Georges Mathieu, figure emblématique de l'expressionnisme abstrait et inventeur de l'abstraction lyrique, a marqué le XXe siècle par son approche novatrice de l'art et son engagement dans la société. Son œuvre, qui s'étend de la peinture à la création d'objets du quotidien, témoigne d'une volonté constante de faire de l'art un moteur essentiel de l'évolution de notre société.

Un héritage familial et une jeunesse studieuse

Né le 27 janvier 1921 à Boulogne-sur-Mer, Georges Mathieu grandit dans une famille où l'art n'est pas la priorité. Sa mère, Madeleine Dupré d’Ausque, est issue d'une famille de négociants en vin, tandis que son père, Adolphe Mathieu d’Escaudoeuvres, dirige une banque. L'enfant grandit bercé par le souvenir d'une ascendance prestigieuse, sa famille maternelle se disant descendante du frère du célèbre croisé Godefroy de Bouillon. Cette histoire familiale alimente son imaginaire et son goût pour l'Histoire, que l'on retrouve dans les titres de nombre de ses œuvres.

Élève studieux, il quitte Boulogne à 13 ans pour Versailles, puis Cambrai, où son professeur de français le présente au Concours général. Doué pour les langues et les mathématiques, il étudie le latin, le grec, l'espagnol, le russe et l'anglais. Ses années universitaires, consacrées aux lettres, au droit et à la philosophie, se déroulent à Douai et Lille, sous le ciel sombre de la guerre. Le décès de son père en 1941 marque un tournant dans sa vie. Georges Mathieu, alors âgé de 20 ans, n'a aucune envie de perpétuer la tradition familiale de la banque.

De l'enseignement à la peinture : une vocation tardive

Après avoir été professeur d'anglais dans un lycée de Douai, il devient interprète pour l'armée des Alliés avant de rejoindre l'université américaine de Biarritz pour y enseigner le français. C'est pendant cette période qu'il se consacre de plus en plus à la peinture, en autodidacte. Dès 1942, il s'y essaie, seul, en parfait autodidacte. Très vite, il abandonne paysages et portraits pour se laisser emporter par la liberté de l’abstraction.

En 1944, la lecture d'un ouvrage d'Edward Crankshaw lui révèle que la peinture n'a pas besoin de représenter pour exister. Il décide alors d'entrer en non-figuration, non par les chemins formels, mais par la voie spirituelle. Il préfère opposer à la rigueur de l'abstraction géométrique l'émotion et la spontanéité, qui deviendront ses maîtres d'œuvre.

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L'abstraction lyrique : un nouveau langage pictural

En 1947, il accepte un poste de directeur des relations publiques au sein de la United States Lines, compagnie maritime américaine, mais n'en poursuit pas moins son exploration picturale. Basé à Paris, il rencontre Hans Hartung, Jean-Michel Atlan, Jean-Paul Riopelle, Wols et Camille Bryen, avec lesquels il monte une exposition à la galerie du Luxembourg en décembre de la même année : L’Imaginaire acte la naissance de l’abstraction lyrique française. Suivra toute une série de manifestations prônant un art émancipé, privilégiant un geste libéré de toute contrainte.

Mathieu se distingue des autres artistes de son temps en plaçant la forme et le geste au centre de ses préoccupations artistiques. Il crée ainsi un nouveau langage visuel, « L’abstraction lyrique », qui se caractérise par la spontanéité, la vitesse d'exécution et la prise de risque. Certaines de ses œuvres font d’ailleurs écho à la qualité calligraphique et rythmique de Jackson Pollock. Pour ce faire, il utilise de longs pinceaux et applique directement la peinture des tubes sur la toile.

En novembre 1948, Georges Mathieu est l’instigateur de la première exposition, présentée à la galerie du Montparnasse à Paris, qui confronte la peinture avant-gardiste américaine - le public y découvre Pollock, Tobey, de Kooning, Gorky, Reinhardt, Rothko, Russell et Sauer -, avec celle du groupe animé par Bryen, Hartung, Picabia, Wols et Mathieu. Un peu plus tard, il poursuivra l’analyse du dialogue pictural ainsi initié dans les pages de la revue bilingue, The United States Lines Paris Review, qu’il crée en 1953 pour son employeur américain et dirige pendant une dizaine d’années.

La performance : l'art en action

Les années 1950 voient Mathieu développer son goût pour la performance, véritable « prise de risque », voire « saut dans le vide ». Le corps tout entier devient outil de création. Les toiles gagnent en taille jusqu’à devenir monumentales. L’artiste est l’auteur d’un nouveau langage, délivré du carcan de la grammaire. « Pour la première fois dans l’histoire des formes, explique-t-il, le signe précède la signification. »

Il voyage beaucoup - en Europe, aux Etats-Unis, en Amérique du Sud, au Moyen-Orient, en Asie - mû par un irrépressible besoin de mesurer le bouleversement plastique apporté par l’abstraction lyrique aux diverses expressions de l’avant-garde de l’époque, qu’elles soient d’ordre esthétique, philosophique, linguistique ou scientifique. Partout où il se rend, il crée, souvent en public, une série de nouvelles toiles. Les Japonais garderont longtemps en souvenir cet homme vêtu d’un kimono, s’appropriant la vitrine d’un grand magasin de Tokyo pour y réaliser, en septembre 1957, quelque 21 tableaux en trois jours.

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Mathieu est également connu pour être l’un des premiers artistes à avoir pratiqué le dripping, l’action painting ou encore des happenings en proposant au public d’assister à la réalisation de ses œuvres en direct. Il s’est d’ailleurs souvent produit à la télévision française en créant rapidement des œuvres face à la caméra ou alors dans des événements théâtraux. L’artiste confiera avoir un intérêt particulier pour la peinture en public qui lui permet de partager sa joie et de communier avec les autres.

Un artiste engagé dans la société

Ces expériences publiques le conduisent à prendre conscience du rôle essentiel pouvant, et devant, être joués par l’artiste et l’esthétique au sein de la société. Georges Mathieu cherche dès lors à « faire passer » ses formes « dans la vie », à « transformer son langage en style ». Il affirmait que l’artiste se doit de jouer un rôle prépondérant dans la société et d’intervenir dans le cadre de vie. Georges Mathieu concrétisa ses convictions dans les domaines les plus variés, puisqu’il dessina, entre autres, l’une de nos pièces de 10 francs, le logo d’Antenne 2, des affiches pour Air France, des timbres ou encore les plans d’une usine, tout en militant pour une éducation ouverte à la sensibilité et au progrès de l’homme, pour un art accessible au plus grand nombre.

C’est dans cet esprit qu’à partir des années 1960, et pour une quinzaine d’années, il se fait tour à tour graphiste, designer, voire architecte afin d’intervenir dans différents champs de la vie quotidienne. Pêle-mêle, il dessine des bijoux, des meubles, des cartons de tapisserie, des médailles commémoratives, des affiches pour la compagnie Air France, mais aussi le trophée des 7 d’Or, le premier logo de la chaîne télévisée d’Antenne 2 (1975), des timbres-poste, sans oublier la fameuse la pièce de dix francs (1974).

Résolument inscrit dans son époque, Georges Mathieu entend également œuvrer en faveur d’une éducation qu’il souhaite guidée non plus par la raison pure, mais par l’écoute de la spontanéité, de l’intuition et du sentiment. En 1975, il est élu à l’académie des Beaux-Arts.

La reconnaissance et le purgatoire

Mondialement célébré entre les années 1950 et 1970, Georges Mathieu a ensuite connu un long purgatoire jusqu'à sa mort. Encensé par les élites, il fut néanmoins considéré assez vite pompeux et passéiste, bien qu’il fût au sommet de sa gloire. Une sorte de has been aux yeux de l’art en ébullition qui surgissait alors. Le « système Mathieu » se révélait pathétique aux yeux des jeunes nouveaux loups des années 1970. L’arrivée au pouvoir du socialiste François Mitterrand écarta définitivement de la scène cet artiste réactionnaire assumé, proche du journal « La Nation française » de Pierre Boutang.

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Pendant son long séjour au purgatoire et jusqu’à sa mort en 2012, Mathieu voyagea frénétiquement, pratiquant sa peinture-spectacle avec des toiles de plus en plus immenses aux sujets classiques de batailles historiques. Il polémiquait, il écrivait et, de plus en plus mégalomane, se prenait sans doute à son propre piège, son hubris délirant le poussant à se caricaturer lui-même, jusqu’à effacer le jeune peintre autodidacte et visionnaire qu’il avait été.

Une redécouverte posthume

Heureusement l’histoire de l’art se réécrit sans cesse. L’heure est aux réévaluations. L’historien d’art Daniel Abadie avec une rétrospective en 2002 au Jeu de paume et le galeriste Daniel Templon ouvrirent le chemin, puis la galerie Perrotin s’en empara, l’exposant à New York et à Paris. Le marchand Franck Prazan, spécialiste des années 1950, en fit son solo show en 2022 à Paris + par Art Basel.

Aujourd'hui, l'œuvre de Georges Mathieu connaît une renaissance, comme en témoigne l'exposition que lui consacre la Monnaie de Paris en collaboration avec le Centre Pompidou. Cette exposition retrace la carrière de l'artiste depuis les années 1940 où il côtoyait Jackson Pollock jusqu'aux années 1990. De nombreuses vidéos permettent de le voir en pleine création, privilégiant la vitesse d'exécution et la prise de risque.

Georges Mathieu et la famille : transmission et découverte

Conscient de l'importance de l'art pour tous, Georges Mathieu a toujours milité pour une éducation ouverte à la sensibilité et au progrès de l'homme, pour un art accessible au plus grand nombre. C'est dans cet esprit que la Monnaie de Paris propose des ateliers en famille « Geste, vitesse, mouvement ! » les mercredis et samedis, ainsi qu’un livret-jeux conçu par Paris Mômes qui accompagne petits et grands à la découverte de Georges Mathieu, figure emblématique de l’expressionnisme abstrait et inventeur de l’abstraction lyrique. Au fil du parcours, ce livret dévoile les secrets de son œuvre et de ses incursions dans les arts appliqués : affiches, pièces de monnaie, logos… Disponible gratuitement sur place et en téléchargement.

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