Introduction
L'Éthiopie, souvent désignée comme le berceau du christianisme en Afrique, possède une histoire religieuse riche et complexe qui s'étend sur près de deux millénaires. Cet article explore les origines du christianisme en Éthiopie, son développement unique, ses particularités culturelles et son rôle continu dans la nation éthiopienne.
Les Premiers Signes de Christianisation (IVe Siècle)
L'histoire du christianisme en Éthiopie remonte au IVe siècle de notre ère. Les plus anciennes inscriptions du roi axoumite Ezânâ témoignent d'une transition religieuse. Initialement, ces inscriptions invoquaient des divinités sud-arabes, mais les plus récentes révèlent une adoration du « Seigneur du ciel ». Parallèlement, la croix fait son apparition sur les monnaies d'Ezânâ, symbolisant l'adoption du christianisme comme religion d'État.
Selon la tradition, le christianisme aurait fait son apparition en Éthiopie à l’aube des temps chrétiens. Un passage des Actes des Apôtres (8, 26-40) relate la conversion au christianisme d'un haut fonctionnaire de la reine d’Éthiopie, la Candace, converti au judaïsme, lors d’une rencontre avec le diacre Philippe près de Jérusalem.
L'histoire est cependant muette sur la présence de communautés chrétiennes avant le IVe siècle. La conversion du royaume d’Axoum aurait eu lieu sous le règne d’Ezana (325-356), contemporain de Constantin (272-337), empereur romain. La numismatique axoumite confirme cet événement : vers 330, la croix remplace la lune païenne sur les monnaies éthiopiennes. Une stèle, qui relate les victoires d’Ezana contre les Nubas, atteste de la "puissance du Père, du Fils et du Saint Esprit".
Une autre version de la tradition rapporte que deux jeunes chrétiens syriens de Tyr, Frumence et Aedesius, recueillis à la cour d’Axoum après le naufrage de leur navire, auraient converti le roi Ezana. Cette version de la tradition rencontre peut-être l'Histoire. C’est le temps où Constantin fait de Byzance sa capitale ; une recherche d’alliance avec l’empire romain est peut- être un des facteurs de la conversion d’Axoum.
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L'Influence Syrienne et la Doctrine Monophysite
L'influence de la Syrie sur le premier christianisme éthiopien est indéniable. La tradition locale conserve le souvenir de « Neuf Saints », probablement d’origine syrienne, qui auraient évangélisé le pays. Cette influence est également attestée par la présence de nombreux mots syriaques dans la langue guèze, qui se fixe alors et qui est restée l’idiome liturgique de l’Eglise éthiopienne.
C’est sans doute à ces missionnaires que l’Éthiopie chrétienne doit son adhésion à la doctrine monophysite (dans le Christ, la nature humaine et la nature divine ne font qu’un), condamnée en 451 au concile de Chalcédoine. L’Éthiopie chrétienne est donc rétive à l’autorité de Byzance et à ses dogmes. Placée dès ses débuts sous l'autorité du patriarche d'Alexandrie, l'Église éthiopienne se rangea du côté des monophysites. Dès la naissance de l'Église éthiopienne, le patriarche d'Alexandrie s’octroie le privilège de désigner l’ "abouna", le chef de l’Église éthiopienne. Cette situation durera jusqu’en 1959. Jusqu'à cette date, tout nouvel évêque est choisi parmi les moines égyptiens. Ces missionnaires syriens, Frumentius et Aedesius, fuyaient les persécutions byzantines contre le monophysisme.
L'Âge d'Or d'Axoum et le Développement Littéraire (VIe Siècle)
L’apogée du royaume d’Axoum, au VIe siècle, au temps où le négus Caleb, allié de Byzance, intervient victorieusement en Arabie méridionale, marque la naissance d’une littérature éthiopienne, exclusivement ecclésiastique. On traduit du grec la Bible, non seulement les livres canoniques, mais aussi des apocryphes. L’Éthiopie mérite la reconnaissance des historiens pour avoir seule conservé les textes entiers de livres aussi importants pour l’étude des origines du christianisme que les Jubilés et Hénoch, cités dans le Nouveau Testament comme écriture sainte. Elle a aussi gardé de précieux échantillons de la littérature chrétienne la plus ancienne : il y a quelques années, on découvrait au monastère de Gunda-Gundé une version guèze, jusqu’alors insoupçonnée, du traité d’Hippolyte de Rome sur l’Antéchrist dont on ne possède que trois manuscrits grecs et une version slave.
Isolement et Continuité (VIe - XVIe Siècles)
Les conquêtes musulmanes coupent l’Éthiopie du monde méditerranéen et la font entrer dans ses siècles les plus obscurs. Le jugement de Gibbon, selon lequel les Ethiopiens, « entourés de tous côtés par les ennemis de leur foi », se seraient « endormis pour mille ans, oublieux du monde qui les avait oubliés », est contestable. Entre le VIe et le XVIe siècle, la plante semée par Frumence n’a pas cessé de croître. Malgré mille difficultés, les évêques continuaient à venir d’Alexandrie, les pèlerinages à Jérusalem maintenaient les liens avec les autres chrétientés d’Orient, et si, vers le IXe siècle, le royaume d’Axoum succombe à une attaque des populations de l’intérieur, on voit se reconstituer d’autres royautés chrétiennes dont le centre de gravité se déplace de plus en plus vers le sud.
Les églises rupestres du Lasta rappellent les fastes de la dynastie zagoué (XIIe siècle) dont le plus grand roi, Lâlibalâ, a été canonisé par l’Église éthiopienne. L’activité littéraire reprend, trouvant cette fois des modèles dans l’Égypte chrétienne. C’est alors qu’on traduit de l’arabe le livre de la « Gloire des Rois (Kebra Nagast) » où se lisent la fameuse histoire de Ménélik, fils de Salomon et de la reine de Saba, qui emporta en Éthiopie l’Arche sainte de Jérusalem, et l’annonce du triomphe de l’Éthiopie chrétienne sur les ennemis de la foi. Expression des espérances des chrétiens d’Orient humiliés par l’Islam, ce livre est apparenté aux écrits du pseudo-Méthode, qui ont inspiré au premier nationalisme russe son mythe de la « Troisième Rome ». Le Kebra Nagast a servi à justifier l’avènement en Éthiopie, à la fin du XIIIe siècle, de la dynastie « salomonide » qui occupe encore le trône.
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Dès lors, nous pouvons mieux suivre l’expansion parallèle de l’empire et du christianisme. Le négus Amda Sio (XIVe siècle) met fin à la puissance politique des Falashas de l’Ouest, ces juifs éthiopiens dont l’origine n’est pas élucidée. La vitalité du christianisme se reflète dans une littérature hagiographique abondante, dans l’activité missionnaire des ordres monastiques et jusque dans leurs querelles sur des points de discipline et de dogme.
La Crise du XVIe Siècle et le Repli sur Soi
Le XVIe siècle voit la crise la plus grave que l’Éthiopie ait jamais traversée. En 1516, les musulmans de Harrar, conduits par Ahmed Gragne, entreprennent la conquête des terres chrétiennes du haut plateau. L’Islam aurait probablement triomphé sans le secours envoyé par les Portugais au négus Lebna Dengel. Avec les Portugais arrivaient des jésuites qui engagèrent avec le clergé local une pénible controverse, que l’imprécision du vocabulaire théologique éthiopien a sans doute embrouillée. La foi monophysite et les usages traditionnels l’emportèrent après une brève période de catholicisme officiel, sous le règne de Susenyos (1607-1632). On peut regretter le zèle intempestif de ces propagandistes, générateur de la méfiance éthiopienne à l’égard des Européens. Après Susenyos, l’Éthiopie se replie délibérément sur elle-même, non sans dommage. Tandis que les moines s’épuisent dans d’interminables disputes sur la manière dont le Christ acquit sa nature divine, la royauté de Gondar, tombée sous la coupe de « maires du palais », entre dans une décadence mérovingienne qui ne prend fin qu’avec les règnes de Théodore II et Ménélik II.
Le Christianisme Éthiopien Moderne
Le christianisme éthiopien a continué à incarner l’esprit national. Le monument de l’Abouna Petros, fusillé sous le régime fasciste, le rappelle à tous les visiteurs d’Addis-Abéba. Sans doute ce conservatoire d’un très vieux christianisme a-t-il besoin d’un aggiornamento. Dès son avènement, l’empereur Haïlé Sélassié s’y est attaché, en faisant imprimer des livres religieux, en ordonnant de traduire la Bible en amharique. Aujourd’hui, de jeunes prêtres éthiopiens fréquentent les facultés de théologie d’Europe.
Il faut dire enfin que cette Église nationale a écarté la tentation du fanatisme : il y a en Éthiopie toute une élite catholique, fruit de l’effort des missionnaires italiens dans l’ancienne Érythrée et de l’œuvre de Mar Jarousseau dans le Sud ; il existe aussi une Église luthérienne éthiopienne. Plus frappante encore est la bonne entente entre chrétiens et musulmans. Ces derniers peuvent se rappeler la parole de Mahomet à ses disciples persécutés : « Pourquoi n’allez-vous pas au pays des Abyssins ?
Particularités et Traditions Uniques
Le christianisme éthiopien se distingue par plusieurs particularités qui reflètent son histoire et son isolement géographique. L’inventaire, encore inachevé aujourd’hui, livre son lot de découvertes surprenantes. Le christianisme occidental semble, quelques fois, bien loin. En Éthiopie, le Christ a eu deux naissances. Étonnant ? Les coptes éthiopiens font le distinguo subtil entre la naissance du Fils de Dieu, le Verbe incréé, et celle du Fils de Marie, comme Verbe incarné. Mais ce n’est pas tout ! En Abyssinie, on croit que les morts attendent le Jugement dernier cachés au fond des mers. Mieux-même. Certaines croyances mettent à mal les dogmes fondateurs du christianisme.
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Certains éléments du christianisme éthiopien pourraient être d’origine hébraïque ou judaïque. Le christianisme éthiopien pense être le détenteur de l’Arche d’Alliance. Il se dit aussi membre de la "Maison d’Israël", du fait de la paternité salomonide, légendaire, de la dynastie qui a occupé le trône depuis le XIIe siècle jusqu’en 1974, date à laquelle le "Négus" Hailé Sélassié est détrôné. Il pratique la circoncision, observe de nombreux interdits sexuels et alimentaires, respecte le shabbat, en plus du dimanche. Des coutumes prescrites dans l’Ancien Testament. Pour expliquer ces éléments judaïsants, nombreux sont les "éthiopisants" à postuler une présence juive en Abyssinie antérieure à la conversion au christianisme. Mais le judaïsme n’est pas la seule source d’emprunts des chrétiens éthiopiens.
Ces "coptes noirs" sont persuadés que leurs danses liturgiques sont les mêmes que celles qu’exécutait David à Jérusalem devant l’Arche d’Alliance. Toutefois l’imprégnation copte et syrienne des chrétiens est prédominante, car liée aux conditions de son évangélisation. Les premiers saints éthiopiens sont venus de Byzance, de Mésopotamie et d’Asie mineure.
Le Christianisme Éthiopien Aujourd'hui
Près de la moitié des 80 millions d’Éthiopiens sont chrétiens. Ils considèrent que l’Église orthodoxe éthiopienne est la plus proche du christianisme des origines. L’Éthiopie est un pays où la présence chrétienne, longtemps et aujourd’hui encore majoritaire, a engendré un christianisme d’État qui a inversé le rapport de domination entre chrétiens et musulmans tel qu’on le trouve au Moyen Orient. L’exemple éthiopien constitue donc une anomalie que l’Islam ressent comme telle. Ce rameau trop souvent oublié du christianisme oriental regroupe à lui seul plus de 60 millions de fidèles, il est donc un poids lourd chrétiens face aux Églises établies dans le monde arabe. Ces chrétiens se répartissent ainsi : environ 40% sont "orthodoxes", près de 20% sont de confession protestante et moins de 1% sont catholiques.
Comme leurs homologues d’Égypte, les Églises éthiopiennes n’ont pratiquement pas diffusé à l’extérieur et se sont développées au sein d’un unique pays, particulièrement original au sein de son environnement et très fermé sur lui-même. Contrairement à une idée reçue, le christianisme éthiopien n’est pas la religion de l’Éthiopie intérieure tandis que l’Islam serait concentré dans la région côtière de l’Érythrée : les chrétiens sont majoritaires sur le plateau érythréen, au Tigré, dans le Gondar, le Gojjam, une partie du Wollo et du Choa. Dans le sud du pays, le christianisme a été éradiqué au 16ème siècle et s’est reconstitué au siècle dernier, sans parvenir à reconquérir la majorité de la population.
Dans la province du Tigré, dans le nord du pays, il existe un territoire reculé et dédié à la vie monastique, le Woldeba. Là-bas vivent environ un millier de moines et d’ermites qui mènent, à l’abri des regards et loin du monde profane, une vie d’abstinence, de jeûne et de prière.
Timkat : Une Fête Religieuse Majeure
Le 19 janvier commence la fête la plus importante du calendrier liturgique éthiopien et donc la plus importante du pays : Timkat, le baptême de Jésus-Christ. Cette fête religieuse chrétienne est bien plus importante que Noël pour les Éthiopiens. Elle se déroule sur deux jours et est suivie par la fête de saint Michel pour un total de trois jours de célébrations. Lors de la première journée de cette fête religieuse chrétienne d’Ethiopie Timkat, chaque paroisse de la capitale fait une procession depuis son église jusqu’au champ de Jan Meda, situé au beau milieu de la ville, en accompagnant les tabots (répliques de l’Arche d’Alliance d’ordinaire cachées dans le sanctuaire accessible uniquement aux prêtres) enveloppées et portées par le prêtre. La chorale de la paroisse anime la procession en chantant et dansant avec un dynamisme entraînant. Le deuxième jour a lieu la bénédiction de l’eau et l’aspersion de tous les fidèles en renouvellement symbolique de leur baptême.
L'Église Catholique Éthiopienne
L’église éthiopienne catholique compte environ 900 000 fidèles pour 80 millions d’habitants. Même si elle représente moins d’1 % de la population, elle gère l’essentiel des programmes sociaux du pays.
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