu possible de parler plus directement de la question du contrôle des naissances, sous couvert d'information du public et de débat d'idées. L'émission « Faire face », produite par Igor Barrère et Étienne Lalou, a joué un rôle important dans ce processus. Elle utilisait un standard téléphonique, établissant ainsi un lien direct entre la télévision et son public.
Le 13 octobre 1960, la première émission a été consacrée au contrôle des naissances, un thème qui suscitait un vif intérêt et de nombreuses questions. Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, gynécologue et cofondatrice de La Maternité Heureuse (qui deviendra le Mouvement français pour le Planning familial en 1960), a participé à l'émission. Elle a utilisé son expertise pour convaincre et faire œuvre de pédagogie, affirmant qu'il existait une distinction entre la propagande anticonceptionnelle interdite par la loi et l'information générale qu'elle souhaitait divulguer.
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L'émission « Cinq colonnes à la une » du 3 novembre 1961 a documenté l'action du Planning familial de Grenoble. La télévision a montré le quartier, la rue et l'immeuble où se trouvait le centre, et a expliqué qu'on pouvait y obtenir des informations sur le couple et le planning familial, ainsi que des ordonnances pour des diaphragmes et spermicides.
1965 : le contrôle des naissances entre à l'agenda politique
C'est en 1965 que le contrôle des naissances est devenu un enjeu politique majeur. François Mitterrand a fait de la libéralisation de la contraception un thème de campagne lors de la première élection présidentielle au suffrage universel direct. Il a promis de légaliser la contraception lors de son émission de campagne consacrée aux femmes.
Dans ce contexte, le jeune député gaulliste Lucien Neuwirth a défendu une proposition de réforme au Parlement, avec l'aval du général de Gaulle. Le 20 décembre 1966, lors de l'émission « Pour les femmes et pour les hommes », Lucien Neuwirth a expliqué sa démarche, arguant que la loi de 1920 était obsolète et n'avait plus lieu d'être.
Il est important de noter qu'à partir du moment où les questions de contraception et d'avortement ont été mises à l'agenda politique, ce sont principalement les hommes qui en ont parlé dans les médias. Les femmes étaient très peu représentées au Parlement. La loi Neuwirth, bien qu'elle ait marqué une avancée, restait limitée et les décrets d'application ont tardé à paraître.
Les batailles pour le droit et le choix
En 1969, une première offensive contre la loi punissant l'interruption de grossesse a été lancée par des juristes et des médecins réunis au sein de l'Association nationale pour l'étude de l'avortement (ANEA). Ils ont plaidé en faveur d'un élargissement de l'avortement thérapeutique à d'autres cas que le seul danger pour la vie de la future mère. Ils ont rencontré une forte opposition de la part des partisans du statu quo répressif, notamment l'association Laissez-les-vivre, créée en 1970.
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Le Mouvement de libération des femmes (MLF) a transformé la question en proposant une lecture féministe de l'avortement : il devait être totalement libre pour permettre aux femmes de disposer de leur propre corps. Le manifeste des 343 femmes ayant déclaré avoir avorté, paru dans Le Nouvel Observateur en avril 1971, et les procès de Bobigny, ont contribué à faire connaître les arguments du mouvement féministe.
Toutefois, entre 1970 et 1972, les militantes du MLF ont rarement eu directement la parole à la télévision. Lors du reportage sur la grande manifestation du 20 novembre 1971, aucune n'a été interrogée. Dans l'émission « Actuel 2 » en octobre 1972, l'actrice Delphine Seyrig, signataire du manifeste des 343, a été invitée en tant que « témoin surprise ». La parole a été donnée à deux des instances de pouvoir contestées par le MLF : l'État et la médecine.
L'année 1973 : un tournant décisif
En 1973, la question de l'avortement a été mise à l'agenda politique, gouvernemental et parlementaire. Le gouvernement de Pierre Messmer a rédigé un projet de loi pour l'élargissement de l'avortement thérapeutique, qui a été rejeté. L'avortement est devenu un sujet central de l'actualité, et la télévision a utilisé plusieurs dispositifs pour rendre compte des positions polarisées qu'il suscitait.
Le premier dispositif était celui de la confrontation « face à face » en plateau. Les débats étaient formulés avec des questions simples, mais révélaient un large éventail de positions. Les femmes étaient de plus en plus nombreuses à participer à ces débats. L'émission « Les Dossiers de l'écran » du 27 mars 1973 a donné la parole uniquement à des femmes, reconnaissant que l'avortement était un problème « essentiellement féminin ».
Le deuxième dispositif utilisé était le micro-trottoir, qui permettait de mettre en scène l'opinion publique. L'émission « Magazine 52 » du 28 mars 1974 a réalisé un long micro-trottoir à Briare, une ville considérée comme représentative de l'ensemble de la France. La journaliste a interrogé différentes catégories de la population et a conclu qu'aucune position majoritaire ne se dégageait.
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La loi Veil et ses paradoxes
L'élection présidentielle de mai 1974 a vu l'arrivée au pouvoir de Valéry Giscard d'Estaing, qui a confié le dossier de la réforme de l'avortement à sa ministre de la santé, Simone Veil. En décembre, elle a réussi à rallier une majorité au Parlement pour voter la loi légalisant l'IVG. Au début de son discours à l'Assemblée nationale, Simone Veil s'est faite la porte-parole de toutes les femmes face à « une assemblée d'hommes ».
La loi Veil a marqué une avancée considérable, mais elle comportait des limites et était votée à titre provisoire, pour cinq ans. De plus, la télévision, média visuel par excellence, ne montrait pas l'avortement en tant que tel, alors que de nombreuses images circulaient dans la presse et dans les films militants.
Un héritage fragile
Le vote et la promulgation de la loi Veil en 1975 ont ouvert une nouvelle séquence de la médiatisation de l'avortement. La loi était perçue comme une victoire en demi-teinte pour les militantes et militants de l'avortement libre. Certains groupes sont restés mobilisés pour la liberté d'avorter ou pour l'application du texte.
Après la légalisation définitive, l'avortement a été principalement traité dans de courts sujets de JT, à partir du moment où il faisait l'actualité. L'attention a été portée sur l'évolution législative et les différentes étapes de l'affirmation d'un droit en France et à l'étranger. La persistance d'une honte sociale liée à l'avortement a été suggérée par les visages dissimulés de femmes souhaitant garder le secret sur un acte encore construit comme une déviance par rapport à la norme procréative.
L'avortement, une pratique ancienne et controversée
L'avortement est une pratique qui a toujours existé. Le Code de Hammurabi, datant d'environ 1750 av. J.-C., l'interdisait déjà. Dans la Grèce et la Rome antique, l'avortement était réprouvé, mais aucun texte législatif ne l'interdisait explicitement. En 1869, le Pape Pie IX a déclaré que l'âme était présente dès la conception.
En France, Napoléon a instauré le crime d'avortement dans le Code Civil en 1810. En 1920, une loi a été votée interdisant l'avortement et la contraception. Les femmes recouraient alors à des méthodes dangereuses et clandestines, souvent avec des conséquences tragiques. En 1942, l'avortement a été déclaré « crime contre l'État » par le gouvernement de Vichy.
Des personnalités comme Simone de Beauvoir, Marie-Andrée Weill-Hallé et Suzanne Képès ont joué un rôle important dans la lutte pour la contraception et la dépénalisation de l'avortement. En 1971, le manifeste des 343 femmes déclarant avoir avorté a marqué un tournant. Le procès de Bobigny en 1972 a également contribué à sensibiliser l'opinion publique.
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