Introduction

Les études féministes et de genre se sont penchées sur la naturalisation des rapports sociaux, notamment les rapports de genre, où le social est présenté comme naturel, selon Delphy (1991). On a étudié comment les rôles féminins sont ramenés à une naturalité prétendue (Guillaumin 1978a), en comparant les femmes aux femelles animales ou en utilisant des arguments biologiques. Bien que ces phénomènes soient conceptualisés (recours à des représentations culturelles pour étudier l’animal et naturalisation de l’humain), ils sont rarement étudiés conjointement et d’un point de vue linguistique. Cet article étudie les mécanismes idéologico-discursifs d’anthropomorphisation des comportements animaux et de naturalisation des comportements humains comme interdépendants, produisant des contradictions qui renforcent les idéologies de genre. La contradiction désigne ici des énoncés qui présentent des présupposés incompatibles, utilisent des arguments opposés ou s’inscrivent dans des lignées discursives adverses. L’objectif est d’analyser comment des discours non naturalisants, coexistants avec des discours naturalisants, essentialisent le genre. L’analyse, rhétorique et discursive, porte sur les discours comparant les « amours » animales et humaines dans l’émission radiophonique Les Pieds sur Terre. L’article examine le discours pour éclairer les dynamiques de naturalisation étudiées par la pensée féministe.

La Question du Langage et des Représentations

La question des discours est essentielle dans les travaux mentionnés : la manière dont ils véhiculent des représentations qui guident les pratiques scientifiques et construisent les inégalités de genre est souvent soulignée. La référence animale est prégnante dans l’approche des rapports sociaux. La puissance affective de l’évocation animale et la simplicité des modèles éthologiques favorisent un traitement semi-métaphorique de l’explication des phénomènes humains. La construction du rapport au réel par le langage est envisagée sous l’angle de la métaphore. Le travail d’Evelyn Fox Keller, philosophe des sciences féministe, illustre cela. Les concepts scientifiques s’expriment dans le langage naturel, lié au contexte social. Les métaphores sexuées dans la science en sont un exemple, influençant la conceptualisation et la construction des phénomènes naturels par les scientifiques.

L’Approche par la Métaphore et ses Limites

Bien que novateurs, ces travaux peuvent simplifier le discours et le langage en se limitant à l’étude des métaphores. Se restreindre à un travail critique sur les métaphores ignore la texture du discours, ses rapports de sens, intertextualités, énonciations, et réduit les idéologies à du figuratif, sans analyser comment le discours crée ces représentations. Martin invite à comprendre ce qui se cache sous les métaphores, impliquant de formuler la science dans un discours plus adéquat, plus près du réel - une illusion référentialiste. Un langage scientifique non métaphorique n’est pas forcément débarrassé des idéologies, qui peuvent se cacher dans d’autres phénomènes discursifs moins discernables (Ouellet 1984). Considérer qu’il existe un discours non métaphorique qui nommerait adéquatement les choses pose problème, car cela néglige les multiples phénomènes idéologico-discursifs qui structurent le discours de la nature.

Naturalisation et Essentialisation du Genre

Cet article propose une réflexion sur les processus discursifs de naturalisation et/ou d’essentialisation du genre et de la sexualité. La naturalisation de phénomènes sociaux s’effectue par des processus discursifs. Le genre n’est pas à la culture ce que le sexe est à la nature ; le genre, c’est l’ensemble des moyens discursifs/culturels par quoi la « nature sexuée » ou un « sexe naturel » est produit et établi dans un domaine « prédiscursif », qui précède la culture. L’essentialisation du genre passe par des processus de naturalisation aussi bien que de « culturalisation » (ou encore d’historicisation) : ces processus peuvent s’articuler au niveau idéologico-discursif dans des rapports de contradiction, ou de crise (Dorlin 2005), qui loin de déstabiliser le système de genre contribuent à le renforcer. Ces deux mouvements se combinent pour maintenir l’ordre du genre établi.

Le Genre dans un Régime de Crise

L’idée de crise est reprise de Dorlin qui la pense dans le cadre de la clinique de l’intersexuation, en exposant que les arguments qui justifient les traitements d’assignation binaire des enfants intersexes sont de l’ordre de la justification sur des critères sociaux, et non pas naturels (puisque précisément l’intersexuation met au jour une nature polymorphe). Dans cette perspective, la crise théorique du sexe révèle bien la dimension historique du rapport de genre : comme régime théorique, la crise est l’expression même de l’historicité d’un rapport de domination qui se modifie, mute et doit constamment redéfinir son système catégoriel pour assurer les conditions de sa reproduction. Dans ces conditions, ce système catégoriel est clairement exhibé comme un système catégoriel social et historique et non fondé en nature. Dans cette perspective, le genre peut être défini comme un rapport qui assure sa reproduction en partie grâce aux mutations du système catégoriel sur lequel il s’adosse. La capacité normative du genre, le fait que ce rapport social puisse parvenir à essentialiser les identités sexuées, en dépit d’une normativité naturelle polymorphe et libérale, tient donc à sa capacité à maintenir un régime théorique en crise. Le genre fonctionne dans un régime de crise, par mutation de son système catégoriel. Il faut élargir la notion de crise aux discours et ne pas se limiter à une simple analyse des catégories. Les discours du genre sont en constante mutation - en constante crise pour reprendre les termes de Dorlin - où coexistent des discours qui exhibent un système social non fondé en nature, aussi bien que des discours plus classiquement naturalisants. Les discours médicaux concernant les sexes atypiques sont traversés par la contradiction, ce qui, loin de mettre en question la clinique de l’intersexuation et de la binarité du sexe/genre, tend plutôt à la renforcer. Ce régime de crise dépasse la simple question de l’intersexuation, et peut s’appliquer plus largement aux questions de sexe, de genre et de sexualité.

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Appariements Humains et Animaux : Un Lieu d’Essentialisation

La question de la sexualité, et plus précisément des appariements, est un lieu particulier d’essentialisation par le biais de l’animalisation de l’humain ou inversement par le plaquage de catégories humaines sur les comportements animaux. C’est un nœud où s’articulent critères dits naturels et critères sociaux : la sexualité humaine est expliquée par la sexualité animale. Une analyse d’un épisode de l’émission Les Pieds sur Terre met en relief la crise discursive du genre concernant les appariements. Cet épisode met en scène deux protagonistes célibataires, Jean et Carine, partageant une passion pour l’ornithologie. Le reportage est monté de telle sorte que Jean et Carine pourraient former un couple si seulement ils se rejoignaient. Les premiers moments où l’on entend Jean et Carine, ils évoquent de manière poétique l’environnement qu’ils ont devant les yeux, tendant à montrer une sensibilité commune à la nature et plus précisément à l’espace de la baie de Somme. L’intervieweuse les questionne plusieurs fois l’un et l’autre sur leur rapport au couple et aux enfants (ils sont tous les deux célibataires sans enfants), le reportage est monté de telle sorte que les propos de Jean raisonnent ou répondent immédiatement avec ceux de Carine et inversement. La thématique du « couple » va être abordée deux fois : au niveau des protagonistes, dans le montage du reportage et sa conception ; dans les propos de Jean et Carine qui vont évoquer tous les deux les pratiques d’appariement des oiseaux. Les relations amoureuses humaines vont être mises en relation avec les appariements des oiseaux, à la fois dans la structure du reportage, dans la manière dont l’intervieweuse guide les entretiens et dans les propos des protagonistes eux-mêmes.

L’Analogie entre Humains et Animaux

Il existe de très nombreuses conceptions différentes de l’analogie (Koren 2016 ; Monneret 2018 ; Mortureux 1974 ; Plantin 2011) que je ne discuterai pas ici. J’adopterai ici une conception souple de l’analogie, qui peut à l’occasion englober les métaphores et les comparaisons : il s’agit d’un transfert de propriétés ou de relations. On affirme que a est à b comme c est à d. Entre le couple a-b (le thème de l’analogie) et le couple c-d (le phore de l’analogie), on n’affirme pas une égalité symétrique par définition, mais une assimilation, ayant pour but d’éclairer, de structurer et d’évaluer le thème grâce à ce qu’on sait du phore, ce qui implique que le phore relève d’un domaine hétérogène, car mieux connu que celui du thème. Considérer les rapprochements entre humains et animaux dans ce reportage comme des analogies au sens de Perelman repose sur deux fondements qu’il me faut justifier. Tout d’abord, cela place ces rapprochements dans l’espace rhétorique ou argumentatif, où Perelman situe le recours à l’analogie telle que définie ci-dessus par rapport à l’espace de la démonstration : « le but de l’argumentation n’est pas, comme celui de la démonstration, de prouver la vérité de la conclusion à partir de celle des prémisses, mais de transférer sur les conclusions l’adhésion accordée aux prémisses » (2002 : 41).

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