Introduction
Les cafés philosophiques en France, bien plus que de simples lieux de consommation, ont été des foyers d'échanges intellectuels et sociaux. Ils ont marqué l'histoire en tant que scènes de débats passionnés, de diffusion d'idées novatrices et de critique sociale. Cet article explore l'importance de ces cafés, en s'appuyant sur des gravures historiques et des témoignages littéraires pour illustrer leur rôle dans la société française.
Les Cafés : Berceaux de la Pensée et de la Mode
Au XVIIIe siècle, la vogue des cafés se répand à Paris, devenant des lieux de réunion où s’échangent des idées audacieuses, critiques et réformatrices. L’actualité philosophique et littéraire y est vivement discutée. Notons que l’apparition des cafés concorde avec celle des quotidiens. Le café est une denrée coloniale, donc chère.
Montesquieu, dans ses Lettres persanes (1721), témoigne de l'importance du café à Paris : « Le café est très en usage à Paris : il y a un grand nombre de maisons publiques où on le distribue. Dans quelques-unes de ces maisons on dit des nouvelles, dans d’autres on joue aux échecs. » Ces établissements offrent un espace où les nouvelles circulent, les esprits s'échauffent et les opinions se confrontent.
Sébastien Mercier, dans ses Tableaux de Paris, décrit les cafés comme « le refuge ordinaire des oisifs et l’asile des indigents ; ils s’y chauffent l’hiver pour épargner le bois chez eux. » Il souligne également leur rôle dans la critique littéraire et théâtrale : « Dans quelques-uns de ces cafés, on tient bureau académique ; on y juge les auteurs, les pièces de théâtre ; on y assigne leur rang et leur valeur. »
Le Café Procope : Un Épicentre de la Vie Intellectuelle
Le café parisien Le Procope, créé en 1686, devient vite l’un des cafés littéraires les plus courus de la capitale. Des auteurs comme Voltaire ou Rousseau y prennent leurs habitudes. Supplantant le Café de la Régence, le Procope devient le refuge des philosophes et des encyclopédistes. Diderot y aurait écrit des articles de l’Encyclopédie.
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À la fin du 18e siècle, le Procope est surnommé « la Chambre des communes » : « On l’appelle ainsi par dérision, parce que c’est le lieu où l’on fronde le plus les opérations de la cour ; ainsi on parodie le sanctuaire de la liberté anglaise », explique Louis-Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris.
En pénétrant au "Procope", le plus ancien café de Paris, sous ses lustres en cristal, au milieu de ses meubles en acajou, ses miroirs, ses peintures, ses bibliothèques de livres anciens et ses lambris, 3 siècles d'histoire vous accueillent. De fait, l'histoire du Procope est intimement liée à l'histoire du café. C'est en effet au Procope que l'on adopta une nouvelle manière de préparer le café. En abandon de la méthode "turque", par percolation, en faisant passer de l'eau chaude à travers la mouture retenue par un filtre.
Le vieux Procope a été vendu aux enchères en 1900 et, après être passé entre les mains de plusieurs propriétaires et être resté fermé durant plusieurs années, il est acquis en 1957, par Michel Deroussent qui compte sur une carte d'excellence pour ranimer le lieu : Canard aux Cerise (Recette attribuée à Diderot), Caille aux Raisins, et, en saison, un excellente carte de gibiers. Côté décoration, des éléments subsistent du XVIIème et XVIIIème siècle, comme le tricorne de Napoléon, ou encore le bureau de Voltaire.
De fait, le Procope a servi longtemps de lieu de réunion aux écrivains, penseurs, philosophes, encyclopédistes et politiques du "Siècle des Lumières" qui avaient coutume de s'y retrouver pour y mener débat et poser les bases d'une nouvelle société. Au 1er étage de l'établissement le Procope propose 5 salons privés aux noms évocateurs (Franklin, Lafayette, Diderot…) que vous pouvez privatiser. Peut-être serez vous alors tenté par ce salon privé qui affiche, sur ses murs, le texte de la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789.
Le Café de la Régence : Un Rival de Prestige
Le Café de la Régence, au Palais-Royal, est mis à la mode par Diderot. Il n'a rien d'extraordinaire : longue salle au plafond bas, quelques lustres et miroirs modestes.
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Les Cafés et la Mode
Dans les cafés, on ne se contente pas de discuter des idées nouvelles, on observe aussi les modes. Le premier journal de mode, Le Mercure galant, est diffusé dans ces lieux. Histoire des Modes Françaises, ou Révolutions du costume en France, Depuis l’établissement de la Monarchie jusqu’à nos jours, de Molé, Guillaume-François-Roger, est un livre de la fin du XVIIIe siècle tout entier consacré à une histoire de la Mode en France, celle des vêtements et des coiffures.
Les cafés deviennent des scènes où se déploient les extravagances de la mode. Les Mots à la Mode, une « petite comédie » de Edme Boursault représentée pour la première fois en 1694, dévoile « dans leur jour toutes les extravagances de la Mode, & toute l’impertinence des faux Nobles ». Des femmes voulant se départir de leurs « vestiges bourgeois » cherchent à paraître des dames de qualité en usant de mots nouveaux.
Modèles de conversations pour les personnes polies, par M. l’Abbé de Bellegarde (1648-1734), consacre un chapitre aux modes, passant en revue les modes étrangères et françaises. On y lit : « Depuis que les femmes se sont avisées de se servir de fers, pour soutenir la pyramide de leur coiffure, qui est une espèce de bâtiment à plusieurs étages ; elles ont tellement enchéri sur cette mode, qu’il n’y a plus de porte assez élevée pour leur donner passage sans baisser la tête. »
Les Incroyables : Une Gravure Témoin d'une Époque
La gravure intitulée "CAFE DES INCROYABLES. Ma parole d’honneur ils le plaisante. 1797" offre un aperçu fascinant de la culture des Incroyables, un groupe d'élégants qui ont marqué la période post-révolutionnaire.
Description de la Gravure
La gravure présente un café où se réunissent des Incroyables en 1797. Le titre reprend une de leurs expressions récurrentes : « Ma parole d’honneur » (prononcer « ma paole d’honneu ») ; et la suite est volontairement humoristique puisque le « ils le plaisante » est dans une orthographe sens dessus dessous faisant justement référence à leur façon de prononcer.
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Tous les Incroyables sont ici affublés d’une perruque blonde (ou d’une coupe ?) 'en oreilles de chien', c'est-à-dire, comme on le voit, les cheveux coupés sur le dessus, tombant sur les côtés, longs au dos et tressés pour être remontés derrière la tête. Certains portent des chapeaux qui sont de deux styles différents. Ils ont deux boucles d’oreilles rondes et assez grandes, une cravate qui couvre le menton, une culotte, des bas avec des motifs, des souliers pointus… Ils tiennent des cannes ; ont des lunettes, des faces-à-main ou une lorgnette. Un garçon sert du café. Le décor est de style néo-classique et le dessinateur/graveur (qui a signé RLL) s’est représenté lui-même sur la droite dans l’ombre, avec son stylet.
Analyse de la Scène
Il ne s’agit pas là d’une caricature d’Incroyables comme on a l’habitude d’en voir à cette époque ; mais la scène choisie montre ceux-ci s'amusant à se reluquer les uns les autres ou lorgner d’autres personnes extérieures à leur cercle. Leurs manières semblent élégantes et amusées, et leur façon de regarder d’une manière ostentatoire les autres est très française en opposition aux Anglais qui ne se permettraient pas cela. Ici ceci est particulièrement accentué, presque caricaturé, par les postures et tous les objets qui leur servent à observer et avec lesquels ils jouent.
Les Cafés : Miroirs de la Société
Les cafés philosophiques étaient des lieux où se reflétaient les mœurs et les préoccupations de la société. Considérations sur les moeurs de ce siècle, de Charles Duclos (1704-1772), offre un éclairage sur les gens à la mode : « De tous les peuples, le Français est celui dont le caractère a dans tous les temps éprouvé le moins d’altération […] Cette nation a toujours été vive, gaie, généreuse, brave, sincère, présomptueuse, inconstante, avantageuse et inconsidérée. »
Duclos critique la recherche excessive de l'amabilité : « On ne s’est pas contenté d’être sociable, on a voulu être aimable, et je crois qu’on a pris l’abus pour la perfection. » Il dénonce le bon ton qui consiste à « dire agréablement des riens, à ne se pas permettre le moindre propos sensé, si l' on ne le fait excuser par les grâces du discours, à voiler enfin la raison quand on est obligé de la produire. »
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