L'hôpital Ibn Sina de Rabat, anciennement l'hôpital civil de Rabat puis hôpital Avicenne, a marqué le paysage urbain et la mémoire collective du Maroc pendant plus de 70 ans. Démoli en 2024, cet édifice emblématique laisse place à un nouvel hôpital futuriste de 33 étages. Bien que ce projet suscite un certain enthousiasme, il est essentiel de s'interroger sur la signification patrimoniale de l'ancien hôpital et son rôle dans l'histoire du Maroc.

Un "Monument Emblématique" en Voie de Disparition

Quelques semaines après la destruction de l'aile sud de l'hôpital, un article poignant signé par le docteur Anwar Cherkaoui et co-signé par d'anciens médecins de l'hôpital a paru dans le quotidien marocain L'Opinion. L'article décrit l'édifice comme un "monument emblématique", un "témoin muet" et un "repère indélébile dans la mémoire collective du Maroc".

La vétusté de l'ancien bâtiment a été avancée comme motif pour justifier sa démolition. Cependant, il est légitime de s'interroger sur l'absence de reconnaissance patrimoniale attribuée à cet édifice, qui constituait un véritable "lieu de mémoire" pour une partie significative des Marocains. Cette absence de reconnaissance est d'autant plus surprenante dans une ville comme Rabat, dont le centre-ville a été inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en 2012.

L'Hôpital Ibn Sina : Un "Lieu de Mémoire"

Cet article invite à questionner le statut patrimonial de cet édifice. Bien qu'il soit un héritage colonial, son usage et son histoire lui ont progressivement octroyé de nouvelles significations, qui s'étendent des logiques ségrégationnistes ayant influencé sa configuration spatiale initiale jusqu'à son lien avec les événements violents de la seconde moitié du XXe siècle. Cette analyse s'appuie sur le concept de "lieu de mémoire" tel qu'il a été défini par l'historien Pierre Nora. Selon Nora, un objet "devient lieu de mémoire quand il échappe à l'oubli" et "lorsqu'une collectivité le charge d'affect et d'émotions".

Outre les valeurs architecturales matérielles définies par des institutions telles que Docomomo, notre recherche propose d'explorer des perspectives patrimoniales intégrant la dimension sociale, ainsi que d'autres formes potentielles de valorisation susceptibles d'enrichir la compréhension du patrimoine moderne. En mettant en lumière les valeurs liées à la construction sociale et culturelle d'édifices emblématiques de l'architecture moderne, souvent sous-estimée ou encore absente des narrations historiques, cette contribution vise à compléter la littérature existante sur les lieux de mémoire dans les anciennes colonies françaises.

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L'Architecture et l'Emplacement : Héritage du Mouvement Hygiéniste

Construit entre 1945 et 1954, dans ce qui était considéré comme la banlieue chic de Rabat, l'hôpital Avicenne, nommé à l'origine du projet "hôpital civil de Rabat", est l'œuvre des architectes Édouard Delaporte, Jean-Marie Bonnemaison et Jean-François Robert. L'historien du Maghreb Daniel Rivet qualifie l'hôpital d'« impressionnant prototype de l'hôpital paquebot alors en vogue » et le décrit comme une « réalisation d'avant-garde ».

Implanté dans un quartier résidentiel, à l'écart de l'agitation urbaine et en lisière de la forêt de Zaër, l'édifice bénéficie d'une situation surélevée offrant, depuis ses étages supérieurs, une vue dégagée sur l'océan Atlantique. La qualité de l'air y est d'autant plus favorable que le quartier reste encore peu urbanisé au début des années 1950.

Le choix de ce site semble être directement influencé par les idées du mouvement hygiéniste, qui ont eu en France et dans ses colonies une grande influence sur l'emplacement des hôpitaux au XXe siècle. Ils ont généralement été construits en banlieue, pour profiter de la faible densité du quartier, de l'aménagement d'espaces extérieurs de qualité et des éléments naturels. La nature et les jardins qui entourent l'hôpital sont considérés comme des composantes du soin et de la thérapie, en raison de la qualité de l'air, de la lumière et de la présence de lieux de promenade pour les patients.

Modernité et Innovation : Un Hôpital d'Avant-Garde

L'édifice a été conçu avec une ossature de béton qui permet une façade libre et un toit terrasse. Sa typologie le place entre l'hôpital vertical et le monobloc dans lequel les fonctions se superposent. Dans le journal télévisé du 2 décembre 1954 "Les Actualités françaises", la séquence consacrée à l'inauguration de l'hôpital insiste sur l'aspect novateur de l'édifice : "Rabat possède dès aujourd'hui la plus moderne formation hospitalière d'Afrique du nord." La séquence présente les équipements médicaux qualifiés d'"ultramodernes", dont les services chirurgicaux dotés de blocs opératoires climatisés, ainsi que la buanderie et la stérilisation "automatiques qui communiquent directement avec chaque étage".

Un "Cache-Misère" de la Politique Coloniale ?

Avant l'installation de la médecine moderne, apportée par la France dans le contexte du Protectorat français (1912-1956), il existait au Maroc une médecine populaire. Durant les vingt premières années du Protectorat, plusieurs hôpitaux et dispensaires sont construits à Rabat (l'hôpital Moulay Youssef, l'hôpital Marie Feuillet, etc.), ainsi que dans les autres grandes villes (Casablanca, Meknès, Marrakech, Mazagan, Fès, etc.). C'est la médecine militaire qui est chargée de la santé du pays jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En 1945, un plan d'équipement sanitaire est mis en application, ce qui entraîne la construction de plusieurs hôpitaux civils dans les grandes villes, dont ceux d'Oujda et de Meknès. Ce dernier, conçu au début des années 1950 par les architectes Gaston Goupil et Édouard Delaporte, présente la même typologie que l'hôpital de Rabat, avec une capacité moindre de 470 lits.

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Mais selon Daniel Rivet, ces structures urbaines, y compris l'hôpital civil de Rabat, ne sont qu'un "cache-misère" destiné à "assainir la ville", puisque la population rurale était très peu dotée d'équipements sanitaires. Il explique comment le dispositif hygiéniste a constitué un outil colonial et politique autant que médical, dans lequel les lieux de soins pour colons et pour indigènes demeurent distincts jusqu'à la fin du Protectorat en 1956, sauf en cas de dérogations accordées aux notables marocains.

Un Symbole Ambivalent dans un Contexte Tendu

L'inauguration de l'hôpital en 1954 par Francis Lacoste, le Résident général alors en poste, a lieu dans une période de grande instabilité. Depuis 1945, les mouvements sociaux en faveur de l'indépendance menés par le parti Istiqlal et les centrales syndicales sont très violemment réprimés et font des centaines de morts à Fès et à Casablanca.

Dans ce contexte tendu, la réalisation d'une structure hospitalière commune aux deux populations pourrait sembler, à première vue, répondre à une volonté de rapprochement et de pacification. Néanmoins, l'analyse du discours inaugural prononcé par le Résident général offre une perspective différente. En mettant en avant la puissance de l'action coloniale et en présentant l'hôpital comme le résultat de "quarante ans de transformation d'un pays et d'un peuple", ce discours réaffirme la position de supériorité française dans le cadre colonial. Ce projet ne témoigne guère d'une intention de promouvoir l'égalité entre les deux communautés, il s'inscrit plutôt dans une logique de domination systémique, où les réalisations serviraient principalement à légitimer et rehausser l'image de l'œuvre coloniale tout en maintenant l'ordre établi.

La Ségrégation Spatiale : Une Réalité Indéniable

La mixité suggérée par le nom donné à l'hôpital est également démentie par la configuration spatiale de l'édifice, puisque le plan d'origine révèle clairement une séparation stricte entre les deux groupes de population. L'aile sud-est est explicitement dédiée aux "Musulmans, 74 lits", tandis que l'aile nord-est est assignée aux "Européens, 74 lits", comme le précisent les légendes figurant sur les plans. Un plan du rez-de-chaussée, publié dans un numéro de la revue Chantiers en 1952, confirme que même les entrées des visiteurs sont distinctes, tout comme les accès verticaux menant aux chambres. On voit les entrées séparées pour les visiteurs "musulmans" et "européens" de part et d'autre du bâtiment des admissions. Les légendes signalent des espaces de circulation distincts pour le "personnel technique", et les malades, marocains ou européens, hommes ou femmes, par exemple : "17- Circulation malades marocains (femmes)".

Cette séparation persistante au sein même du bâtiment représente une manifestation de ségrégation raciale, rejoignant la notion d'apartheid urbain décrite par Janet Abu-Lughod, dont les travaux sur Rabat ont démontré comment la ségrégation sociale et spatiale s'est basée sur des lignes ethniques pendant le Protectorat. Par ailleurs, bien que l'opinion publique tende à considérer que la médecine moderne occidentale a eu des apports bénéfiques au Maroc, des études académiques récentes nuancent ces propos. L'ouvrage de Reda Sadiki, qui s'inscrit dans le domaine des Postcolonial Science and Technology Studies, rappelle que la médecine moderne introduite par le Protectorat a été un outil de domination coloniale. En raison de la "barrière coloniale sanitaire", les Européens et les Marocains n'ont pas eu le même espace thérapeutique, ces derniers subissaient des violences sanitaires de la part du pouvoir politico-médical.

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Un Lieu de Mémoire en Mutation

Comme le souligne Zeynep Çelik dans son article sur les "lieux de mémoire" algérois, les sites emblématiques de la culture coloniale ont "continué à conserver leur importance dans l'ère postcoloniale, car leur capacité à changer et à acquérir de nouvelles significations leur a permis de servir également de lieux de mémoire pour les colonisés". Elle démontre que la pertinence de ce concept dans l'étude de l'architecture coloniale réside précisément dans cette capacité d'adaptation, qui se manifeste notamment à travers le changement de nom des lieux, faisant de la toponymie un élément clé pour appréhender l'évolution de la signification d'un lieu.

De l'Hôpital Civil à l'Hôpital Ibn Sina : Une Évolution Toponymique

La revue L'Architecture d'aujourd'hui désigne l'hôpital sous le nom d'"hôpital civil de Rabat", dans deux articles consacrés à l'édifice, le premier paru en 1951 signé par le docteur Sicault, et le second en 1955. Cependant, le plan initial utilise la dénomination d'"hôpital mixte franco-marocain", qui apparaît également dans les légendes de photographies prises le 12 février 1954 à l'occasion d'une visite de médecins étasuniens.

Ce n'est que lors de l'inauguration le 20 novembre 1954, organisée le jour de la commémoration du centenaire de la naissance du maréchal Lyautey, qu'un nouveau nom est employé : "nouvel hôpital Avicenne, au quartier Souissi".

Le choix du nom d'un médecin musulman semble également lié à une volonté de rapprochement pour contrer les tensions à l'œuvre depuis le début des années 1950.

Le nom d'Avicenne n'est traduit en arabe qu'en 1983, lorsque les hôpitaux de Rabat et de Casablanca acquièrent le statut d'établissement public autonome, prenant respectivement les noms de "Centre hospitalier Ibn Sina" et de "Centre hospitalier Ibn Rochd" (Averroès). Ce changement marque ainsi une double transformation : d'une part, une transition du colonial vers le post-colonial par l'arabisation du nom, et d'autre part, une évolution du statut de l'hôpital, désormais promu en Centre hospitalier universitaire (CHU) regroupant plusieurs établissements.

Toutefois, des entretiens avec des usagers à Rabat révèlent qu'au niveau local, l'hôpital est le plus souvent désigné sous le nom d'"hôpital Souissi". Ce choix toponymique, plutôt neutre, renvoie directement au quartier résidentiel et aisé où se situe l'hôpital, sans faire appel au nom d'Avicenne qui pourrait revêtir une connotation plus idéologique.

Pour le groupe spécifique que composent les médecins marocains aujourd'hui, l'hôpital Ibn Sina occupe une place singulière en tant que "lieu de mémoire" lié à leur formation, à l'échelle du …

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