L'histoire de l'avortement en Irlande est marquée par des siècles de prohibition, une forte influence de l'Église catholique et une évolution législative complexe. Cet article explore cette histoire, les lois qui ont encadré et modifié l'accès à l'avortement, et les facteurs qui ont conduit à la légalisation de l'IVG dans le pays.
Un Long Passé de Prohibition
L'avortement était illégal en Irlande depuis 1861, en vertu d'une loi victorienne (The Offences against the Person Act) adoptée par le Parlement britannique, qui contrôlait alors l'Irlande. Cette loi prévoyait des peines de réclusion criminelle à perpétuité pour toute personne cherchant à provoquer une fausse couche et pour tout complice. Bien que cette loi soit toujours en vigueur en Grande-Bretagne, elle a été complétée en 1929 par le Infant Life Preservation Act, qui criminalise la destruction de la vie d'un enfant à naître, tout en incluant une clause restrictive.
En Irlande, cette interdiction a persisté, faisant du pays l'un des plus restrictifs d'Europe en matière d'avortement. Cette situation a contraint des milliers d'Irlandaises à se rendre à l'étranger, principalement au Royaume-Uni, pour avorter, ou à commander des pilules abortives sur Internet, à leurs risques et périls.
L'Influence de l'Église Catholique et le 8e Amendement
L'influence de l'Église catholique a joué un rôle central dans le maintien de l'interdiction de l'avortement en Irlande. En 1983, craignant une jurisprudence libérale de la Cour suprême, le clergé avait réussi à faire voter à 66,9 % le 8e amendement à la Constitution, qui interdisait l'avortement, même en cas de viol, d'inceste ou de malformation fœtale. Cet amendement reconnaissait « le droit à la vie de l'enfant à naître », le protégeant au nom de son droit à la vie « égal à celui de la mère ».
Cadenassée dans la loi suprême, la prohibition devenait impossible à annuler par la loi. La campagne précédant le vote fut des plus virulentes. D’un côté, PLAC, le groupe de pression anti-avortement, de l’autre, AAC (Anti-Amendment Campaign) - rassemblement de gens opposés à l’idée d’une clause sectaire ajoutée à la Constitution, rapidement qualifiés de « favorables à l’avortement », ce qui était dans beaucoup de cas un raccourci inexact. Le débat animant cette campagne était centré sur deux thèmes : la querelle légale et la nature de la société irlandaise.
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Les Scandales et l'Érosion de l'Influence de l'Église
Au fil des années, une série de scandales ont éclaboussé l'Église catholique, contribuant à l'érosion de son influence morale et à la remise en question de son rôle dans la société irlandaise. Ces scandales incluent des affaires de pédophilie de prêtres, des révélations sur la vente des bébés de filles-mères exploitées dans des blanchisseries par des religieuses, et la découverte d'un charnier d'enfants au couvent de Tuam en 2014.
Ces révélations ont rendu difficile de considérer le clergé catholique comme défenseur des femmes et des enfants, et ont alimenté le débat sur la nécessité de séparer l'Église et l'État.
L'Affaire X et les Référendums de 1992
L'affaire X, en 1992, a marqué un tournant dans l'histoire de l'avortement en Irlande. Cette affaire concernait une jeune fille de 14 ans, tombée enceinte à la suite d'un viol, à qui la Haute Cour avait interdit de se rendre en Angleterre pour avorter. La décision avait provoqué une vive émotion dans le pays et mobilisé le camp libéral.
La Cour suprême a finalement cassé le jugement de la Haute Cour et autorisé l'adolescente à se rendre en Angleterre, ouvrant la voie à une légalisation partielle de l'avortement en cas de danger « réel et substantiel » pour la vie de la mère.
Afin de régler la situation délicate des quelque cinq mille femmes qui, chaque année, sortaient clandestinement du pays pour obtenir une IVG, le Premier ministre Albert Reynolds prit l’initiative, en novembre 1992, d’une consultation référendaire. Le peuple irlandais fut appelé à se prononcer non pas par un, mais par trois référendums visant à réviser l’article 40.3.3 de la Constitution en y ajoutant trois dispositions distinctes. Les propositions portant sur la liberté de voyager et sur la diffusion d’informations furent adoptées avec respectivement 62,3 % et 59,9 % des suffrages exprimés. Mais l’amendement (le 12e) sur la légalisation partielle de l’avortement en cas de danger pour la vie de la mère n’obtint que 34,6 % de « oui ».
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L'Affaire Savita Halappanavar et le Référendum de 2018
L'affaire Savita Halappanavar, en 2012, a été un autre événement clé dans la lutte pour la légalisation de l'avortement en Irlande. Savita Halappanavar, une dentiste de 31 ans, est décédée des suites d'une septicémie après s'être vu refuser une IVG lors d'une fausse couche. Ce drame a suscité une vague d'indignation et relancé le débat sur l'interdiction de l'avortement.
À la suite de ce drame que le droit à l’avortement avait été étendu en 2013 aux cas où la grossesse présenterait un « risque substantiel » pour la vie de la femme, un critère vague n’encourageant guère les médecins obstétriciens à prendre une décision sachant qu’ils risquaient, avec la mère, 14 ans de prison en cas d’erreur de diagnostic.
La campagne du référendum a permis de libérer un grand nombre de témoignages sur les incohérences d’une législation aussi sévère. Derrière le droit à la vie de l’enfant à naître se trouvent des jeunes filles que l’on force à être mères, des couples dissimulant honteusement leur souffrance dans le secret d’un avortement effectué à l’étranger, des médecins démunis malgré leur devoir essentiel de sauver des vies, des femmes traumatisées d’avoir porté un enfant condamné à mourir et privées du droit de disposer de leur corps.
En 2016, le gouvernement irlandais a mis en place une Assemblée citoyenne pour étudier la question de l'avortement. L'Assemblée a recommandé la libéralisation de l'IVG, sans restriction, jusqu'à douze semaines.
Le 25 mai 2018, les Irlandais se sont prononcés à 66,4 % pour l'abrogation du 8e amendement à la Constitution. Ce résultat historique a ouvert la voie à la légalisation de l'avortement en Irlande.
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La Législation Actuelle
La légalisation de l'avortement est entrée en vigueur le 1er janvier 2019. Elle autorise l'IVG sans conditions jusqu'à 12 semaines et jusqu'à 24 semaines dans les cas de « risque pour la vie » ou de « grave danger pour la santé » de la femme enceinte.
Le projet de loi publié avant le référendum prévoit que l’IVG pourra être pratiquée sans justification pendant les douze premières semaines de grossesse ; jusqu’à vingt-quatre semaines en cas de risque grave pour la santé de la mère ; et ensuite seulement en cas d’anomalie fœtale.
Les Défis Persistants
Malgré la légalisation de l'avortement, des défis persistent en Irlande. L'accès à l'IVG peut être limité dans certaines régions, en raison de l'objection de conscience des médecins. De plus, la question de l'avortement reste un sujet de débat et de controverse dans la société irlandaise.
L'Irlande et l'Europe
L'histoire de l'avortement en Irlande s'inscit dans un contexte européen plus large. Alors que la plupart des pays européens ont légalisé ou dépénalisé l'avortement, des disparités persistent en matière d'accès à l'IVG. Dans certains pays, comme l'Italie, l'objection de conscience des médecins rend l'avortement difficile à obtenir. Dans d'autres, comme la Pologne, l'avortement est fortement restreint.
Le Parlement européen a adopté une résolution le 12 septembre 2017 pour rappeler que les lois anti-avortement constituent « une forme de violence à l’encontre des femmes et des filles » et encourager les Etats membres à légaliser l’avortement. On est loin d’une protection harmonisée au niveau européen. Autant de pays autant de législations.
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