Alors que l’Occident célèbre la minceur et le culte du corps sculpté, certaines régions d'Afrique, notamment en Mauritanie et au Cameroun, perpétuent des traditions ancestrales valorisant le surpoids chez les femmes et les enfants. Parmi ces pratiques, le gavage infantile, appelé « leblouh » en Mauritanie, suscite des débats passionnés entre préservation culturelle et droits humains.

Un Idéal de Beauté Paradoxal

En Mauritanie, pays saharien d’Afrique de l’Ouest, l’idéal féminin s’éloigne radicalement des standards occidentaux. Traditionnellement, plus une femme est corpulente, plus elle est considérée comme belle, saine et désirable. Cette perception est profondément enracinée dans l’histoire du pays, où la graisse a longtemps été synonyme de richesse, de fertilité et de statut social. Un proverbe local résume cette pression sociale : « Une femme fine est une honte pour sa famille. »

Ce culte de la corpulence contraste radicalement avec les normes de beauté occidentales, qui valorisent la minceur, le contrôle de soi, l’activité physique et un corps souvent « tonique ». Dans la majorité des pays européens et nord-américains, les femmes subissent une pression constante pour perdre du poids, parfois jusqu’à l’obsession.

Le paradoxe est frappant : là où une femme en surpoids est souvent stigmatisée en Europe, elle peut être adulée en Mauritanie et perçue comme un modèle de réussite sociale et de féminité accomplie.

Le « Leblouh » : Une Tradition Controversée

C’est dans ce contexte qu’est né le « leblouh », une pratique consistant à gaver les jeunes filles dès leur plus jeune âge pour les faire grossir rapidement, souvent entre 5 et 14 ans. L’objectif : les préparer au mariage, parfois dès l’adolescence. Le phénomène est particulièrement répandu dans les zones rurales, bien que le gouvernement mauritanien affirme depuis les années 2000 vouloir lutter contre cette tradition.

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Les méthodes utilisées sont souvent extrêmes et violentes. Le gavage est imposé par les familles et réalisé par des femmes âgées ou des nourrices. Les méthodes sont éprouvantes : consommation forcée de plusieurs litres de lait de chamelle ou de vache par jour, repas caloriques à répétition, privation de mouvement, voire punitions physiques si la fille vomit ou refuse de manger. Les filles peuvent ainsi consommer jusqu’à 16 000 calories par jour, soit plus de six fois l’apport calorique recommandé pour un adulte.

Au Cameroun, une pratique similaire existe, consistant à forcer les nouveaux-nés sans appétit à manger, afin de « leur donner des forces ». Florence, une jeune mère de 22 ans de Maroua, dans la région de l'Extrême-Nord du Cameroun, pince le nez de sa fillette âgée d'un an et demi et la force à avaler de la bouillie à l'aide d'une louche. L'enfant se débat, pousse des cris, rejetant à chaque fois une bonne quantité de bouillie.

Conséquences Désastreuses sur la Santé

Le résultat de ces pratiques est alarmant : des corps très enrobés dès l’adolescence, au prix d’une santé souvent compromise. Les conséquences sont lourdes : obésité morbide, diabète de type 2, hypertension, problèmes articulaires et détresse psychologique.

En Mauritanie, l'Observatoire mondial de l'obésité révèle que 31,5% des Mauritaniennes de plus de 15 ans étaient obèses en 2006, contre seulement 8,6% des hommes. Les hôpitaux locaux rapportent de nombreux cas d'obésité morbide, des taux alarmants de cholestérol et pléthore de maladies cardiovasculaires.

Au Cameroun, à l’hôpital de Tokombéré, la consultation des enfants a reçu 896 cas de broncho-pneumopathies en un an. Cent ont imposé une hospitalisation et 10 enfants sont décédés. 28 cas ont clairement été attribués au gavage.

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Comme l’a dit monsieur Bélanger, le gavage met en danger la vie des fillettes, car, elles peuvent mourir sur le coup sous le choc et/ou la douleur ou alors précocement (20 à 30 ans). Quelques études et surtout, l’observation empirique ont montré que les grossesses de ces femmes gavées et obèses sont à risque.

Lutte Contre le Gavage : Un Combat Difficile

Malgré l’illégalité du gavage forcé depuis 2003 en Mauritanie, le manque de contrôle et la persistance des normes sociales freinent les progrès. Des campagnes de sensibilisation ont été menées par des ONG locales et internationales, comme Amnesty International, mais les résultats restent fragiles.

Aminetou Mint Moctar, présidente de l’Association mauritanienne des Femmes Chefs de Familles (AFCF), décrit un rituel particulièrement douloureux, qui porte atteinte "à l’intégrité physique de la femme". Elle observe toutefois que beaucoup de jeunes filles ont compris aujourd’hui le danger que représente le gavage, mais que le chemin reste long pour éradiquer ces traditions bien ancrées dans la société.

Au niveau international, des organisations comme le Comité Inter-Africain (CI-AF) de lutte contre les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants, surtout, les fillettes, œuvrent pour mettre fin à ces pratiques néfastes. À l’instar des 6 groupes qui agissent en Europe depuis les années 80, le Réseau FEMMES AFRICAINES, Horizon 2015 (FAH 2015) milite dans ce sens au Québec et au Canada depuis 1994.

La prise de conscience de la question des femmes et des rapports sociaux de sexe est établie malgré les controverses qui subsistent. La tenue à Abidjan d’un colloque international « Genre, population et développement en Afrique », qui a mobilisé un nombre important de chercheurs des deux sexes, de plusieurs nationalités et de compétences multiples, avec l’appui d’institutions académiques et étatiques, témoigne du chemin parcouru.

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Femmes entre Deux Mondes

Avec l’accès croissant aux réseaux sociaux et à la culture mondiale, les jeunes générations mauritaniennes sont de plus en plus partagées. Certaines rejettent le « leblouh », aspirent à un corps plus sain et revendiquent leur droit à disposer de leur corps. D’autres, en revanche, continuent de voir la corpulence comme une forme d’identité et de fierté.

Le débat reste sensible. Pour certains, l’éradication du « leblouh » est nécessaire au nom des droits humains et de la santé publique. Pour d’autres, il s’agit d’une tradition culturelle à préserver.

Vers un Changement des Normes ?

Les efforts pour éradiquer le gavage infantile en Afrique se heurtent à des défis complexes, notamment la persistance des normes sociales traditionnelles, le manque de ressources et l’absence de lois criminalisant explicitement cette pratique.

Malgré ces obstacles, des progrès sont réalisés grâce aux efforts des ONG locales et internationales, des organisations de défense des droits des femmes et des jeunes générations qui remettent en question les normes de beauté traditionnelles.

Le chemin vers un changement durable des normes est encore long, mais la prise de conscience croissante des dangers du gavage infantile et la volonté de promouvoir la santé et les droits des femmes offrent un espoir pour l’avenir.

Le Gavage Infantile et les Mutilations Génitales Féminines : Des Pratiques Liées

Il est important de noter que le gavage infantile est souvent associé à d’autres pratiques traditionnelles néfastes pour la santé des femmes, telles que les mutilations génitales féminines (MGF).

En 1984, un séminaire initié par madame Berhane Ras Work avait réuni à Dakar (Sénégal) les représentantes de 22 pays d’Afrique pour réfléchir sur les pratiques traditionnelles ayant effet sur la santé des femmes et des enfants en Afrique, telles que les mutilations génitales féminines, les tabous nutritionnels et le gavage.

Les MGF constituent une autre pratique traditionnelle tout aussi néfaste que le gavage. Sa prévalence est encore plus importante et ses conséquences aussi désastreuses. En effet, En 1994, au Colloque de la Fédération des gynécologues et obstétriciens (FIGO), le Dr Nahid Toubia (1994) a signalé que chaque année, au moins deux millions de filles dans le monde sont victimes des mutilations génitales féminines (MGF), soit 6 000 par jour et 5 par minute.

Les familles justifient ces pratiques atroces par la nécessité de trouver un mari à la fillette. Il s’agit en effet de les transformer selon le désir des hommes. Pour ce, couper leurs organes de jouissance pour atténuer leur appétit sexuel ou la gaver pour en faire un "matelas moelleux" pour le futur mari.

Engagées, les femmes africaines éduquées se battent depuis deux décennies (1984 - 2004) pour mettre fin à toutes les formes des pratiques traditionnelles néfastes (PTN). Faisant partie des violences faites aux femmes, de la violation des droits des enfants (ici les fillettes) et de celle de l’intégrité du corps des femmes, la lutte contre ces pratiques traditionnelles néfastes devraient pourtant être soutenues par tous les militant-e-s des droits de la personne.

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