Georges Moustaki, figure emblématique de la chanson française, a marqué son époque par ses textes poétiques, son engagement et son identité cosmopolite. De ses débuts discrets en tant qu'auteur-compositeur pour les grands noms de la chanson à son affirmation tardive mais durable comme interprète, Moustaki a tracé un sillon singulier et profond dans le paysage musical français.

Jeunesse et Formation : Un Cosmopolitisme Précoce

Yussef (Giuseppe) Mustacchi est né le 3 mai 1934 à Alexandrie, en Égypte, au sein d'une famille juive d'origine grecque. Cette identité multiple et complexe marquera profondément son œuvre et sa personnalité. Son père, Nessim Mustacchi, tenait "La Cité du livre", une librairie importante du Moyen-Orient.

L'environnement familial est multiculturel : on parle italien à la maison, arabe dans la rue, mais c'est le français, langue de culture, qui prédomine à l'école et dans son éducation. Ses parents, attachés à la culture, veillent à ce qu'il étudie dans une institution française. Le jeune Yussef s'imprègne ainsi des classiques de la littérature et de la chanson française, notamment Tino Rossi, Charles Trenet et Edith Piaf. Cette éducation cosmopolite et francophile l'amène à s'intéresser à la musique française et à reprendre au piano des standards.

Après avoir obtenu son baccalauréat, il effectue un voyage à Paris qui le convainc de s'installer définitivement dans la capitale française. Obtenant l'autorisation de son père, il s'expatrie et s'installe chez l'une de ses sœurs, qui tient une librairie à Paris avec son époux. Il n'obtiendra la nationalité française qu'en 1985.

Premiers Pas dans le Milieu Artistique Parisien

Dans le Paris des années 1950, il tente de gagner sa vie en vendant des livres de poésie au porte-à-porte et en travaillant dans la presse comme correspondant d'un journal égyptien. Les lettres ne suffisant pas, il travaille également comme barman dans un piano-bar, ce qui lui permet de rencontrer des personnalités du monde du spectacle.

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Un soir, il assiste aux Trois Baudets à un récital de Georges Brassens, une révélation qui le bouleverse. Convaincu que sa voie se trouve dans le spectacle, il adopte le prénom de Brassens comme nom de scène, en hommage à son maître. Il montre ses textes à Brassens, qui l'encourage à continuer.

Parallèlement, il apprend la guitare et fait ses premières armes dans les cabarets parisiens. Il rencontre Henri Salvador et le guitariste Henri Crolla, qui le présente à Edith Piaf en 1958.

La Rencontre avec Edith Piaf : Un Tournant Décisif

La rencontre avec Edith Piaf marque un tournant décisif dans la vie de Georges Moustaki. De cette rencontre naît une liaison passionnée, bien que tumultueuse, entre le jeune aspirant musicien et la star, de 19 ans son aînée. Il devient auteur-compositeur pour Piaf, pour laquelle il écrit la chanson "Milord", mise en musique par Marguerite Monnot, qui devient un succès international.

Cette collaboration propulse Moustaki sur le devant de la scène. Piaf le présente à la télévision française, où il se produit pour la première fois devant une caméra. Il l'accompagne également dans ses tournées. Cependant, leur relation est mise à l'épreuve par le caractère entier de la chanteuse et par ses problèmes de santé. Au cours de la tournée américaine de Piaf, pendant laquelle elle tombe gravement malade, le couple se sépare.

Cette expérience, bien que formatrice, le laisse quelque peu secoué. Il se met alors en retrait et se perfectionne en étudiant la guitare classique, tout en continuant son activité de parolier-compositeur.

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L'Écriture pour les Autres : Une Affimation Progressive

Après sa séparation d'avec Piaf, Moustaki se consacre à l'écriture pour d'autres artistes : Colette Renard, Yves Montand, Barbara, Juliette Gréco, Cora Vaucaire… Il sort quelques disques au début des années 1960, mais préfère encore son activité d'auteur à celle d'interprète. Pathé-Marconi met un terme à son contrat de chanteur en 1965.

Il profite de cette période d'inactivité pour voyager en Grèce, découvrant ainsi le pays de ses parents. Il rebondit grâce à sa rencontre avec Serge Reggiani, qui souhaite se concentrer sur une carrière de chanteur. Moustaki compose pour lui plusieurs chansons à succès, comme "Sarah", "Ma Solitude" et "Ma Liberté".

Désormais remis en selle en tant qu'auteur, il écrit pour d'autres fortes personnalités de la scène française, comme Barbara, avec qui il se lie d'amitié. En 1968, il interprète en duo avec elle "La Longue dame brune", chanson douce et tendre qui devient un standard des deux interprètes.

L'Avènement de l'Interprète : "Le Métèque" et la Consécration

En 1968, au cours d'une tournée, Barbara est prise d'un malaise avant de monter sur scène. Moustaki la remplace au pied levé et s'affirme comme un chanteur capable de charmer le public.

L'année suivante, à 35 ans, il se révèle enfin avec le grand succès de la chanson "Le Métèque", touchante ode au déracinement et à l'amour, qui demeure le titre le plus connu de son auteur. Il confiait l'avoir écrite en un après-midi. Ce titre et le 33-tours enregistré dans la foulée lui valent de remporter le prix de l'Académie Charles Cros. Il réalise ensuite un tour de chant qui le mène jusqu'à Bobino en janvier 1970. Serge Reggiani avait d'ailleurs refusé "Le Métèque".

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Chanteur chaleureux et sensible, Georges Moustaki crée un lien intimiste avec le public des années 1970. Deux albums se succèdent, et une tournée internationale achève de le consacrer, tardivement mais sûrement. Il affirme une personnalité de chanteur à textes à la voix chargée d'émotion, dans la lignée de son maître Georges Brassens.

Sa personnalité de poète cosmopolite à l'indolence revendiquée séduit les spectateurs, d'autant que s'ajoute à ce côté "baba-cool" un grand talent d'auteur et d'interprète. Moustaki développe également son image d'artiste "libertaire" et anarchiste, engagé à gauche, qui ne se démentira jamais.

Voyages, Influences et Diversification Artistique

Après avoir assisté en 1972 au festival de la chanson populaire de Rio de Janeiro, Moustaki agrémente sa musique d'influences brésiliennes, notamment de bossa nova, qui se font sentir dans l'album "Déclaration" (1973). Il adapte des chansons brésiliennes en français et continue de s'imprégner des influences musicales du monde entier grâce à ses tournées internationales.

Tout en se montrant très productif, il parcourt le monde (États-Unis, Japon, Allemagne, Égypte…) sans jamais se départir de sa tendresse de poète épris d'universel. En 1979, il se produit à l'Olympia pendant deux semaines avant de partir en tournée européenne. Attiré par les influences musicales du sud, il cherche aussi à se diversifier en se tournant vers les pays du nord, notamment en collaborant avec le groupe néerlandais Flairk, avec lequel il sort un album et fait une tournée (1982).

En 1986, il quitte sa maison de disques Polydor pour le label Blue Silver et réalise l'album "Jou Jou", avec la collaboration de Maxime Le Forestier, Paco Ibañez et Richard Galliano. Il réalise à cette occasion une originale "tournée dans Paris intra-muros", passant d'une salle à une autre, avec dix-neuf dates.

Dans les années suivantes, un double album live et un livre - "Les Filles de la mémoire" - honoré par une préface de l'écrivain brésilien Jorge Amado, viennent s'ajouter à ses succès professionnels. Sa production chez Polydor est recueillie en 1992 dans un coffret, "Balades en Ballades", qu'accompagne un double album studio. Une nouvelle tournée suit en 1993.

Moustaki multiplie les rencontres artistiques et les collaborations, élargissant son univers : on le voit adapter un poème soufi du turc Yunus Emre, et réaliser des duos avec Nilda Fernandez ou Enzo Enzo. Son véritable intérêt tient cependant dans les tournées, qui lui permettent de satisfaire ses envies de découverte et de nouvelles rencontres, avec des artistes et des publics différents.

Fin de Vie et Hommages

En dehors des modes, comptant sur l'affection d'un public fidèle, il poursuit loin des médias les plus branchés une carrière des plus actives : concert à l'Olympia joué à guichets fermés en 2000, tournée en 2001, bilan de carrière avec un coffret de dix CD en 2002, nouvel album en 2003 ("Moustaki", avec pour la première fois sa propre version de "Milord", la chanson écrite pour Piaf) et encore un album en 2005 ("Vagabond", enregistré au Brésil). Un autre album suit en 2008, baptisé "Solitaire".

Atteint de problèmes respiratoires, Georges Moustaki doit annuler une série de concerts en 2009 en raison d'une hospitalisation. Le 8 janvier 2009, il monte sur scène à Barcelone pour annoncer qu'il ne peut plus chanter. Il s'installe ensuite à Nice où il s'éteint au matin du 23 mai 2013, à l'âge de 79 ans, d'une maladie des bronches. Ses poumons ne lui permettaient plus de chanter depuis longtemps. Dès l'annonce de sa disparition, les hommages tant artistiques que politiques affluent envers ce géant de la chanson.

Il est inhumé au cimetière du Père Lachaise à Paris.

Vie Privée

A 20 ans, Georges Moustaki épouse Annick Cozannec, de cinq ans son aînée. Le couple a une fille, Pia, née en 1954. Après cette union, le chanteur a eu de nombreuses conquêtes, notamment une liaison avec l'actrice Jeanne Moreau. Catherine Lara, la sœur de Maxime Le Forestier, a également fréquenté Georges Moustaki dans les années 70.

Héritage et Postérité

Ayant brillamment creusé un sillon clair et profond dans l'univers de la chanson française, Georges Moustaki a su conserver une authenticité artistique formée au creuset de la tendresse, de « l'amour de l'amour » et d'une identité irréductiblement cosmopolite. Il laisse une œuvre considérable, une trentaine d'albums et d'innombrables chansons pour ses amis chanteurs. Il se montra toujours fidèle à ses racines, qui lui ont inspiré ses plus ravissantes ballades, comme "Alexandrie", "Ambassadeur" ou "Méditerranéen".

En juin 2013, une rue de Paris est choisie pour la renommer en son honneur. La maire de Paris, Anne Hidalgo inaugure la nouvelle Place Georges-Moustaki en 2017. D'autres rues en France rendent hommage au chanteur, ainsi qu'une école et un village de vacances.

En 2010, Thierry Cadet et Matthias Vincenot créent le prix Georges Moustaki qui récompense un album autoproduit et/ou indépendant.

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