Avant la loi Veil de 1975, l'avortement clandestin était une réalité dangereuse pour des milliers de femmes en France. Cet article explore cette période sombre à travers des témoignages poignants et met en lumière les acteurs qui ont contribué à la légalisation de l'IVG.

Avant la loi Veil : un avortement clandestin risqué

Avant la promulgation de la loi Veil le 17 janvier 1975, des milliers de femmes ont été contraintes d'avorter clandestinement, mettant leur vie en danger. L'histoire de Maguy, étudiante à Bordeaux dans les années 60, témoigne de cette réalité.

Le témoignage de Maguy : entre liberté et désespoir

Maguy a 22 ans lorsqu'elle apprend sa grossesse. Originaire d'un petit village du Lot-et-Garonne, elle étudie à la faculté de Bordeaux. Enfin, elle goûte à la "liberté de la grande ville" qui l'a tant attirée. L'évènement tombe mal. Pour elle, "Être enceinte, cela représentait la fin de cette liberté. C'était m'engager dans une vie que je n'avais pas choisie, laisser quelque chose décider de mon sort".

Dans les années 60, la liberté sexuelle émerge, mais l'avortement reste un sujet tabou et sévèrement réprimé. Maguy, "prête à tout", se tourne vers un médecin bordelais grâce au bouche-à-oreille. Il lui administre un produit sans explications, lui faisant croire que tout est réglé. Cependant, elle développe une infection grave.

Les conséquences de la clandestinité : souffrance et infertilité

Comme de nombreuses femmes ayant avorté dans la clandestinité avec les méthodes précaires de l'époque, Maguy a ensuite souffert d'infertilité pendant plusieurs années. Elle a été chassée par une sage-femme après l'infection causée par son avortement à l'algue laminaire et elle lui a dit "Ça ne me concerne pas. Mademoiselle, vous sortez." J'avais une infection depuis plus de deux mois, je me suis évanouie devant la porte de son cabinet. Mes trompes étaient bouchées.

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Le poids de la culpabilité et le besoin de témoigner

L'année dernière, elle a décidé de rendre public son témoignage en participant au documentaire "Il suffit d'écouter les femmes" de la réalisatrice Sonia Gonzalez, produit par France Télévisions et l'INA (diffusé le 14 janvier 2025, en replay jusqu'au 18 octobre 2025 sur france.tv). Une libération pour celle qui a longtemps éprouvé un "sentiment de culpabilité et de trahison vis-à-vis de [ses] parents qui me faisaient confiance".

L'action militante : une lueur d'espoir dans l'illégalité

Face à la détresse des femmes, des groupes militants se sont organisés pour pratiquer des avortements illégaux, offrant une alternative plus sûre.

Le MLAC : un mouvement pour la liberté

Lorsqu'elle étudiait à Bordeaux, Maguy n'a pas eu la chance de croiser le MLAC. Une antenne de ce Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception, est créé sur le campus Talence - Pessac, à la fin de l'année 73 par des étudiants en médecine, psycho, infirmiers, kiné, pour pratiquer des avortements illégaux. Ils étaient sensibles à ce que nous racontaient nos camarades, choqués des violences qu'elles pouvaient subir. On avait envie de faire avancer les choses.

Le petit groupe utilise la méthode Karman, venue des États-Unis. Une technique par aspiration transmise par des médecins bordelais et moins risquée. "Nous étions très organisés. Grâce à nos stages, nous avions pris des contacts de médecins hospitaliers au cas où on aurait eu un problème. Jusqu'en 1975, ces jeunes militants aident des centaines de femmes à avorter. En moyenne 7 par semaine, d'après les souvenirs de Brigitte. "On tenait une permanence hebdomadaire à l'université.

Brigitte Tandonnet : une gynécologue engagée

Ancienne militante du Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (MLAC), Brigitte Tandonnet est désormais gynécologue médicale retraitée. Elle s'investit dans plusieurs associations locales dont le Centre d'accueil consultation et information à la sexualité (Cacis) qu'elle a fondé en 1981 à Bordeaux.

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Elle se souvient qu'en 1973, les lignes commencent doucement à bouger, entre la publication du "manifeste des 343" avortées et la plaidoirie de Gisèle Halimi pour défendre une adolescente ayant avorté après un viol. "Dans les années 70, il y avait plus de tolérance, c’était un peu comme si les gens disaient 'on les laisse faire, on verra bien'. S'il y avait eu des répressions, je pense qu'il y aurait eu un soulèvement.

La loi Veil : une victoire historique

Le 17 janvier 1975, la loi Veil est promulguée à titre expérimental. Elle sera reconduite sans limite, en 1979. Un soulagement inespéré pour Maguy et toutes les autres. Maguy était dans une période euphorique de sa vie, mon fils de 3 ans me comblait de tout ce que j'avais pu subir avant.

La mise en place de l'IVG : un processus progressif

Après la loi Veil, les choses ont mis des mois à se mettre en place. Dans les hôpitaux, il fallait que le chef de service en gynécologie obstétrique soit d'accord, il fallait trouver du personnel volontaire.

Jacques Oréfice : un gynécologue témoin de l'évolution

À l’automne 1973, un événement va bouleverser le regard du jeune Jacques Oréfice, alors âgé de 28 ans et interne en gynécologie obstétrique, sur l’IVG. Il revient sur l'événement qui l’a fait changer d’avis sur l’avortement. "J’ai été témoin des terribles conséquences d’un avortement clandestin. Une femme d'environ 35 ans, déjà mère de trois enfants, s’était fait avorter avec des aiguilles à tricoter par une "faiseuse d’anges". Elle a été admise aux urgences où elle est décédée d’une septicémie sous mes yeux. Ça a été un des moments les plus marquants de ma vie et cela a fait basculer mes hésitations et mes réticences. Depuis, je n’ai plus eu d’état de conscience.

Jacques Oréfice se souvient de l’avant et de l’après loi Veil. "L’attitude du corps médical était épouvantable à l’époque, chaque femme qui faisait une fausse couche était suspectée d'avoir eu recours à un avortement illégal. Avant la dépénalisation de l’avortement, les choses étaient très compliquées. Nous connaissions tous des personnes qui se rendaient à l’étranger, ou qui trouvaient d’autres moyens illégaux, pour avoir accès à l'IVG. Au long de sa carrière, le gynécologue obstétricien spinalien Jacques Oréfice a mis au monde 12 345 bébés. Il a aussi pratiqué plus de 2500 interruptions volontaires de grossesse.

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"Maintenant, l’IVG est complètement rentrée dans les mœurs en France. Il ne se passe pas une semaine sans que je fasse une interruption volontaire de grossesse médicamenteuse. Nous ne sommes jamais à l’abri d’un retour en arrière, on ne connaît pas l’évolution que peut prendre la société. On le voit en Pologne, aux États-Unis, et dans de très nombreux pays du monde. Après 40 années d’exercice, Jacques Oréfice a pris sa retraite en 2016, à 69 ans. S’il ne réalise plus d’opérations et d’accouchements aujourd’hui, il a repris son activité depuis 2021.

L'inscription de l'IVG dans la Constitution : une garantie fragile

Cinquante ans plus tard, et alors que la France est devenue le premier pays au monde à inscrire le droit à l'IVG dans sa Constitution en mars 2024, Brigitte Tandonnet rappelle que le combat n'est jamais vraiment gagné. "À chaque élection, on craint que ces droits soient remis en question. L'accès à l'avortement n'est pas garanti partout dans le pays.

Évangéline, membre de l’association féministe Noustoutes54, se réjouit de l’inscription de l’IVG dans la Constitution tout en émettant des réserves : “Ça a été inscrit dans la Constitution comme une liberté et non comme un droit. Cette subtilité de langage n’est pas anodine. L’État ne s’engage pas à mettre en place les moyens nécessaires pour garantir l’accès effectif à l’IVG. Une centaine de centres IVG a fermé en France ces quinze dernières années. C’est une belle victoire mais le combat n’est pas fini.

Servane Diaferia-Azevedo Reyes, fondatrice du collectif féministe intersectionnel et inclusif La Grenade, à Metz (Moselle), se félicite de l’inscription de l’IVG dans la Constitution mais fait aussi part de ses craintes : “L’inscription de l’IVG dans la Constitution est un symbole très fort mais ça ne la rend pas intouchable pour autant, très loin de là. Il faut de vrais moyens maintenant, l’accès à l'IVG est toujours un problème en France, notamment dans certains territoires. Il y aura toujours la clause de conscience pour les médecins, des inégalités et des disparités d’accès à l’IVG pour les plus précaires.

Le combat continue

Si Maguy accepte enfin de lever le voile sur cet évènement traumatique, ce n'est pas seulement pour rendre compte des traumatismes qu'ont vécu les femmes de son époque. Elle pense à toutes celles dont le droit "à disposer de leur corps" est bafoué. "C'est insupportable. Des femmes doivent se soumettre à des lois de leur pays, dictées par des hommes. En 2025, certaines vivent encore des avortements clandestins…

L'avortement en littérature : un sujet longtemps tabou

La littérature a longtemps reflété le tabou entourant l'avortement, avec peu de récits directs sur cette expérience.

Annie Ernaux : une voix singulière

Annie Ernaux a noté cette carence littéraire : « Il n’y a pas de récits à proprement parler sur cette expérience-là », déclare-t-elle à Livres Hebdo le 4 février 2014, au moment où il est question que le gouvernement Rajoy, en Espagne, revienne sur le droit à l’IVG. De fait, ce faible nombre de textes interroge, tout comme interroge la non-réception délibérée, à sa sortie, de L’Événement, alors que son auteure, depuis La Place (1983), jouit d’une notoriété indiscutable, et que chacune de ses parutions est attendue18. Ce silence médiatique, qu’Annie Ernaux évoque dans L’Humanité du 3 février 2014 à l’occasion d’un entretien avec Mina Kaci, est le signe indubitable qu’en écrivant sur l’avortement, l’auteure a touché à quelque chose de tabou, d’obscène au sens propre, c’est-à-dire qui ne se peut montrer. Elle relate qu’un journaliste a écrit de L’Événement que le livre lui avait « donné la nausée19 ». Il serait intéressant de savoir ce qui au juste a si fort rebuté cet homme : la détermination de la narratrice à avorter, la description clinique qu’elle fait des gestes, du processus, de ses émotions ? Ou (moins vraisemblable) l’évocation du mur de silence et d’inertie auquel pouvait se heurter, en 1963, la détresse d’une jeune étudiante enceinte ?

L'avortement comme un fait social

En 1963-64, avorter est la conséquence d’une situation dans laquelle s’entrecroisent de multiples interdits : avoir vécu une sexualité libre et recherché le plaisir, avoir désobéi aux préceptes religieux inculqués depuis l’enfance, avoir bafoué les valeurs familiales, qui si elles n’ignorent pas la sexualité - la narratrice des Armoires vides entend ses parents faire l’amour derrière un rideau - sacralisent la virginité avant le mariage.

Solitude et fondation

Si Les Armoires vides donnent de l’avortement une lecture amère et révoltée, le récit d’une maldonne sociologique qui conduit Denise à « [s]’extirper [s]es bouts d’humiliation du ventre35 », L’Événement adopte un point de vue différent, suggérant qu’il a été pour Annie Ernaux un épisode biographique à la fois dramatique et fondateur. En parler de cette manière, au milieu de représentations qui font de l’acte au mieux une perte et une négation, au pire un crime, au sens moral et pénal du terme, est peut-être l’un des aspects les plus forts de ce livre.

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