Depuis l'aube de l'humanité, des scènes d'allaitement ont été représentées sur tous les continents, à la fois pour leur beauté intrinsèque et comme symboles de fécondité, de charité et d'amour maternel. Ces représentations, bien que diversifiées par les cultures, partagent des invariants qui rappellent l'expérience universelle de la maternité et de l'allaitement. Cet article explore l'évolution de ces représentations à travers l'histoire de l'art, en mettant en lumière les symboles, les contextes culturels et les significations changeantes attribuées à la femme nue allaitant.
Isis Allaitant Horus: Un Symbole de Vie dans l'Égypte Ancienne
Dans l'Égypte ancienne, les statuettes d'Isis allaitant son fils Horus étaient omniprésentes. Ces milliers de statuettes, produites à une échelle quasi-industrielle, témoignent de l'importance d'Isis en tant que grande magicienne, mère universelle et puissance consolatrice. La légende raconte qu'elle a sauvé son fils d'une morsure de serpent grâce à son lait, incarnant ainsi la puissance de la vie. On estime que le culte des Vierges noires a pris la suite du culte d’Isis.
Déesses-Mères Gallo-Romaines: Allaitement et Fécondité
À Rome et dans le monde gallo-romain, des dessins sur des vases et des statues de déesses-mères allaitantes, souvent avec deux enfants au sein, ont été retrouvés, y compris dans des tombes d'enfants. Ces figures au visage impassible symbolisent la fécondité et la protection maternelle.
Vierges Allaitantes: L'Évolution d'un Thème Chrétien
Les Vierges allaitantes, présentes dans les musées et les églises d'Europe sous forme de statues, de tableaux et de vitraux, succèdent aux Isis et aux déesses mères gallo-romaines. La plus ancienne connue est une peinture murale dans la catacombe de Priscille à Rome. Ces Vierges allaitantes se divisent en deux catégories principales: celles où la mère présente le sein à l'enfant assis sur ses genoux et celles où l'enfant prend le sein dans ses mains et dans sa bouche. La seconde catégorie apparaît plus réaliste et moins codifiée.
L'étude de la position des doigts de la Vierge dans la première catégorie révèle un geste particulier, le "pseudo-zygodactyle", où la main est posée sur le sein de manière à insérer le mamelon entre l'index et le majeur. Ce geste, utilisé depuis longtemps, indique qu'il s'agit d'un sein spécial, divin, libérateur, donnant l'immortalité. On retrouve ce geste dans des tableaux où il n’est pas du tout question de déesse ni d’allaitement, par exemple, la Fornarina de Raphaël (bien que là, il ne s’agisse pas de la prise « en ciseaux »).
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La Fin d'une Vogue: Le Concile de Trente et la Nudité Religieuse
En 1563, le concile de Trente mit un terme à la vogue des Vierges allaitantes en interdisant la nudité dans la peinture religieuse. Cette interdiction obligea les artistes à trouver d'autres cadres pour représenter l'allaitement.
Les "Charités": Une Nouvelle Forme de Représentation
Au XVIIe siècle, les "charités" devinrent une forme populaire de représentation de l'allaitement. On distinguait la charité romaine et la charité chrétienne. La charité chrétienne montrait une femme allaitant un bébé entourée d'enfants, tandis que la charité romaine illustrait la légende de Cimon et Péra, où une jeune femme donne le sein à son père emprisonné pour le sauver de la famine.
L'Allaitement au Fil des Siècles: De la Nourrice à la République
À partir du XVIIIe siècle, les allaitements symboliques se font plus rares. On trouve de nombreuses scènes d'allaitement où la femme est une nourrice, souvent identifiable par le titre du tableau, son habillement ou sa coiffe. Au XXe siècle, les représentations d'allaitement diminuent au milieu du siècle, signe d'une désaffection, avant de connaître un renouveau à la fin du siècle, avec un intérêt renouvelé pour l'allaitement dans la peinture, le dessin, la sculpture, la bande dessinée, la photo et le cinéma.
Le Corps Féminin Nu: Entre Érotisme, Maternité et Politique
La représentation du corps féminin nu dans l'art, et en particulier du sein, oscille entre érotisme, maternité et politique. Dès la Préhistoire, les figures féminines aux formes arrondies et à la poitrine proéminente, connues sous le nom de "Vénus", témoignent de l'importance de la maternité. Dans l'Égypte ancienne et la Grèce antique, les représentations de l'allaitement sont nombreuses, et cet acte est repris par l'iconographie chrétienne avec les Virgo lactans. Le sein maternel est associé à la santé et à des pouvoirs magiques.
À partir de la Renaissance, l'aspect érotique du sein prend de l'importance. La Vierge de Melun de Jean Fouquet illustre cette transition, avec un nu impertinent et provocateur. La redécouverte du monde antique accentue la sexualisation des figures, principalement appliquée aux figures mythologiques et aux allégories. Au XIXe siècle, les Odalisques, les harems et les bains orientalistes deviennent des thèmes prisés.
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Au XIXe siècle, le tableau d'Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, fait du sein nu un symbole politique, représentant la liberté et les idéaux républicains. Les mouvements féministes contemporains, comme les Femen, utilisent également le sein nu comme symbole de lutte politique. Le combat #FreetheNipple milite contre la censure des photos en topless sur les réseaux sociaux, revendiquant la désexualisation du sein.
Le Nu Féminin dans l'Art Académique
À l’époque moderne, la représentation du corps dans le plus simple appareil revêt des enjeux esthétiques et moraux liés aux règles de l’art, aux institutions artistiques, à la formation des artistes ainsi qu’à l’exposition et à la réception des œuvres. Nécessitant l’étude du modèle vivant et de l’anatomie, le nu académique s’épanouit dans la peinture d’histoire, placée au sommet de la hiérarchie des genres picturaux telle qu’elle s’affirme à la fin du xviie siècle.
En Italie, Lavinia Fontana (1552-1614) et Artemisia Gentileschi (1593-1653) comptent parmi les premières à peindre des nus féminins tirés de sujets mythologiques et bibliques. Le début du xviiie siècle met à l’honneur la pastelliste Rosalba Giovanna Carriera (1675-1757), membre des différentes académies italiennes. Ses portraits suscitent l’engouement du tout Paris lorsqu’elle y est accueillie en 1720 ; elle est élue à l’Académie royale de peinture et de sculpture, au sein de laquelle les femmes sont exceptionnellement admises.
Anna Dorothea Therbusch (1721-1782), peintre de cour ayant pour illustres commanditaires Frédéric II de Prusse et Catherine II de Russie, réalise des portraits, des autoportraits et des tableaux d’histoire représentants des scènes mythologiques. Le nu féminin a droit de cité dans sa plaisante Toilette de Vénus (1772) qui orne le château de Sans-Souci. Sa Jeune femme en négligé (1769) fait fi de toute référence antique au profit d’un demi-nu érotique. Le modèle y arbore un déshabillé, toilette à la mode réservée à la sphère privée.
Les femmes du xviiie siècle sont privées de certains enseignements alors indispensables au nu académique, tel qu’il est institutionnalisé en France, en Italie et en Angleterre. Au nom de la pudeur, elles ne peuvent assister aux cours de dessin d’après nature qui consistent à copier un modèle masculin posant nu. C’est le cas à la Royal Academy of Arts de Londres, où les étudiants se réunissent pour dessiner le nu d’après des modèles masculins et féminins. Côté français, l’Académie royale de peinture et de sculpture encourage fortement l’étude du corps masculin d’après nature mais exclut les femmes artistes des leçons. Le nu nécessite en outre une connaissance de l’ostéologie et de la myologie.
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Le droit des femmes à dessiner d’après nature, à s’exercer dans tous les genres picturaux, et donc à s’illustrer également en tant que peintre d’histoire, fait l’objet d’une polémique particulièrement vive durant l’été 1785. La nudité de la figure, qui doit témoigner des savoirs de l’artiste en matière d’anatomie, est passée au crible. Un observateur des tableaux du Salon relève que, dans la Bacchante, « le corps surtout est d’une exécution molle et peu savante » et considère que la peintre ferait mieux de s’en tenir aux portraits, faute de connaissances en anatomie.
L'exemple de la réception de la Bacchante montre que dénuder le corps dans le cadre d’un sujet historique est un geste conventionnel qui devient subversif lorsqu’il est exécuté par une artiste.
Évolution de la Représentation du Sein Nu à Travers les Époques
Les premiers exemples de représentation artistique du sein féminin remontent à l'ère paléolithique. Dans la civilisation minoenne, les femmes jouaient un rôle dominant et étaient souvent représentées partiellement nues. La célèbre Déesse aux serpents est une figure récurrente de la sculpture crétoise de cette période.
L'art grec classique a donné un nouveau goût esthétique à la représentation de la poitrine, régi par le principe d'harmonie et la recherche de la beauté universelle. Ce concept s’est surtout matérialisé dans le domaine de la sculpture, comme en témoigne l'Aphrodite Cnidia.
Les Romains considéraient le sexe comme quelque chose d'absolument naturel et ont souvent représenté des scènes dans lesquelles l'ars amandi s’exprimait librement. Il existe de nombreuses représentations de scènes bachiques dans lesquelles les Bacchantes, les seins découverts, sont caressées par Satyres en proie à une fureur érotique.
Au Moyen Âge, les rares représentations de corps nus étaient réduites à des lignes essentielles, avec des corps stylisés dépourvus de qualités esthétiques. Les rares exemples de nus de cette période se limitent à des passages bibliques, comme la Genèse d'Adam et Eve.
La représentation de la Madone allaitant l'enfant Jésus, connue sous le nom de Madonna Lactans, est un exemple très particulier. L'iconographie de la Madone allaitante a été interdite par le Concile de Trente, car on estimait que ces images pouvaient détourner les fidèles de la prière.
Le peintre Titien est reconnu pour avoir donné une toute nouvelle sensualité à la représentation du nu féminin dans l'art. Sa Vénus d'Urbino, aux formes douces, a l’entrejambe couvert par une main, mais la poitrine exposée, dans un mélange de pudeur et de séduction.
Au XVIIe siècle, les seins apparaissent dans de nombreuses peintures et sont représentés de manière douce et naturelle, non idéalisée, comme avec les corps charnus et féminins de Pierre Paul Rubens et Rembrandt.
Entre le XVIIIe et le XIXe siècle, la mode des portraits miniatures échangés entre amants comme soutien affectif était très répandue. Dans certains cas, les femmes amoureuses posaient même les seins nus, afin de donner à l'être aimé une image à garder dans sa poche, à emporter avec soi pour entretenir le désir.
À la fin du XIXe siècle, Edvard Munch peint deux œuvres importantes dans lesquelles le buste du sujet a précisément pour but de transmettre une émotion et un message. Dans le tableau Puberté (1895), l'artiste explore le thème de l'adolescence, avec ses perturbations, en représentant une poitrine naissante en parfait accord avec le visage enfantin et l'expression perdue du sujet. Dans Madone, en revanche, il entremêle le sacré et le profane, en représentant une femme au torse découvert et à l'expression extatique à forte résonance sexuelle.
Au début du XXe siècle, la nudité était généralement utilisée comme un outil pour sonder la psyché et était chargée d'une signification humaine. À cette époque, les nus d'Egon Schiele dépeignant des corps transpirant une sexualité brute, qui a même conduit l’artiste à être accusé de pornographie. En réalité, les seins nus de l'expressionniste autrichien symbolisent un renouveau, celui d’un sentiment de liberté acquis par la sensualité, et reflètent les aspects les plus contradictoires de l'esprit.
La Charité Romaine: Une Métaphore de la Piété Filiale
La scène de la charité romaine, où une jeune femme allaite un vieillard, a inspiré de nombreux peintres à travers les époques. Cette scène, qui s'inspire de la légende de Cimon et Péra, est une métaphore de la piété filiale et interroge l’asymétrie et le renversement inhérents aux relations intergénérationnelles au sein de la famille.
Nudité et Christianisme: Entre Acceptation et Rejet
Bien que la Bible considère la nudité comme une honte, l'art chrétien propose parmi les plus grandes scènes de nu dans l’histoire de l’art, notamment dans les scènes du Jugement dernier. Cependant, l'Église a parfois manifesté une certaine gêne face à la nudité, et des œuvres ont été censurées ou modifiées pour couvrir les parties les plus osées.
Conseils d'Observation des Nus dans l'Art Religieux
Pour étudier un nu dans une église, il est conseillé d'identifier les individus représentés, de juger le degré de nudité et de sensualité, et d'analyser l'artifice utilisé pour masquer le sexe ou les fesses.
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