L'insémination post-mortem (IPM), une procédure consistant à réaliser une fécondation après le décès du géniteur, suscite de vifs débats éthiques et juridiques à travers l'Europe. Bien que cette pratique soit interdite en France depuis l'adoption des lois de bioéthique en 1994, elle est autorisée, sous conditions, dans d'autres pays européens, notamment en Espagne. Cette disparité législative soulève des questions fondamentales sur le droit à la vie privée et familiale, le respect du projet parental et la marge d'appréciation des États en matière de bioéthique.

PMA en France : Évolution et Interdictions

En France, les premières inséminations artificielles remontent au 19e siècle, et le premier enfant conçu par fécondation in vitro est né en 1982, selon l'Inserm. La loi du 6 août 2004 rappelle expressément que le décès d’un des parents met fin au processus médical. Au cours de sa campagne présidentielle de 2017, Emmanuel Macron a promis d'ouvrir la procréation médicalement assistée (PMA) à toutes les femmes. La loi du 2 août 2021 relative à la bioéthique a ouvert la possibilité pour une femme non mariée d’accéder à l’assistance médicale à la procréation. Le Comité consultatif national d'éthique (CCNE) s'est déclaré favorable à cette extension de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules. La nouvelle loi prévoit également de lever l'anonymat du don de gamètes. En cas d'insémination artificielle avec le sperme ou les ovocytes d'un donneur, l'enfant aura le droit d'apprendre certaines informations sur ce donneur à l'âge de la majorité.

Cependant, malgré ces avancées, la législation française maintient des restrictions importantes. D’une part, lorsque le couple est formé d’un homme et d’une femme, elle interdit de réaliser une insémination artificielle en cas de décès du conjoint ayant procédé, avant son décès, à la conservation de ses gamètes en vue d’une procréation artificielle par sa conjointe à la suite de son décès. D’autre part, les dispositions de l’article L. 2141-11-1 du code de la santé publique, qui interdisent l’exportation de gamètes conservées en France si elles sont destinées à être utilisées, à l’étranger, à des fins qui sont prohibées sur le territoire national, visent à faire obstacle à tout contournement des dispositions de l’article L. 2141-2 du même code.

L'IPM en Europe : Diversité des Approches Législatives

Contrairement à la France, plusieurs pays de l'Union européenne autorisent l'insémination post-mortem, bien que souvent sous des conditions strictes. En Espagne, par exemple, la PPM est autorisée, bien que conditionnée. Selon la loi espagnole, seul le futur père peut consentir, ante mortem, à la fécondation jusqu’à un an après son décès.

En Allemagne, depuis une réforme entrée en vigueur en 2018, les banques de sperme ont l'obligation de conserver l'identité des donneurs pendant 110 ans. Elisabetta Pulice, experte consultante en déontologie médicale auprès de la fédération des médecins en Italie, explique que, de l’autre côté des Alpes, le consentement à la PMA est irrévocable. C’est sur ce fondement que s’est appuyé le tribunal de Lecce, le 24 juin 2019, pour avoir autorisé une insémination d’embryon post mortem. En 2023, la Cour constitutionnelle italienne a considéré que la protection de l’embryon l’emporte sur le choix du géniteur. L’irrévocabilité du consentement du père est prévue parce que « la loi italienne est fondée sur la protection de l’enfant à naître ».

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Cette diversité des approches législatives reflète des divergences de vues sur les questions éthiques soulevées par l'IPM, notamment en ce qui concerne le droit de l'enfant à connaître ses origines, le deuil de la mère et la nécessité d'un consentement éclairé du défunt.

Décisions Juridiques et Droit au Respect de la Vie Privée

Plusieurs décisions juridiques récentes illustrent les tensions entre la législation française interdisant l'IPM et le droit au respect de la vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme (CEDH).

Dans une affaire portée devant le Conseil d’État, une veuve contestait le refus qui lui avait été opposé de poursuivre le parcours d’assistance médicale à la procréation dans lequel elle s’était engagée avec son conjoint aujourd’hui décédé. Le Conseil d’État a jugé que l’interdiction ainsi posée par le Parlement français se situe dans la marge d’appréciation dont chaque État dispose pour l’application de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Il a estimé que le Parlement a souhaité, après des débats approfondis sur cette question et de nombreuses consultations, maintenir l’interdiction de la PMA post-mortem pour tenir compte de la différence de situation entre une femme en couple, dont la PMA répond au projet parental du couple et dépend donc du maintien du consentement des deux membres du couple et de leurs liens de couple, et une femme célibataire, qui a conçu seule, dès l’origine, un projet parental à l’issue duquel l’enfant n’aura qu’une filiation maternelle. Par cette loi, le Parlement a cherché un juste équilibre compte tenu des questions différentes que soulèvent ces deux situations, sans fixer un cadre incohérent qui aurait dans son principe porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée des femmes veuves et n’aurait ainsi pas été compatible avec l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales qui protège ce droit.

Dans une autre affaire, le Conseil d’État a statué en faveur de la PPM, le 31 mai 2016, en ordonnant une exportation vers l’Espagne d’embryons après le décès du géniteur. En décidant ce transfert, la haute juridiction administrative a alors permis la délocalisation d’une pratique pourtant interdite en France. Le tribunal administratif de Rennes, le 11 octobre 2016, est allé plus loin en jugeant que l’intérêt de l’enfant à naître est un objectif conforme au droit à la vie privée énoncé en l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’Homme.

La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a également été saisie de plusieurs affaires concernant l’interdiction d’exportation de gamètes ou d’embryons vers un autre pays en vue d’une procréation post mortem. Dans une décision rendue le 14 septembre 2023, la CEDH a estimé que les autorités internes ont ménagé un juste équilibre entre les intérêts concurrents en jeu et que l’État défendeur n’a pas outrepassé la marge d’appréciation dont il disposait. Il n’y a donc pas eu violation de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l'Homme.

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Ces décisions montrent que la question de l'IPM est complexe et que les tribunaux doivent trouver un équilibre délicat entre les différentes valeurs et intérêts en jeu.

Enjeux Éthiques et Sociétaux

L'insémination post-mortem soulève de nombreuses questions éthiques et sociétales. Yannis Constantinides, professeur d’éthique appliquée, s’inquiète d’un vacillement de la finalité thérapeutique de la PMA vers une reconnaissance d’un droit absolu à la maternité. Le professeur opère un parallèle entre le projet de loi sur la fin de vie, interrompu pour cause de dissolution de l’Assemblée nationale, et l’élargissement des droits à la procréation médicalisée. « On va de plus en plus vers la satisfaction de désirs individuels de mieux maîtriser son existence » en conclut-il. Outre les désirs individuels, cette ouverture est en adéquation avec la politique nataliste d’Emmanuel Macron qui souhaitait un « réarmement démographique » le 16 janvier 2024. « L’élargissement d’AMP aux couples de femmes et aux femmes seules participe de la volonté d’augmenter le taux de la natalité, y compris en remédiant à l’infertilité sociale » explique Bérengère Legros, maître de conférences en droit privé. « La reproduction, dans nos sociétés occidentales, devient un problème de santé publique. L’accroissement de l’infertilité a été mis en lumière au niveau mondial pointant un déclin du nombre de spermatozoïdes ».

Parmi les principales préoccupations figurent :

  • Le consentement du défunt : Comment s'assurer que le défunt aurait consenti à l'IPM et comment interpréter son consentement en l'absence de directives claires ? En France, le comité consultatif national d’éthique a émis un avis en 2011 sur un éventuel encadrement de la PPM. Il envisage le recueil du consentement du géniteur ainsi qu’un délai de réflexion pour la mère, après le décès du père, pour éviter qu’une décision ne soit prise sous le coup de l’émotion. La question se pose de savoir si le consentement du géniteur sera recueilli par un acte notarié.

  • L'intérêt de l'enfant : Quel est l'impact de l'absence du père sur le développement de l'enfant et comment garantir son bien-être dans une telle situation ? Le tribunal administratif de Rennes, le 11 octobre 2016, a jugé que l’intérêt de l’enfant à naître est un objectif conforme au droit à la vie privée énoncé en l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’Homme.

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  • Le deuil de la mère : Comment accompagner la mère dans son deuil et comment éviter qu'elle ne projette sur l'enfant des attentes irréalistes liées à la perte de son conjoint ?

  • Les droits successoraux : Comment l'IPM affecte-t-elle les droits successoraux de l'enfant et comment résoudre les éventuels conflits d'héritage ? En Espagne, Maria Belén Andreu Martinez, professeure de droit à l’université de Murcia, rapporte la complexité des successions à cause des PPM.

  • La politique nataliste : L’élargissement d’AMP aux couples de femmes et aux femmes seules participe de la volonté d’augmenter le taux de la natalité, y compris en remédiant à l’infertilité sociale. La reproduction, dans nos sociétés occidentales, devient un problème de santé publique. L’accroissement de l’infertilité a été mis en lumière au niveau mondial pointant un déclin du nombre de spermatozoïdes.

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