Introduction
Henri Troyat, né Lev Tarassov le 1er novembre 1911 à Moscou et décédé le 4 mars 2007 à Paris, est une figure marquante de la littérature française du XXe siècle. Romancier et biographe prolifique, il a exploré dans ses œuvres les thèmes de l'identité, de l'histoire et de la culture, avec une sensibilité profonde et une réflexion aiguë sur la condition humaine. Son parcours personnel, marqué par l'exil et l'attachement à deux cultures, a profondément influencé son œuvre.
Une Famille Russe Déracinée par la Révolution
Troyat est né dans une famille d'émigrés russes blancs, les Tarassov, qui ont fui la révolution de 1917 en Russie. Cette expérience fondatrice a profondément marqué sa vie et son œuvre.
L'Enfance Dorée à Moscou
Lev Tarassov a passé ses six premières années à Moscou, dans un environnement privilégié. Issu d'une famille aisée d'origines arméniennes, tcherkesses et géorgiennes, il a grandi entouré de ses parents, de son frère, de sa sœur, et d'une "bonne douzaine de domestiques qui étaient dans l’ensemble très serviables, un peu nonchalants”. Il décrira plus tard cette période comme "une époque de farce et d’insouciance extraordinaire, les derniers sourires avant la tempête.”
Il se souvient avec nostalgie de sa vieille nounou, "qui était une personne sentencieuse, geignarde, superstitieuse, pleine de dictons et de légendes”, du cocher, de la blanchisseuse "qui chantait des rengaines en repassant le linge”, du portier "qui en hiver construisait dans la cour des montagnes de neige que nous, les enfants, nous descendions en traîneau", et de la gouvernante d’origine suisse, qui leur apprenait le français à travers des chansons. Une enfance également parmi les livres, et nourrie d'histoires racontées par sa mère…
Le Tumulte de la Révolution
L'arrivée de la révolution russe a bouleversé cet univers confortable. Henri Troyat, enfant, se souvient de "l’excitation d’enfants à l’annonce des combats de rue par exemple : c’était comme si le souffle de l’aventure entrait dans notre vie et bouleversait les habitudes de la maison.” Il évoque également la crainte des obus et des balles de shrapnel, qui poussaient ses parents à clouer des matelas aux fenêtres. Il se remémore les amis de la famille, habitant dans des quartiers exposés, qui venaient se réfugier chez eux pour la nuit : “Derrière les murs, on entendait des détonations, des cris, et mon frère et moi, en cachette de notre gouvernante, nous soulevions le matelas, nous jetions un petit coup d’œil dehors, et on voyait, tournant le coin de la rue, des ombres grises qui avançaient, pliées en deux, le fusil à la main."
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Il confie : "Mon frère me disait : ‘Ce sont des blancs et ils vont attaquer les rouges par surprise !' (…) Moi je me demandais si les rouges étaient vraiment rouges, comme des peaux rouges, par exemple. Ma gouvernante affirmait que non, mais comme elle était suisse, on pouvait se dire qu’elle n’avait pas une grande compétence en matière de révolution.” “Nous les enfants, nous avons vu brusquement toutes les grandes personnes prises de panique, se souvient Troyat, on s’est mis à parler autour de nous de passeports, de laissez-passer, on a vu les domestiques qui étaient les plus proches de nous, qui nous aimaient le plus, qui quittaient la maison d’un air rogue… Et on a appris tout à coup que les bolcheviks avaient conquis la ville."
L'Exode et l'Arrivée en France
La menace grandissante pousse la famille Tarassov à fuir la Russie. Le père d'Henri Troyat quitte le pays en premier, craignant d'être pris en otage par les bolcheviks. Sa mère organise ensuite le départ du reste de la famille, cachant billets de banque et bijoux dans les doublures de vêtements de peu de prix, "pour ne pas attirer l'attention des nouvelles milices".
S'ensuit un "extraordinaire exode" à travers la Russie, "en zigzag selon le mouvement des armées blanches". Wagons à bestiaux, mésaventures, fuites nocturnes, grippe espagnole… La famille traverse d'innombrables épreuves avant de retrouver le père à Tsaritsyne (ensuite appelée Stalingrad, puis Volograd), encerclée par l’armée rouge. De là, ils embarquent miraculeusement sur un bateau à destination de la France, via Constantinople. “A cette époque-là, la violence, la cruauté de ces luttes fratricides entre rouges et blancs dépasse l’imagination.”
L'Éclosion d'un Écrivain Franco-Russe
Arrivé en France, Lev Tarassov grandit à Paris, où il étudie la littérature française à l'Université de Paris. C'est dans ce pays d'adoption qu'il choisit le pseudonyme d'Henri Troyat et se lance dans l'écriture.
Le Choix de la France
"Si j’ai demandé ma naturalisation, à l’âge de vingt deux ans, c’est pour témoigner mon amour d’adopté tardif envers l’adoptant qui m’avait fait confiance." Cette déclaration d'Henri Troyat témoigne de son attachement profond à la France, pays qui l'a accueilli et lui a permis de s'épanouir. Il semble vouloir dire aux réfugiés venus des quatre coins du monde et dont certains ont dû tout abandonner pour sauver leur vie que l’exil n’est pas une fin en soi.
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Une Carrière Littéraire Brillante
En 1935, il publie son premier roman, Faux jour, sous le nom d’Henri Troyat. L’écrivain est né. Il ne cessera plus d’écrire et de publier romans et biographies, cent-quatre ouvrages au total, dont beaucoup traitent des relations entre la Russie et la France. Son talent est rapidement reconnu, et il reçoit le prix Goncourt en 1938 pour son roman L'Araigne, devenant ainsi le plus jeune lauréat de ce prestigieux prix. En 1959, il est élu à l'Académie française, à l'âge de 48 ans, confirmant sa place parmi les grands écrivains français.
L'Œuvre d'Henri Troyat : Entre Histoire et Intimité
L'œuvre d'Henri Troyat est vaste et variée. Il est l'auteur de nombreux romans, dont plusieurs cycles romanesques tels que Tant que la terre durera, Les Eygletière et Le Moscovite. Ces romans explorent l'histoire de la Russie et de la France, ainsi que les destins individuels de personnages pris dans les tourmentes de l'histoire.
Troyat est également un biographe reconnu. Il a écrit des biographies de grandes figures de l'histoire russe et française, telles qu'Ivan le Terrible, Catherine la Grande, Pierre le Grand, Nicolas Ier, Alexandre II, Anton Tchekhov, Tolstoï, Dostoïevski, Pouchkine, Raspoutine et Alexandre Dumas. Ses biographies sont réputées pour leur rigueur historique et leur capacité à rendre vivants les personnages qu'il étudie.
L'œuvre d'Henri Troyat se caractérise par son souci du détail, sa connaissance approfondie de l'histoire et sa capacité à créer des personnages attachants et complexes. Ses romans et biographies sont autant de fenêtres ouvertes sur le passé, qui nous permettent de mieux comprendre le présent.
L'Exploration des Dynamiques Familiales : L'Exemple des Lebaudy
Au-delà de ses fresques historiques, Henri Troyat s'est également intéressé aux dynamiques familiales, explorant les complexités des relations entre parents et enfants, les secrets et les non-dits qui peuvent peser sur une famille. Son roman sur la famille Lebaudy en est un exemple frappant.
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Une Famille Marquée par la Fortune et les Excentricités
Troyat retrace l'ascension et les déboires de cette famille, dont la fortune a été bâtie sur le krach de l'Union générale en 1882. Il décrit la personnalité complexe d'Amicie Lebaudy, qui, après la mort de son mari, se transforme en "fausse pauvresse et en philanthrope despotique", cherchant à racheter la fortune familiale entachée par la ruine de milliers de petits porteurs.
Le roman explore également les aventures excentriques des fils Lebaudy : l'un se lance dans la conquête du ciel avec des dirigeables, tandis que l'autre rêve de régner en empereur sur les sables du Sahara. À travers ces personnages hauts en couleur, Troyat dépeint une époque de spéculation boursière et d'excentricités, où la fortune peut engendrer les rêves les plus fous.
Une Réflexion sur la Valeur de l'Argent et le Sens de la Vie
L'histoire des Lebaudy est aussi une réflexion sur la valeur de l'argent et le sens de la vie. Amicie, malgré sa fortune, reste attachée à des principes conservateurs et se méfie de la démocratie. Ses fils, en revanche, cherchent à donner un sens à leur vie à travers des projets ambitieux, parfois démesurés.
Comme le disait Franklin D. Roosevelt, « le bonheur n'est pas la simple possession de l'argent, il réside dans la joie de l'accomplissement, dans le frisson de l'effort créateur. », ce que les frères Lebaudy avaient bien compris…
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