L'histoire de l'interruption volontaire de grossesse (IVG) en France est marquée par des luttes, des souffrances et des victoires. Avant la loi Veil de 1975, l'avortement était illégal, poussant des milliers de femmes à recourir à des pratiques clandestines dangereuses, souvent au péril de leur vie. Cet article explore cette période sombre à travers des témoignages poignants, tout en mettant en lumière le chemin parcouru jusqu'à la constitutionnalisation du droit à l'IVG en 2024.
L'avortement clandestin : une réalité dangereuse
Avant la loi Veil, l'interruption de grossesse était un crime ou un délit. Les femmes qui cherchaient à avorter mettaient leur vie en danger, et ceux qui les aidaient risquaient de lourdes peines de prison. Chaque année, environ 300 femmes décédaient des suites d'avortements clandestins.
Témoignages d'avant la loi Veil
Marcelle Marquise, originaire d'Avignon, a avorté illégalement deux fois dans les années 1960. Mère de cinq enfants, elle a dû se débrouiller seule, recourant à des méthodes dangereuses comme l'ingestion de persil bouilli. "J'ai fait bouillir du persil, il a macéré et j'ai bu. Trois jours plus tard, le bébé partait, le fœtus s'en allait", raconte-t-elle. Ces expériences ont été marquées par des douleurs terribles et d'importantes hémorragies. "Je n'ai jamais rien dit parce qu'il ne fallait rien dire, c'était une honte", admet-elle.
Huguette Hérin, 86 ans, témoigne également de la violence de l'avortement clandestin. Elle raconte s'être jetée dans les escaliers du métro pour provoquer une fausse couche. "J'ai senti au bout de quelques mètres, comme si mon ventre se coupait en deux". À l'hôpital, elle a été traitée de "salope" par son médecin. Cette expérience a été vécue comme un "tsunami" : "parce que c'est violent, de toute façon, on ne se fait pas avorter par plaisir, c'est une horreur. C'est une horreur, vraiment."
Les "faiseuses d'anges" et les voyages à l'étranger
Face à l'interdiction, certaines femmes se tournaient vers des "faiseuses d'anges", des personnes non formées qui pratiquaient des avortements dans des conditions d'hygiène déplorables. Christiane Taubira a eu recours à une faiseuse d'anges en 1971, alors qu'elle était mineure. "On était persuadés que je ne survivrais pas", avoue-t-elle.
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D'autres femmes, ayant les moyens financiers, se rendaient aux Pays-Bas ou en Angleterre, où l'avortement était légal. Anne-Marie Cardon, 88 ans, se souvient des "autocars les uns derrière les autres" partant de Paris pour la Hollande. "C'était terrible pour moi. J'ai vécu la souffrance des femmes. Il n'y avait que des Françaises dans les cliniques, les salles étaient remplies de femmes."
Le rôle des militants et des médecins
Malgré les risques, des médecins et des militants se sont engagés à aider les femmes à avorter clandestinement. Au début des années 1970, une dizaine de médecins pratiquaient illégalement des avortements à Rouen, dans les locaux de l'association du Planning familial. Annie Chemla a rejoint le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (MLAC) en 1973. Elle témoigne des conditions terribles dans lesquelles les femmes étaient parfois traitées à l'hôpital après avoir tenté d'avorter : "Souvent, on laissait les femmes saigner et les médecins disaient que comme ça, elles ne recommenceraient plus…"
René Frydman, médecin et père scientifique du premier bébé-éprouvette français, s'est engagé pour légaliser l'avortement. Avec d'autres médecins, il a rejoint le Groupe information santé (GIS) et a lutté pour promouvoir la méthode Karman, une méthode par aspiration simple et peu douloureuse. "Il y avait une bataille d'idées parce qu'en fait, il y avait une idéologie sous-jacente. Si l'aspiration marche mieux et est plus facile à faire, alors ça va favoriser les avortements, donc il vaut mieux qu'elles en souffrent et en payent le prix", se rappelle-t-il.
La loi Veil : une avancée majeure
Le 17 janvier 1975, la loi Veil, portée par Simone Veil, alors ministre de la Santé, est promulguée. Elle dépénalise l'IVG et marque un tournant dans l'histoire des droits des femmes en France. La loi stipule qu'« une femme enceinte qui se trouve en situation de détresse peut demander à un médecin l’interruption de sa grossesse ».
L'évolution du droit à l'IVG après la loi Veil
La loi Veil a été assouplie à plusieurs reprises depuis sa promulgation. En 1979, elle est adoptée définitivement. En 1982, l'IVG est remboursée par la Sécurité sociale. En 1993, le délit d'entrave à l'IVG est réprimé. En 2014, la notion de « détresse » est supprimée des conditions de recours à l'IVG. En 2022, le délai légal de l'IVG instrumentale est allongé de douze à quatorze semaines de grossesse, et de cinq à sept semaines pour l'IVG médicamenteuse. Les sages-femmes sont autorisées à pratiquer des IVG instrumentales en établissement de santé. Les femmes peuvent réaliser une partie de la procédure d'IVG à distance, par téléconsultation. Le délai d'une semaine de réflexion est supprimé pour les majeures comme les mineures.
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L'inscription du droit à l'IVG dans la Constitution
Le 4 mars 2024, la liberté de recourir à l'IVG est inscrite dans la Constitution française. Cette inscription constitue une victoire historique pour les droits des femmes et une garantie supplémentaire contre toute remise en question de ce droit fondamental.
L'IVG aujourd'hui : témoignages et défis
Cinquante ans après la loi Veil, l'avortement reste un sujet délicat et les témoignages de femmes ayant eu recours à l'IVG sont encore rares. Une femme sur trois a recours à l'avortement au moins une fois dans sa vie, mais la honte et les tabous persistent.
La décision d'avorter
La décision d'avorter est un choix personnel et complexe. Pour certaines femmes, elle s'impose comme une évidence, sans longs débats intérieurs. Pour d'autres, elle est le résultat d'un processus de réflexion et de discussions. Myriam, 45 ans, évoque sa décision comme un processus. « Il y a eu une première décision, puis elle a été confirmée par des discussions et des réflexions. Elle a parfois été infirmée, parce que, physiologiquement, le corps bouge de manière rapide et les hormones sont assez puissantes », détaille-t-elle. Elle raconte avoir fini par trancher « de manière très pragmatique et rationnelle avec une liste de raisons d’avorter. À l’époque, j’avais 19 ans, je n’avais pas de travail stable, je faisais des petits boulots, j’étais à la fac, j’avais à peine commencé mes études. La décision était prise ».
L'accompagnement et le parcours de soins
L'accompagnement et le parcours de soins sont des éléments essentiels pour les femmes qui choisissent d'avorter. Cependant, certaines femmes se sentent perdues et mal informées. Marie explique : « Je n’étais pas en errance, mais je ne savais pas trop à quelle porte il fallait que je toque, et ce qu’il fallait que je fasse ». Et pourtant, poursuit-elle, « je disposais d’un certain capital économique et social. Il y avait des médecins dans ma famille, je vivais à Paris. J’avais tout pour être au meilleur endroit, et avec la meilleure prise en charge. Malgré tout cela, j’ai eu le sentiment d’être perdue ».
La question des délais peut également augmenter le sentiment de vulnérabilité et d'anxiété. Lucie, 29 ans, qui a avorté alors qu'elle était mineure, se souvient avoir vécu une semaine de réflexion particulièrement difficile. « Même si je savais que j’étais dans les temps pour une IVG médicamenteuse, cela m’a semblé très long, car ma décision était prise. Et il a également fallu cacher ma situation à mes parents pendant tout ce temps, car je ne voulais pas qu’ils soient au courant », explique-t-elle.
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Les violences médicales et les jugements
Certaines femmes témoignent de violences médicales et de jugements de la part du corps médical. Diane raconte : « Alors, ce bébé, on est contente ou pas ? », lance le gynécologue, sans même regarder Diane, lors de l’échographie de contrôle. Myriam a vécu le même type d’interaction avec une pharmacienne qui lui a demandé « si c’était une bonne ou une mauvaise nouvelle ». Des années plus tard, Myriam estime que son parcours de soins a été entaché par « une volonté de la dissuader d’avorter, au lieu d’éclairer sa décision ». Le gynécologue qu’elle a consulté ensuite a tenu à lui « montrer le fœtus » et « à lui faire écouter les battements du cœur ». « Là encore, j’ai trouvé ça d’une violence absolue, parce que le but, ce n’était pas de découvrir comment allait se passer une grossesse, c’était de m’en débarrasser. ».
Nathalie, quant à elle, a été installée « toute seule, sans aucune information, dans une salle très glauque ». « Ce que je retiens, c’est la froideur de l’accueil à l’hôpital. L’infirmière était glaciale et le médecin tirait la gueule. Il m’a lancé une petite phrase comme “aujourd’hui, c’est moi qui m’y colle car je suis de garde”. Il n’a vraiment pas été gentil avec moi. J’avais l’impression de déranger, d’être une pestiférée », se souvient-elle.
La douleur et les complications
La douleur est une sensation intime et multifactorielle, et chaque récit est unique. Diane mentionne une douleur physique très forte après un avortement médicamenteux : « Je faisais les cent pas en me tenant le ventre et en pleurant toute seule chez ma sœur. » Katia a vécu des complications à la suite de son IVG, qui ont provoqué un geste obstétrique très douloureux, pratiqué par sa gynécologue. Certaines expériences de douleurs physiques se vivent loin de toute intimité. Katia, qui a fait deux hémorragies en public à la suite de son avortement, se souvient avoir dû raconter les raisons aux personnes qui l’avaient vue. Elle a ensuite dû attendre « dans une salle avec des femmes enceintes ».
Les clichés et la stigmatisation
La parole sur l'IVG reste encore rare, et de nombreux clichés et tabous persistent. Nathalie estime que « les femmes ressentent encore une forme de honte ». L'expression « avortement de confort », utilisée par les anti-IVG, laisse entendre que l'avortement est un geste auquel les femmes auraient recours par pure négligence, voire par paresse.
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