Introduction

L'histoire des menstruations est intimement liée à celle de la perception des femmes et de leur santé mentale. Depuis l'Antiquité, un préjugé sexiste tenace associe les menstruations à la folie et à l'hystérie, réduisant la féminité à un symptôme pathologique. Cet article explore la genèse de ce préjugé, son évolution à travers les siècles, et son impact sur la vie des femmes.

L'Hystérie : Une Construction Sexiste

De l'utérus à la folie

Le terme "hystérie" trouve son origine dans le mot grec "hystéron", qui signifie "utérus". Cette étymologie révèle une conception misogyne qui réduit la femme à son organe reproducteur, perçu comme la source de tous ses maux. Dès l'Antiquité, les médecins considéraient que les variations humorales provoquées par l'utérus étaient responsables des dérèglements physiques et mentaux des femmes.

Hippocrate, le père de la médecine, affirmait que "toute la femme réside dans l'utérus". Selon sa théorie des humeurs, les femmes étaient considérées comme froides et humides, en raison de leurs menstruations, qui entraînaient une perte de sang excessive. Ce déséquilibre humoral était censé provoquer des maladies spécifiquement féminines, et surtout des sautes d'humeur.

Platon, dans son dialogue Le Timée, imaginait l'utérus comme un animal avide de reproduction, se déplaçant dans le corps de la femme et causant toutes sortes de complications médicales.

Une pathologisation de la féminité

Cette vision réductrice du corps féminin a conduit à une pathologisation de la féminité. L'hystérie est devenue un diagnostic médical officiel, utilisé pour condamner et rejeter les femmes dans une errance diagnostique. Aucune solution thérapeutique objective et rationnelle n'était proposée pour les soigner.

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Ce préjugé pathologique a été utilisé pour disqualifier la parole des femmes et les exclure de la société. Les figures de la résistance féminine, des tricoteuses révolutionnaires aux suffragettes, ont été systématiquement traitées de "folles" et "d'hystériques" pour discréditer leurs actions.

L'Évolution du Concept d'Hystérie

De la théorie des humeurs à la psychanalyse

Au XVIIIe siècle, on commence à sortir d'une vision strictement utérine du corps médical féminin. La psychanalyse de Sigmund Freud fait évoluer l'approche de l'hystérie à partir d'un modèle de médication psychique. Cependant, Freud renvoie la névrose hystérique à des traumatismes sexuels passés, maintenant ainsi une causalité psychique étroitement liée à la sexualisation de la femme.

Xavier Mauduit et Jeanne Guéroud soulignent que, même lorsque la théorie des humeurs disparaît au profit de la médecine expérimentale, le préjugé de l'hystérie perdure, car il est adapté et perpétué au fil des ans et des mœurs.

La psychiatrisation de la souffrance féminine

Freud contribue à la psychologisation et à la psychiatrisation systématique de la moindre souffrance féminine, ne prescrivant qu'une réponse psychosomatique, qui ne prend pas plus au sérieux qu'hier la santé ni l'intégrité globale des femmes.

Aujourd'hui encore, le préjugé de l'hystérie demeure prégnant dans la manière dont beaucoup de femmes sont traitées lors d'une consultation médicale, et dans l'espace public du point de vue du langage et du vocabulaire courant. Bien que le terme ne fasse plus partie des classifications médicales, il est encore utilisé pour dénigrer les femmes et minimiser leurs souffrances.

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Les Menstruations : Un Tabou Persistant

Mythes et croyances

Au fil des siècles, les menstruations ont été l'objet de nombreux mythes, croyances et préjugés. Elles ont été considérées comme un poison, une maladie, une source de folie, ou encore une souillure.

Dans l'Égypte ancienne, les menstruations étaient traitées de manière scientifique et auraient même eu des vertus guérisseuses. Cependant, dans la Grèce antique, Hippocrate considérait que le flux menstruel était un moyen d'évacuer des fluides corporels toxiques, dont le sang non évacué déséquilibrait les humeurs et pouvait conduire à la folie.

Les religions monothéistes ont également contribué à la propagation des croyances entourant les règles. La Bible et la Torah considèrent le sang menstruel comme sale et la femme indisposée comme impure.

Un facteur d'exclusion sociale

Aujourd'hui encore, les règles restent un tabou dans de nombreuses sociétés. Elles sont synonymes d'exclusion et constituent un problème de santé publique dans de nombreuses contrées. En Afrique, les règles sont sources de déscolarisation pour des milliers de jeunes filles, faute d'accès à des infrastructures sanitaires nécessaires à leur hygiène menstruelle. Au Népal, des femmes sont encore exclues du village pendant leurs menstruations, car elles sont considérées comme sales et impures. En Inde, l'accès à la cuisine, au lit conjugal, à la vie commune, au temple est interdit dans certaines castes aux femmes pendant leurs menstruations.

Même dans les sociétés occidentales, les règles restent un sujet tabou, peu évoqué dans l'espace médiatique et politique. Les femmes cachent encore leurs protections hygiéniques pour se rendre aux toilettes et les distributeurs de protections hygiéniques commencent à peine à peupler l'espace public.

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Une étude récente révèle que près d'une femme sur deux souffre de règles douloureuses, et que le cycle menstruel a des effets sur l'état psychologique des femmes, comme la fatigue, l'irritabilité et le malaise avec leur corps. Près de la moitié des femmes ont le sentiment que la gêne ou la douleur de leurs règles sont sous-estimées par leurs amis hommes et par des membres masculins de leur famille.

Menstruations et Émotions : Le Rôle des Hormones

Les hormones sexuelles et le cerveau

Les hormones sexuelles féminines, l'œstradiol et la progestérone, jouent un rôle important dans la régulation des émotions. Elles arrivent dans le cerveau via le flux sanguin et se fixent sur des récepteurs spécifiques présents à la surface ou à l'intérieur des neurones, modifiant ainsi leur activité électrique.

Ces récepteurs hormonaux sont nombreux dans les régions cérébrales qui jouent un rôle majeur dans nos émotions et notre mémoire, comme le système limbique. Les psychologues et les neuroscientifiques étudient depuis des décennies l'influence des variations mensuelles des hormones sexuelles sur les émotions des femmes.

Le syndrome prémenstruel (SPM)

Nombre de femmes rapportent des sautes d'humeur récurrentes chaque mois, notamment juste avant les règles, pendant la phase lutéale du cycle menstruel. Les chercheurs soupçonnent que la progestérone, dont la concentration sanguine est particulièrement élevée à ce moment-là, est responsable de ces sautes d'humeur.

Sous l'influence de la progestérone, le cerveau percevrait plus intensément le "négatif" que le "positif". De nombreuses femmes se sentent stressées et tristes à cette période de leur cycle. Des troubles physiques, comme des douleurs dorsales et mammaires ou de la constipation, s'ajoutent souvent à l'humeur morose, ce qui est appelé "syndrome prémenstruel" ou SPM.

L'amygdale et la mémoire émotionnelle

Les neuroscientifiques ont observé que, chez les femmes en phase lutéale, une région du cerveau appelée "amygdale" est plus active que lorsqu'elles sont dans l'autre phase du cycle. L'amygdale joue un rôle dans le déclenchement et le traitement de la peur, et son excitabilité varie bien au cours du cycle menstruel.

En outre, les variations hormonales dans le cerveau modifient les connexions entre certaines régions, au sein de ce que l'on nomme des "réseaux fonctionnels". Les hormones sexuelles œstradiol et progestérone favorisent la myélinisation et par conséquent la connectivité entre neurones.

Les études IRM

Des études récentes utilisant l'imagerie par résonance magnétique (IRM) ont montré que le cerveau des femmes subit des changements structurels et fonctionnels au cours du cycle menstruel. Ces changements sont liés aux fluctuations hormonales et peuvent affecter les émotions, la mémoire et le comportement.

Une étude a révélé que la couche extérieure de l'hippocampe s'épaissit et la matière grise s'étend avec l'augmentation des niveaux d'œstrogènes et la baisse de la progestérone. Une autre étude a montré que les propriétés structurelles de la substance blanche fluctuent, influencées par les hormones.

Toutefois, les scientifiques précisent que ces changements ne signifient pas que la mémoire ou la cognition sont affectées. Les études ne révèlent pas non plus si les changements de volume sont liés à la myriade de symptômes émotionnels et cognitifs que subissent les femmes pendant leurs règles.

Le Pavillon Henri-Colin : Un Exemple Historique de Traitement des Femmes "Difficiles"

La création d'un pavillon pour les femmes "aliénées difficiles"

Au début du XXe siècle, l'asile de Villejuif a créé un pavillon destiné à recevoir les "aliénées difficiles" du département de la Seine. Cette initiative reflète une conception psychiatrique et judiciaire encourageant la défense sociale.

Le Dr Henri Colin, mandaté pour étudier la création d'un "service spécial pour les aliénés vicieux", préconisait que ce service soit divisé en une section d'hommes et une section de femmes. En 1933, un pavillon de sûreté pour femmes est inauguré, accueillant des patientes provenant des sections femmes de l'asile de Villejuif, de l'asile de Maison-Blanche et du service de l'Admission de Sainte Anne.

Travail et protestation

Le règlement intérieur et l'emploi du temps en vigueur dans le pavillon des femmes étaient identiques à ceux en vigueur dans les pavillons hommes. Les aliénées difficiles se livraient en moyenne pendant 7 heures par jour aux travaux d'aiguille dans des ateliers équipés spécifiquement.

Cependant, à la différence de leur alter-égo masculin, les malades difficiles au féminin ne protestèrent pas de devoir travailler, mais la plupart ne manquèrent pas de dénoncer leur internement. Elles dénonçaient les conditions de vie dans le pavillon, les mauvais traitements et l'arbitraire de leur internement.

Défense sociale ou service social ?

La section Henri-Colin, établissement de défense sociale, s'est également fait "service social" recevant les plus démunies, nombreuses à avoir été malmenées par l'existence. C'est plus particulièrement le cas des "filles-mères" à l'égard desquelles, les médecins-chefs ont fait montre d'une véritable empathie.

Certaines patientes ont été "dépathologisées" et ont bénéficié d'une prise en charge sociale plus que médicale. Elles n'étaient plus regardées comme "des filles de mauvaises vies" ou souffrant d'une pathologie mentale, mais comme des jeunes femmes victimes de la fatalité sociale.

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