L'idée d'un Furby donnant naissance à un autre Furby relève de la science-fiction, mais elle soulève des questions profondes sur notre relation avec la technologie et nos peurs face à l'intelligence artificielle. Cet article explore les mythes et les réalités entourant les créations artificielles, en s'appuyant sur des concepts tels que l'Unheimliche (l'inquiétante étrangeté) et le complexe de Frankenstein pour comprendre notre fascination et notre répulsion envers les robots et autres automates.
La Peur de l'Autre Artificiel : Un Sentiment Ancien
Depuis des siècles, l'humanité est à la fois fascinée et effrayée par ses propres créations. Les poupées de porcelaine qui mettent mal à l'aise, les automates qui semblent malsains, tout cela témoigne d'une ambivalence profonde. On aime la merveille de mécanisme et de travail que représente la conception d’un automate ou d’un robot, mais on balance le Furby de son petit neveu par la fenêtre en haussant les épaules. Cette ambivalence se retrouve dans nos mythes et hante encore notre vie culturelle. Ils sont comme nous, mais ils ne sont pas nous.
La science-fiction, genre d’anticipation le plus à même de parler de robots, reflète souvent cette peur. Rares sont les messages optimistes à l’égard de l’insertion des androïdes dans notre société. Révolution des robots, attaque des robots, suprématie des robots… Perte de contrôle des robots ? Bref. Ce qui est intéressant dans la science-fiction, c’est qu’il ne s’agit pas nécessairement de jouer de cette peur, mais plutôt de l’interroger. On se débarrasse plus facilement d’un aspirateur ! Mais que faire quand votre machine a deux bras, deux jambes, qu’elle vous regarde et vous répond ? Et voilà qu’on s’acharne à les rendre doués d’une intelligence propre, et même… à les faire rêver.
Les Questions Éthiques Posées par les Robots Émotionnels
Quand plus grand-chose ne nous séparera, comment, alors traiter un robot ? Pourra-t-on continuer à les utiliser comme des esclaves sans crises de conscience ? Qu’est-ce qui nous rend supérieurs à eux ? Et puis des gens comme Steven Spielberg nous balancent des fictions pleines de robots… avec des émotions. David ne sait pas qu’il est un robot, qu’il n’est pas « réel », car il a été programmé ainsi, ses émotions ont été programmées ainsi : il aime ses « parents » d’un amour… véritable ? Ce film met extrêmement mal à l’aise, parce que, comme il a été dit très clairement plus haut, on n’aime pas les robots. Mais le sentiment d’injustice face à la situation de ce qui ne devrait être qu’une chose, pourtant, on le ressent.
Accepter sa part d’humanité ? La refuser ? Qu’est-ce qui fait qu’un humain… est humain ? Quand on arrive à court de justifications pour placer l’Homme au-dessus de la créature intelligente, c’est le malaise. Nous ne parlerons même pas de la question du cyborg, mi-être humain, mi-créature mécanique ! On s’impose des principes. Ce que l’être humain a de supérieur à l’être mécanique, ce sont, mettons, les émotions, les sentiments… Ou encore l’empathie. Une machine n’est pas capable d’appréhender et de ressentir les émotions de l’Autre. Ainsi, lorsque Philip K. Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Ce test, utilisé par les forces de l’ordre pour démasquer les androïdes fugitifs, est basé sur l’empathie ; le sujet se voit présenter un certain nombre de situations censée susciter chez lui l’empathie, mesurée grâce aux variations du rythme cardiaque, de la respiration, etc. Une simple création de l’homme ne peut pas décemment réussir ce test… Ou peut-être que si ?
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Le Test de Turing et la Question de la Pensée Machine
« Une machine peut-elle penser ? » était la grande question d’Alan Turing, déjà, en 1950, quand il a imaginé ce test - même si ce dernier ne fournit pas la réponse. L’idée est de confronter un sujet (humain) à un ordinateur et à un autre humain, et de voir si, au cours de diverses conversations, le sujet parvient à déterminer lequel de ses interlocuteurs est la machine. Au fond, tous ces moyens de calmer notre angoisse finissent par l’accentuer.
Mythes et Archétypes : Du Golem à Frankenstein
Prenez le mythe du Golem, qui répond à un schéma de fiction/mythe classique. L’homme créé une créature humanoïde intelligente pour la mettre à son service. La créature grandit et commence à échapper au contrôle de l’homme, puis se rebelle ; l’homme la détruit, ou se fait détruire. On a pensé en lisant le passage sur le Golem à Frankenstein. Si vous n’avez pas lu le roman de Mary Shelley, vous en connaissez sûrement les grandes lignes : un savant (un peu foufou dans sa tête) réussit à défier le Ciel en insufflant la vie à la chose qu’il vient de créer.
Ce thème n’est pas étranger à notre perception des robots : même le grand maître de la science-fiction robotique par excellence, Isaac Asimov, l’utilise pour donner un nom à la peur des créations mécaniques humanoïdes - le complexe de Frankenstein. Ce « complexe » est une notion qu’Asimov utilisait dans ses nouvelles pour décrire la manière dont étaient reçus les robots par la population, c’est-à-dire avec crainte, incompréhension et méfiance - la peur sous-jacente étant que ces choses ressemblant à nous en « mieux » nous surpassent, voire nous dominent un jour.
Les Trois Lois d'Asimov : Une Protection Illusoire ?
Ces trois lois, que les scientifiques et pro-robots dans les romans brandissent comme une preuve que les robots ne peuvent rien contre nous, sont pourtant rarement convaincantes à 100% ! Un exemple populaire est le film I, Robot avec Will Smith, en réalité inspiré d’un recueil de nouvelles d’Isaac Asimov. Plus simpliste que le livre, il va droit au but de façon claire, en mettant en scène un inspecteur drastiquement opposé aux robots face à une société qui les adore. Ce qu’il leur reproche ? Leur manque de sentiments et d’empathie. Classique. Mais son argumentation s’effondre souvent… Comme lorsqu’il martèle à Sonny, le robot intelligent, qu’un vulgaire automate ne peut pas réaliser un chef-d’oeuvre à partir d’une feuille de papier. « Et vous, inspecteur ?
La Relation Créateur/Créature : Un Jeu Dangereux
Opposer le concept d’humanité à la vie artificielle, ce n’était déjà pas sans crises de conscience et divers complexes. En fin de compte, cette relation créateur/créature est malsaine à bien des égards. Enfin, disons que ça marque l’imaginaire collectif ! On a d’un côté cette peur implicite de voir la créature prendre le dessus sur nous autres, pauvres humains faits d’une chair mortelle… Et de l’autre, gros paradoxe, cette terreur à l’idée de s’être pris pour Dieu en créant la vie. C’est un peu la morale de Frankenstein : l’homme qui a outrepassé ses capacités de mortel en s’octroyant le droit divin de donner la vie a été puni pour une telle usurpation. Les Grecs anciens appelaient ça l’hubris, le péché de démesure, celui de vouloir se faire l’égal des dieux, qui se retrouve dans beaucoup de mythes. C’est dire si on n’a pas la conscience tranquille !
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L'Inquiétante Étrangeté (Unheimliche) et la Vallée Dérangeante
Tout ça nous touche - vous et moi, pauvres individus lambda qui ne savons même pas monter un jeu Kinder - d’assez loin. À notre échelle, il faudrait commencer par nous expliquer d’où vient ce besoin absolu de faire ces machines à notre image. C’est le psychiatre Ernst Jentsch qui, le premier, en 1906, a parlé du « Unheimliche » dans un essai du même nom, ou uncanny en anglais, voire « inquiétante étrangeté » en français (mais la traduction est loin d’être convaincante). Il propose à titre d’exemple une nouvelle de E.T.A. L’Uncanny, c’est cette impression que l’on se trouve en présence de quelque chose que l’on connaît (ici un autre être humain) mais que quelque chose cloche sans que l’on puisse exactement mettre le doigt dessus. Le concept a été repris, critiqué et étudié par bien des gens, dont Freud. Et surtout, il a été rapproché du domaine de la robotique dans les années 70 par le roboticien Masahiro Mori et sa théorie de l’Uncanny valley, ou « vallée dérangeante », qui tente de définir et comprendre les réactions face à une présence artificielle.
SAUF QUE (parce qu’il y a un sauf que) ce n’est vrai que jusqu’à un certain point. Dès que l’objet artificiel atteint un trop haut niveau de perfection dans l’imitation, la réaction s’inverse radicalement et devient négative ; nous nous trouvons alors dans le malaise dont on parlait plus haut, la méfiance, l’incompréhension… la peur. Ainsi, l’anthropomorphisme n’est pas nécessairement une mauvaise idée. Mais verser dans l’excès va provoquer l’effet inverse, car dès que la machine provoque la confusion, malgré l’admiration devant le travail et le savoir-faire qu’elle a demandé, le malaise peut s’installer. « Trop » humain, ajouté à l’invulnérabilité de la machine, devient une menace.
Robots et Vie Quotidienne : Entre Assistance et Remplacement
Mais le but de toute machine est de nous aider, voire remplacer, au quotidien, comme une voiture qui fait le trajet pour nous, ou un robot ménager qui prépare des aliments. Bon, à vrai dire, l’anticipation étant ce qu’elle est, on est déjà tentés. Regardez par exemple l’excellente série Real Humans, qui appuie bien où ça fait mal : l’identification, la peur, la méfiance, la jalousie, les relations troubles, la conscience, et l’abattage des frontières entre humain et machine. Non, nous n’y sommes pas encore, c’est vrai. Mais la présence du robot dans notre culture populaire et la place qu’il y occupe montre bien qu’on y pense déjà, même devant une jolie poupée très réaliste qui dit « maman ».
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