Introduction
L'hospitalisme, un syndrome tragique observé chez les jeunes enfants privés d'affection, était autrefois fréquent dans les pouponnières d'après-guerre. Ces enfants, déstabilisés par la solitude, tombaient malades et dépérissaient. Le terme "hospitalisme" a fait son apparition grâce à René Arped Spitz, un psychanalyste d'origine hongroise, dont les études ont mis en évidence la carence affective profonde que ces enfants développaient. Cet article explore en profondeur l'hospitalisme, ses causes, ses conséquences à court et à long terme, et les efforts déployés pour atténuer ce syndrome dévastateur.
René Spitz et la Découverte de l'Hospitalisme
Dans les années 1940, le psychiatre et psychanalyste américain René Spitz a mené des études pionnières sur les effets de la privation affective chez les nourrissons. Son travail a révélé que les interactions sociales avec les enfants en bas âge sont essentielles à leur développement psychologique et physique. Spitz a comparé deux groupes de nouveau-nés :
- Un groupe élevé dans un orphelinat avec peu de stimulation et une infirmière pour sept enfants.
- Un groupe élevé dans une prison où chaque mère était présente pour son bébé, lui prodiguant affection et soins.
Les résultats ont été frappants. Après un an, les enfants de l'orphelinat présentaient un retard significatif dans leurs performances motrices et intellectuelles par rapport aux enfants de la prison. Ils étaient moins enjoués, moins actifs et plus susceptibles de tomber malades. À l'âge de trois ans, seuls deux enfants sur 26 dans l'orphelinat étaient capables de marcher et de bredouiller quelques mots, tandis que tous les enfants élevés par leur mère dans la prison avaient un développement normal.
Spitz a également observé des comportements spécifiques chez les bébés isolés :
- Au premier mois, les enfants pleuraient constamment sans raison apparente.
- Au troisième mois, ils présentaient un retard de développement psychique et physique, dormaient et mangeaient moins, tombaient plus souvent malades, devenaient indifférents au monde extérieur et s'isolaient de plus en plus.
Ces observations ont mis en évidence les conséquences dramatiques de la privation affective sur le développement des nourrissons.
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Les Expériences de Harry Harlow sur l'Attachement
Dans les années 1950, le psychologue américain Harry Harlow a mené des expériences controversées sur des singes rhésus pour étudier la nature de l'attachement. Il a isolé de jeunes singes dans des cages avec deux mères artificielles :
- Une mère en fil de fer avec un biberon.
- Une mère recouverte de tissu doux sans biberon.
Les singes passaient la plupart de leur temps avec la mère en tissu doux, même si elle ne fournissait pas de nourriture. Cela a démontré que le contact et le réconfort étaient plus importants que la nourriture dans la formation de l'attachement.
Dans une autre expérience, Harlow a isolé complètement des singes nouveau-nés pendant une année entière. À la fin de cette période, les singes présentaient de graves troubles du comportement social. Ils restaient isolés, se balançaient d'avant en arrière, n'interagissaient pas avec les autres, mangeaient peu et ne montraient pas d'intérêt sexuel.
Les expériences de Harlow ont confirmé l'importance de l'affection et du contact social pour le développement émotionnel et social des primates, y compris les humains.
L'Affaire de Genie : Un Cas d'Isolement Extrême
L'histoire de Genie, une jeune fille découverte en Californie en 1970, illustre tragiquement les effets de l'isolement extrême sur le développement humain. Genie avait été recluse dans une pièce depuis l'âge de 18 mois, attachée et privée de tout contact social et stimulation.
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Lorsqu'elle a été découverte à l'âge de 13 ans, Genie souffrait de malnutrition et ne savait bredouiller que quelques mots. Malgré des progrès initiaux dans l'apprentissage du langage et de la marche, elle n'a jamais acquis une maîtrise complète de la grammaire et a continué à présenter des difficultés cognitives et émotionnelles.
L'affaire de Genie a soulevé des questions importantes sur les périodes critiques du développement et les limites de la plasticité cérébrale. Elle a également mis en évidence les défis éthiques liés à l'étude des enfants ayant subi une privation extrême.
Les Orphelinats Roumains : Une Tragédie Collective
Après la chute du régime communiste en Roumanie en 1989, le monde a découvert l'horreur des orphelinats roumains, où des milliers d'enfants étaient négligés et privés d'affection. Ces enfants souffraient de malnutrition, de maladies et de graves retards de développement.
Des études menées sur des enfants roumains adoptés ont révélé que plus ils avaient passé de temps dans l'orphelinat, plus il était difficile de combler leurs déficits. Cependant, les enfants adoptés avant l'âge de quatre mois ont souvent rattrapé leur retard et ont atteint un quotient intellectuel moyen.
Ces études ont confirmé l'existence de seuils critiques durant lesquels l'absence de stimulation peut entraîner des séquelles irréversibles sur le cerveau.
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Les Conséquences à Long Terme de l'Hospitalisme
Même si l'enfant retrouve une stabilité affective, il recouvre la santé et une certaine sécurité affective. Mais, cela reste relatif et variable. En effet, tout dépend de l’âge auquel l’enfant s’est retrouvé séparé de ses parents, particulièrement de sa mère. Il y a des périodes plus sensibles. Récemment, des radiologues américains ont étudié le cerveau d’enfants roumains âgés de 9 ans. Ces enfants n’avaient connu que l’orphelinat avant d’être adoptés à l’âge de 3 ans. Il a été observé, que des années après le traumatisme de séparation, leur cerveau présentait des séquelles irréversibles. De plus, même si le QI tend aujourd’hui à n’être pas un indice suffisamment complet pour juger de l’intelligence d’un être, l’étude a aussi montré que le QI de ces enfants se situait bien en dessous de la moyenne des enfants de leur âge. Ces différents points montrent bien que l’hospitalisme chez les bébés laissent des traces, même des années plus tard. Des troubles de la sociabilité, des troubles pathologiques peuvent apparaître à long terme.
Des troubles de la sociabilité, des troubles pathologiques peuvent apparaître à long terme.
L'Importance des Relations Sociales
Les relations sociales sont fondamentales pour le bon développement moral d'une personne. Plus particulièrement, il a montré que les interactions sociales avec les enfants en bas âge sont vitales pour leur bon développement psychologique ET physique.
Les relations sociales sont importantes pour notre bien-être et notre santé. Avoir de solides relations contribue à avoir une vie plus heureuse. Pas moins de 140 études scientifiques montrent que les personnes qui ont de solides relations sociales ont environ 50% moins de chance de mourir prématurément.
Plusieurs études montrent qu'avoir de solides relations sociales était un bon moyen d'apaiser son stress. Une étude sur un échantillon de 100 personnes a notamment montré que ceux qui ont vécu une expérience stressante arrivaient à redevenir calmes beaucoup plus rapidement en pensant aux bonnes relations qu'elles entretenaient. Au contraire, des personnes qui entretenaient (malgré eux) des relations dites toxiques restaient stressées sur une période beaucoup plus longue. À long terme, ceux qui entretiennent de bonnes relations sont beaucoup moins stressés dans leur vie.
Des études ont montré que les personnes bien entourées étaient moins susceptibles d'être malades. Ceci s'explique entre autres par le fait que leur entourage leur donne de bonnes ondes positives, les pousse vers le haut et leur apporte un certain réconfort qui relâche…
La Structure du Temps et les Interactions Sociales
Eric Berne a développé la structure du temps et la structure du groupe. Nous allons nous concentrer sur la première :
- Le rituel : il s’agit par exemple de saluer selon un rituel pratiqué par tous. « Salut, ça va ? ». On accorde à l’autre un moment d’attention stéréotypé.
- Le passe-temps : on parle de tout et de rien. On s’adonne parfois à la critique. Le passe-temps permet de localiser les futures relations plus épanouissantes.
- L’activité : elle concerne la vie professionnelle, les activités de loisirs et la gestion de la vie quotidienne.
- Le jeu psychologique : ce sont des séquences comportementales répétitives et non conscientes mises en place lors des apprentissages relationnels de l’enfance, dont l’aboutissement confirme chacun dans l’idée qu’il se fait de sa valeur et de son rôle. Ils produisent surtout des signes de reconnaissance négatifs. Les disputes de couple en font partie.
- L’intimité ou la proximité : elle implique confiance et bienveillance réciproques. Paradoxalement, l’intimité est redoutée car la confiance a souvent été écornée par une mauvaise expérience passée.
L'Amour et le Cerveau
Le cerveau humain ne peut se déployer que dans une niche sociale et affective propre à l’espèce. Il a besoin de stimulations, de jeux, de contacts, de mots, d’échanges, de bousculades, de gestes d’affection, de disputes et de confrontations avec ses semblables pour se développer. Voilà aussi ce qu’il ne faut pas oublier quand on parle de neurogenèse, de synapses, de plasticité ou de connectivité cérébrale. Cette formidable machine vivante qu’est le cerveau ne peut étendre ses ramifications sans cet élément nutritif que sont les relations humaines, les regards, les mots, les sourires et les caresses.
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