Pour une femme, la naissance d’un bébé est souvent présentée par la société comme un événement « magique », synonyme de « bonheur immense et immaculé ». Or, cette vision idyllique occulte une réalité plus complexe, faite de difficultés, de remous et de souffrances physiques et psychologiques. Illana Weizman, dans son ouvrage « Ceci est notre post-partum », brise le tabou qui entoure cette période méconnue et propose une réflexion essentielle pour une meilleure prise en charge des mères.

Le tabou du post-partum : invisibilité et silence

Le post-partum, cette période qui suit l’accouchement, dont la durée varie selon les femmes, est un sujet largement absent des discours et des représentations. Comme le souligne Illana Weizman, il est étonnant que cette étape de la vie de la moitié de l’humanité soit rendue invisible. Cette invisibilité est liée au mythe d’une maternité forcément belle et épanouissante. Dès que quelque chose contredit ce mythe, la société tend à le cacher.

Le corps post-partum est un corps qui saigne pendant des semaines, un corps qui rappelle la vieillesse, qui est affaissé, qui va à l’encontre de ce qui est demandé aux femmes, en termes de productivité et d’esthétique. On va donc le laisser en coulisse, le temps qu’il soit à nouveau présentable. Les femmes ont intégré ces normes, dès l’enfance. Quand on en vient à vivre cette expérience et que notre vécu ne correspond pas à ce qui est attendu de nous, alors on va le cacher et le censurer.

Ce tabou remonte à l’Antiquité, où le sang des règles était déjà diabolisé. Culturellement, cette vision négative est encore ancrée aujourd’hui.

#MonPostPartum : libérer la parole et briser l'isolement

Face à ce silence, Illana Weizman a lancé le hashtag #MonPostPartum, un espace de parole où les femmes peuvent partager leurs expériences et briser l'isolement. Ce hashtag a permis de fédérer de nombreux témoignages sur ce phénomène particulier et mal connu.

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En février 2020, une publicité sur des produits du post-partum était censurée à la télévision américaine le soir des Oscar. « Il n’y avait rien de trash dans ce spot, qui montrait la réalité d’une femme qui vient d’accoucher, portant des protections adaptées, c’était même assez émouvant », se souvient Illana Weizman. Écœurée, la sociologue et militante féministe lançait dans la foulée avec trois amies militantes le #MonPostPartum, qui ouvre un espace de parole sur ce sujet très tabou, et via lequel des milliers de femmes vont livrer leur témoignage.

La création de ce hashtag a généré environ 15 000 témoignages en 24 heures. La sociologue a, depuis, publié un livre, Ceci est notre post-partum : défaire les mythes et les tabous pour s'émanciper.

Les réalités du post-partum : entre bouleversements physiques et émotionnels

Le post-partum est une période de profonds bouleversements pour le corps et l'esprit. Les femmes sont confrontées à des douleurs physiques, des saignements (lochies), des cicatrices (épisiotomie), des problèmes d'allaitement, des hémorroïdes, etc. Elles peuvent également souffrir de dépression post-partum, d'anxiété, de fatigue intense et d'un sentiment de perte de contrôle.

Le corps et l'expérience post-partum terrorisent notre société. Ils débordent, ils sont discordants, ils heurtent les structures de la domination masculine, ils menacent d'en dévoiler le secret, de jeter une grande ombre sur ces représentations idylliques fallacieuses.

Trop souvent, les femmes ne sont pas suffisamment informées et préparées à ces changements. Elles se sentent alors anormales, incomprises et aliénées.

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L'importance de l'information et de la préparation

Illana Weizman insiste sur l'importance de l'information et de la préparation au post-partum. Elle rappelle que « une femme bien informée est une femme libre ». L'idée est de mieux prévenir les difficultés pour les mères et surtout de les normaliser pour que cette expérience soit vécue le plus sereinement possible.

Aucune femme de mon entourage ne m’avait parlé du post-partum, c’est une sorte de pudeur largement répandue, « pour ne pas faire peur », entend-on souvent. Mais ce qui m’a fait peur, c’est précisément de ne pas savoir ce que j’allais traverser ! Même dans le champ médical, ça n’est pas abordé. Les grossesses sont très suivies, il y a des séances de préparation à l’accouchement, mais rien sur le post-partum : à partir du moment où l’enfant est né, c’est le trou noir.

Pourtant, ce serait simple de créer des modules de préparation. Personne ne m’avait prévenue que j’aurais des tranchées [des contractions pour que l’utérus retrouve sa forme et sa taille normales] si fortes et douloureuses que j’irais aux urgences, croyant faire une hémorragie interne, alors que c’était normal. Si j’avais su que cela pouvait arriver, cela m’aurait épargné ces angoisses traumatisantes.

Des pistes pour une meilleure prise en charge du post-partum

Illana Weizman propose des pistes politiques pour améliorer le suivi post-partum. Elle plaide pour une véritable refonte du système avec des politiques de santé publique plus proches des mères, plus englobantes, plus poussées, ainsi que des réformes économiques ambitieuses.

Elle milite notamment pour la mise en place d’un congé paternité, ou “coparental” obligatoire et équivalent à celui de la mère, afin de “partager le poids de la charge parentale dès les premiers jours de l’enfant et d’établir ainsi des habitudes de parentalité égalitaires qui s’inscriront sur le long terme”.

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Le 1er juillet entrera en vigueur le congé paternité porté à 28 jours. Cette mesure peut-elle changer la donne ? Ce congé coparental n’est assorti que de 7 jours obligatoires, c’est largement insuffisant ! Pour répondre à la souffrance psychique des mères, il faut un congé égalitaire pour les deux parents, sur un temps long et rémunéré.

La France est à la traîne, et pas seulement en se référant aux pays nordiques. L’Espagne a mis en place un congé parental obligatoire et rémunéré de 16 semaines pour la mère et le coparent. Cela montre bien que tout est une question de volonté politique, et de moyens financiers.

Elle souligne également l'importance d'un accompagnement psychologique sur un temps long.

S'inspirer des modèles étrangers

Illana Weizman explore les différentes mesures d’accompagnement dans le monde et propose de s’inspirer des modèles étrangers.

Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, il y a cette idée qu’il faut un village pour élever un enfant. Pendant une quarantaine de jours, les femmes de la communauté sont au chevet de la jeune mère, la nourrissent, s’occupent des tâches domestiques et prennent soin d’elle et son bébé.

Dans les sociétés occidentales qui accompagnent le post-partum, ce « village » est composé notamment de professionnels de santé. Aux Pays-Bas, lorsqu’il n’y a aucune complication, la mère sort de la maternité le jour de l’accouchement. Mais elle est accompagnée par une infirmière spécialisée, qui vient chez elle durant huit jours, huit heures par jour, dans le cadre de soins pris en charge par l’Etat. Elle l’accompagne sur la mise en place de l’allaitement, le premier bain, le nettoyage de la cicatrice du cordon ombilical, la rééducation du périnée…

Si on avait en France cette prise en charge automatique, on préviendrait bien mieux la dépression du post-partum, qui touche une femme sur cinq. Parce que quand on est sous l’eau, c’est compliqué de demander de l’aide, surtout quand on vit loin de ses proches et que le coparent travaille.

Conseils aux futures mères

Illana Weizman conseille aux futures mères de se préparer au post-partum en amont, pendant la grossesse. Selon les moyens du foyer, on peut essayer de s’organiser pour que le coparent prenne un congé de plusieurs semaines dès le retour de la maternité. On peut aussi mettre en place un réseau de soutien en sollicitant ses proches, par exemple pour s’occuper des enfants aînés. Ou leur demander d’offrir des heures de ménage, des repas chauds, des soins post-partum, des massages.

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