Introduction
Le recueil Les Amours jaunes de Tristan Corbière est une œuvre complexe qui déconstruit les notions traditionnelles de l'amour. Loin de l'idéalisation romantique, Corbière présente un monde où l'amour est synonyme de trahison, de corruption et de désillusion. Cet article se propose d'explorer les différentes facettes de cette vision pessimiste de l'amour, en analysant notamment la représentation de la femme, la dégradation de l'idéal amoureux et la cruauté inhérente aux relations humaines.
L'Amour Décliné : Bien Plus Qu'Une Simple Idylle
L'amour, dans Les Amours jaunes, dépasse la simple relation entre deux êtres. Il englobe un éventail d'émotions et d'attachements, allant de "l'amour pour les marins, la mer, la Bretagne, le monde, la vie…, bref un amour tout-puissant et inassouvi, créateur de souffrance". Cependant, cette conception expansive de l'amour est immédiatement confrontée à la négativité, à la "rupture, la dissonance, la disjonction, par le « jaune » de la négativité". Cette couleur, omniprésente dans le recueil, symbolise la trahison, la corruption et la prostitution universelle, posant ainsi la question fondamentale de la place de l'amour dans un tel contexte.
Corbière, contrairement à Rimbaud et aux surréalistes, ne semble pas croire à la possibilité de "réinventer" l'amour. Dans ses pages désillusionnées, la relation homme-femme est réduite à une succession d'expériences négatives : la guerre, la chasse, le supplice, le commerce et le théâtre. Seule l'immersion dans l'océan offre une perspective différente, où l'amour et la mort sont redéfinis. Le désamour va de pair avec le "déchant", et le "mal-aimé" avec le "mécrit", soulignant ainsi la dimension douloureuse et amère de l'amour chez Corbière.
Pour Corbière, l'essentiel n'est donc pas l'amour du couple, ni l'amour de soi, mais "l'amour de l'autre". Cette notion d'altérité est au cœur de sa poétique, qui explore les complexités et les contradictions des relations humaines.
La Femme : Archétype de la Négativité Amoureuse
Dans Les Amours jaunes, la femme est souvent réduite à un archétype, "l'éternel Madame", incarnant la négativité de l'amour. Corbière, héritier des Fleurs du mal de Baudelaire, participe à la misogynie fin-de-siècle en contribuant au mythe de la femme fatale. Cette figure féminine est perçue comme une menace, une source de souffrance et de destruction pour l'homme.
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La femme est également présentée comme "l'éternelle absente", celle qui ne répond pas à la "sérénade des sérénades", celle qui refuse d'ouvrir sa fenêtre, métaphore du corps, du regard et du cœur. Cette absence physique et émotionnelle renforce l'idée d'une guerre des sexes, d'une solitude irréconciliable entre l'homme et la femme. Le féminin, charnellement absenté, devient alors une simple métaphore, un pur signifiant, un nom, une "rime en elle", ou un "e" muet.
Déromantisation de l'amour
Les Amours jaunes "déromantisent" l'amour en ruinant l'image idéaliste traditionnelle de l'élévation par l'amour. Corbière substitue "l'éternel Madame" à "l'éternel féminin" de Goethe, abaissant ainsi l'amour et transgressant l'accord sentimental et mystique entre l'homme et la femme. L'aspiration à l'infini est ramenée à la réalité quotidienne, domestique et bourgeoise du "Madame" qui doit "repasser ses fichus". La plongée dans le prosaïque et le familier parodie la chute grandiose et luciférienne des "anges déchus" romantiques. Le "mystère" de la femme est réduit à de simples catégories grammaticales : "féminin singulier".
Le duo amoureux, réuni le temps d'une "sérénade", est dégradé en un moment trivial : bonnet de nuit. Corbière brise l'envol lyrique en faisant du donneur de sérénade un homme se déplaçant à dos d'âne ou volant chaussons aux pieds : "Pour mules mes pieds ont des ailes".
Réduction à la Prostitution
La dégradation anti-idéaliste passe aussi par la réduction de l'amour à la réalité "sordide" de la prostitution. La femme, perçue comme un "mannequin idéal", trouve sa place derrière la vitrine, marchandise parmi les marchandises. Avec cette "camarade", "femme trois fois fille", hyperbole de la sexualité "jaune", on a déjà quitté le "vert paradis des amours enfantines".
La légèreté devient un attribut essentiel du féminin selon Corbière, qui réécrit en jaune l'adage hérité de François Ier : "Car on dit que : bête varie…". Sœur de la lune, la femme hypocrite cache quelque chose : "J'ai peur du rire de la Lune, / Cafarde, avec son crêpe noir". Dans le "Sonnet à sir Bob", l'inconstance se traduit de manière bouffonne, puisque la fidélité et la noblesse de "race" s'incarnent dans le chien "pur sang", et non dans la "maîtresse" impure, qualifiée de "femme légère". L'ode ronsardienne ou banvillesque "Après la pluie", composée avec légèreté, décrit les aventures d'une "cocotte". C'est l'occasion pour Corbière de fondre ensemble métaphoriquement les états de l'âme et les états du ciel :
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La passion c'est l'averse
Qui traverse
Mais la femme n'est qu'un grain.
Tout exprime l'inconstance et l'inconsistance d'un être voué à passer, à se ternir, à être consommé, comme un "vrai déjeuner de soleil". La valeur de la femme, c'est toujours sa valeur marchande : "ou qui que tu sois, chère / ou pas chère". La lumière faussement atmosphérique qui baigne ces rapports humains est celle de l'or de l'échange monétaire : "doublé d'or comme les cieux !". Après l'amour comme "après la pluie", il n'y a pas d'autre soleil levant que la pièce d'or.
Dans "Femme", la voix féminine clame sa vérité de fille facile, dans un parler populaire lui aussi léger, faisant disparaître l'adverbe de négation : "Où vais-je - femme ! Après… suis-je donc pas légère / Pour me relever d'un faux pas". La syllepse sémantique sur l'adjectif, double sens mêlant le plan physique et moral, la montre habile et agile, toujours encline à chuter moralement, toujours prête à recommencer. Telle est le chemin fatal ("où vais-je ?"), tout tracé, de cette "Femme" archétypale.
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Caractère Éphémère de l'Amour
Le caractère éphémère de l'amour peut être aussi affirmé par l'amant. Dans "Guitare", le couple dure le temps d'une "cigarette", et la rhétorique de la séduction joue sur la proximité lexicale du champ dérivationnel entre voler, s'envoler, convoler, ainsi que sur l'homonymie du vol :
Ne crains pas de longueurs fidèles :
[…]
Voleur de nuit, hibou d'amour
M'envole au jour.
Le poète donne la parole au cynisme de l'amour volage, sans lendemain, en prenant le mot "sérénade" au pied de la lettre : le temps d'un soir. Dans "Élizir d'Amor", Corbière, dès le titre pseudo-espagnol ou pseudo-italien, renverse de manière carnavalesque le mythe de Tristan et Iseult, comme le code du langage amoureux misant sur l'éternité des sentiments : "- Ouvre : je passerai vite, / Les nuits sont courtes l'été…". Quoi de plus inutile ici qu'un philtre d'amour ! Le parti pris vaguement libertin de la passade peut conduire à la subversion même de l'idée de "sérénade" : "Vais m'en aller", conclut l'amant déserteur à la fin de "Rescousse", l'ellipse du pronom personnel ayant ici comme une dimension performative.
Duplicité et Trahison
De volage, la femme devient fallacieuse, masquée, "Double femme, va !… ", faisant face au "novice" ou au "pilotin" de l'amour, que leur jeunesse condamne. Cette duplicité apparaît dans l'incipit du sonnet "À l'éternel Madame", qui d'emblée fait tomber la statue et la stature de la femme en la plaçant dans un univers de faux-semblants et de simulacres, effigie des jeux de la chevalerie (voir l'expression "courir le mannequin"), figure des jeux de massacre de la foire : "Mannequin idéal, tête-de-turc du leurre". L'homme, "éternel Jocrisse", est la grande dupe de la comédie amoureuse, qui instaure toujours deux scènes, l'une sur laquelle on trompe, l'autre sur laquelle on est trompé. La femme, figure de l'ombre, manipulatrice ("Et toi dans les coulisses"), tire les ficelles ; l'homme devient amuseur malgré lui : "Fais-nous sauter, pantins nous payons les décors". L'amant trompé tient la chandelle ("nous éclairons la rampe"), et cette lumière fait éclater au grand jour son cocuage hyperbolique ("têtes dix-cors").
Le réseau connotatif se met en place ici à partir d'une convergence entre l'isotopie théâtrale et l'isotopie amoureuse : le "pompier" de la "coulisse" éteint tous les feux. Cette dimension de trahison culmine dans le grand motif "jaune", lié pleinement au titre du recueil, du "baiser de Judas", qui apparaît trois fois dans le livre. Dans "Femme", ce baiser maléfique convoque la figure du Christ et l'image du crucifix accroché au-dessus du lit :
Oui ! - Baiser de Judas - Lui cracher à la bouche
Cet amour ! - Il l'a mérité -
Lui dont la triste image est debout sur ma couche,
Implacable de volupté.
La duplicité se fait ici ambivalence profonde, jouissance irrépressible dans la haine, et imprécation blasphématoire, jouissance irrépressible dans la profanation de l'image de dévotion. La violence de ce quatrain très baudelairien est dirigée contre un amant conspué par l'amante, avec, en surimpression, la passion amoureuse et la passion christique. Ce que l'on nomme "amour", chez Corbière, quand il n'est pas mendié, acheté ou vendu, est craché au visage du "mal aimé, mal souffert" comme une insulte homicide. La femme-bourreau prend plaisir à mener sa victime à la mort.
Le "Judas" s'associe aussi à l'œil, et pas seulement à la bouche. On le rencontre sur la porte où se donne la sérénade, ou sur la porte du bordel, autrement dit sur toutes les portes du désir. Le "Sonnet de nuit" se clôt sur un "Eh bien ! Ouvre Iscariote, / Ton judas pour un baiser". Le calembour montre que l'ouverture amoureuse reste sans illusion sur son issue. La rime "Iscariote" / "garrotte" fait de l'amour un vaste guet-apens menant au supplice. La femme-Judas donne un baiser mortel comme l'affirme clairement le tercet précédent, écho direct du poème "Femme" : "Pour toi, Bourreau que j'encense, / L'amour n'est que vengeance ?". L'aventure de Bitor montre que le franchissement du seuil sera funeste : "Le judas darde un rai". L'alliance sonore judas / darde dans sa cacophonie de dentales, jointe à cette personnification du trou dans la porte, crée un climat inquiétant : regard vide, anonyme, et lumière agressive, contondante.
Cruauté et Animalisation
La cruauté de la "Bête féroce" constitue le troisième trait féminin majeur. La bouche féminine cache une gueule d'hyène : "Ris ! montre tes dents !". Dès "À l'éternel Madame", l'animalisation apparaît comme l'une des incarnations désirées de la femme, et Corbière donne sa propre version de la légende médiévale du "Cœur mangé" : "Féroce, sainte, et bête, en me cherchant un cœur…". La série adjectivale initiale, contredite par la fin du vers qui semble connoter la dévoration, suscite ainsi une grande ambiguïté, qui sera constante dans Les Amours jaunes, entre bestialité et bêtise.
La structure spatiale de la "sérénade" suppose un balcon métallique, une grille ou une jalousie. Le premier poème de la série métaphorise immédiatement cette donnée stéréotypée pour en faire une arme ou un instrument de supplice : "Herse hérissant rouillée / Tes crocs où je pends et mords". Et plus loin la figure dérivative virtuelle liant gril à grillage évoque le bûcher des supplices infernaux ou inquisitoriaux : "Ton balcon : gril à braiser ?…". La loi de l'amour, c'est la primitive et primaire loi du talion, une "vendetta" située en dehors de toute justice sociale institutionnelle : "Mauvais œil à l'œil assassin ! / Fer contre fer au spadassin !". Le fer forgé du balcon de la "sérénade" donne des armes.
L'Amour : un Champ de Bataille
La relation homme-femme trouve ses métaphores paradigmatiques dans la chasse, la guerre, le duel, voire la boucherie comme dans "Sonnet de nuit", qui montre des "crocs". Le rapport affectif n'est rien d'autre qu'un rapport de domination, voire de destruction. L'amour se dit en termes de défaite ou de victoire, de soumission ou d'humiliation, loin de toute forme de tendresse : "Viens baiser ton vainqueur !". De même, la passante de "Bonne fortune et fortune" aura son "petit air vainqueur".
L'homme en amour apparaît comme une éternelle bête de proie : "cherche, apporte, pille" - piller ayant le sens ancien et technique, en parlant du chien, de "se jeter sur le gibier". Corbière renouvelle ici le topos pétrarquiste, hérité des élégiaques latins, de la chasse d'amour. Toute son érotique de la cruauté animale repose sur le grand calembour fondé sur la paronomase réunissant la vénerie et la vénusté, ou le vénusien. Le jour de Vénus est le jour du duel, le jour de la "vénerie", comme l'indique "Duel aux camélias" : "Veneris dies". Le diptyque "Duel au camélia" et "Fleur d'art", duel de textes, met en scène cette conception agonistique de l'Éros selon laquelle l'expression "être touché" par l'autre prend un sens éminemment littéral : "L'amour est un duel : - bien touché ! Merci". Le sentiment devient pure sensation chromatique ("noir", "rose", "blanc", "jaune" et "rouge" avec les "camélias") et pure sensation physique ("sang panaché"). La femme triomphe dans son éclat immaculé de "fille de marbre", pure plastique dénuée de cœur.
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