À Noël, les chrétiens célèbrent la naissance de Jésus, un événement particulier survenu dans la paille, entre le bœuf et l’âne. Cette image contraste fortement avec les accouchements que nous connaissons aujourd’hui. Comment l'accouchement a-t-il évolué au fil des siècles, influencé par les croyances, les rites et les progrès de la médecine ?

Les Prémices de l'Accouchement : Antiquité et Moyen Âge

Pour comprendre l'évolution de l'accouchement, il faut remonter à l’Antiquité, où les premiers témoignages sont gravés dans la roche. On y découvre que les femmes accouchaient assises sur un siège avec une compagne derrière elles, formant ainsi un « fauteuil humain ». Cette position physiologique fut longtemps utilisée. Le Corpus hippocratique, un recueil de livres de médecine attribué à Hippocrate, donne également quelques détails sur cet événement mystérieux. À l’époque, on pensait qu’un fœtus était plus vigoureux s’il naissait à sept mois plutôt qu’à huit, une croyance qui « s’appuie sur la magie des chiffres », selon Marie-France Morel. Dans la Bible, le chiffre sept est en effet associé à la perfection.

Au fil des siècles, les sages-femmes et les matrones ont assisté les femmes enceintes lors de l’accouchement. Pendant longtemps, les hommes restaient à l’écart et n'étaient appelés qu’en cas de complications nécessitant de la force.

L'Émergence des Accoucheurs au XVIIe Siècle

Le XVIIe siècle marque un tournant avec l’apparition des accoucheurs, des chirurgiens spécialisés qui « commencent à s’intéresser aux accouchements ordinaires », explique l’auteure de "Accueillir le nouveau-né, d'hier à aujourd'hui (éd. Érès, 2013). C'est aussi l'époque où l'histoire de l'accouchement se transforme radicalement en France sous le règne de Louis XIV, influençant profondément la pratique et la vision des naissances.

L'Influence de Louis XIV

Avant le XVIIIe siècle, l’accouchement était un événement réservé aux femmes, se déroulant à domicile, dans un espace familier. La parturiente était assistée par un entourage exclusivement féminin, avec au centre la matrone, une sage-femme traditionnelle ayant appris son métier par l’expérience. Louis XIV manifesta un intérêt certain pour la gynécologie et, selon plusieurs sources, aimait assister aux accouchements. Les accouchements royaux jouèrent un rôle particulier dans l’établissement des normes obstétricales, les reines accouchant en public pour s’assurer que l’héritier de la couronne ne soit pas échangé à la naissance.

Lire aussi: Amplificateurs multiples sur une seule paire d'enceintes

Le roi, frustré de ne pas voir en détail ce qui se passait lors des naissances, imposa la position sur le dos, également connue sous le nom de position gynécologique. Cette révolution fut officialisée lorsque Louis XIV fit appel à un chirurgien pour l’accouchement de sa maîtresse, Mme de La Vallière, en 1663, encourageant ainsi l’intervention des hommes dans un domaine autrefois réservé aux femmes.

Pourquoi accouche-t-on sur le dos ?

François Mauriceau, médecin contemporain du roi, théorisa et diffusa la position sur le dos, affirmant qu’elle était plus confortable pour la parturiente et plus pratique pour l’accoucheur. Mauriceau partageait les conceptions médicales de l’époque, considérant la grossesse comme une maladie. Cette vision ne laissait aucune place aux sages-femmes traditionnelles et justifiait l’intervention médicale masculine.

Professionnalisation et Médicalisation aux XVIIIe et XIXe Siècles

Au XVIIIe siècle, une sage-femme, Madame de Coudray, contribue largement à professionnaliser son corps de métier. Effrayée par l’impéritie des matrones, elle propose au ministère des Finances de former des sages-femmes dans tout le royaume, d’instruire celles qui étaient pour la plupart illettrées. Elle met au point une méthode où elle leur fait répéter un manuel par cœur et les fait s’exercer sur des mannequins pour leur montrer comment se tirer de situations difficiles. Les sages-femmes furent ensuite reconnues comme une profession médicale à part entière sous le consulat en 1803, une légitimité extraordinaire.

À partir de 1760, le pouvoir royal lança une grande campagne de formation. Les matrones de campagne devinrent des sages-femmes avec des premières compétences médicales. Mme du Coudray instaura des cours itinérants dans toute la France de 1759 à 1783. En quarante ans, environ dix à douze mille sages-femmes furent instruites par deux cents accoucheurs-démonstrateurs. Contrairement aux anciennes matrones choisies par les femmes du village, ces nouvelles sages-femmes, formées à la ville, n’étaient plus aussi proches des patientes qu’elles assistaient. À partir de 1803, leur formation s’améliora avec l’obligation de suivre des cours théoriques dans les facultés de médecine ou les hôpitaux.

L’accoucheur réussit également à s’imposer grâce à de nouveaux outils, notamment les forceps, mis au point conjointement en France et en Angleterre à la fin du XVIIe siècle. Ces instruments devinrent le privilège exclusif des hommes, médecins ou chirurgiens. Les sages-femmes n’avaient pas le droit de s’en servir.

Lire aussi: DIU cuivre et conception

Conséquences de la Révolution Obstétricale

La révolution obstétricale initiée sous Louis XIV eut des répercussions durables. La position sur le dos devint la position standard dans les salles de naissance, bien qu’elle soit reconnue comme moins adaptée physiologiquement. Cette médicalisation transforma l’accouchement d’un événement naturel et communautaire en un acte médical. Si les avancées en matière de santé permirent de réduire la mortalité maternelle, les femmes perdirent progressivement leur autonomie dans le processus d’accouchement, devenant dépendantes des médecins et de leurs technologies.

L’introduction de l’anesthésie obstétricale au XIXe siècle en est le parfait exemple. Les sages-femmes n’étaient pas autorisées à administrer des analgésiques (opium, morphine, éther ou chloroforme) : c’était le seul apanage des médecins. En voulant s’affranchir de la douleur via l’anesthésie, les femmes accouchèrent de plus en plus à l’hôpital, isolant les futures mères, les éloignant de l’entourage et de l’expérience sororale des femmes de leur village.

Grâce à cette formation des professionnels, le taux de mortalité des mères et des enfants baissa, mais « il ne disparait pas complètement, et pendant les années 20 et 30, l’accouchement à l’hôpital qui se répand de plus en plus dans les grandes villes, reste malgré tout plus risqué, en raison des contaminations », explique Marie-France Morel.

Les Alternatives à l'Accouchement Médicalisé au XXe Siècle

Depuis, les techniques d’accouchement n’ont eu de cesse de s’améliorer et de changer le rapport des femmes à l'accouchement, notamment avec l’accès à la péridurale en 1940 ou encore avec l’accouchement sans douleur. À partir de 1970, la possibilité de connaître le sexe de l'enfant avant la naissance a elle aussi balayé des siècles de mythes, qui consistaient à chercher des signes partout notamment dans la forme du ventre ou dans la façon qu’avait une femme enceinte de monter des escaliers.

La Méthode Lamaze et l'Accouchement Sans Douleur

Dans les années 1950, l’obstétricien Fernand Lamaze importa à la maternité parisienne des Bluets des techniques psychologiques observées en URSS pour assurer un accouchement sans douleur (ASD), ensuite appelé « méthode psychoprophylactique ». Cette méthode, non médicamenteuse, expliquait aux femmes ce qui se passait dans leur corps et leur proposait des exercices pour soulager l’utérus et déconditionner des réflexes de douleur. La méthode fut remboursée par la Sécurité sociale en 1956.

Lire aussi: Joie et paternité pour Gérard Darmon

La Révolution de la Péridurale

Au début des années 1980, l’anesthésie péridurale apparut dans les hôpitaux français, réduisant fortement les douleurs de l’accouchement tout en laissant les femmes conscientes. Encouragé par les féministes, qui y voyaient une libération, l’engouement fut rapide. Pour cela, « il fallait un anesthésiste de garde vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui n’était pas possible dans les petites structures. Donc on a rationalisé », retrace Marie-France Morel. Le nombre de maternités diminua drastiquement et leurs missions furent redéfinies en trois niveaux (I, II et III) selon les facteurs de risque.

La Fin de l'AAD au XXe Siècle ?

À partir des années 1960 en France, l’immense majorité des femmes furent encouragées à accoucher à l’hôpital. Le personnel médical devint réticent à pratiquer au domicile et redouta les transferts en urgence à l’hôpital, préférant essayer d’organiser, anticiper et diriger les naissances. Du point de vue sociétal, la transformation du mode de vie et de l’habitat encensa la modernité et certains courants féministes défendirent cette médicalisation de l’accouchement vue comme une « prise de contrôle » par la femme de son corps au moyen de la technique.

Les accouchements programmés à domicile représentèrent alors moins de 1% des naissances. Pour autant, des sages-femmes continuèrent de les accompagner, mais la loi Kouchner de 2002, rendant obligatoire la souscription d’une assurance responsabilité civile professionnelle, apporta un dernier coup de semonce à cette pratique.

Le XXIe Siècle : Modernité et Respect de l'Intime

Aujourd’hui, 99 % des accouchements ont lieu à l’hôpital, dont 76 % sous péridurale (en 2012) et plus de 22 % avec un déclenchement artificiel. « Les grosses maternités doivent s’organiser pour éviter d’avoir 20 accouchements un jour et 70 le jour suivant. L’expression d’“usine à bébés” peut sembler démagogique, mais elle a du sens », estime Paul Cesbron, ancien chef de la maternité de Creil (Oise).

Malgré le climat délétère, la demande des familles est toujours présente et augmente même depuis le début des années 2000. Les accouchements assistés à domicile modernes n’ont plus rien à voir avec ceux pratiqués avant l’apparition des antibiotiques, des ocytociques et des techniques obstétricales modernes. Les sages-femmes accompagnant les naissances à domicile disposent désormais de matériel et médicaments, ainsi que d’une formation solide, leur permettant de dépister les pathologies et de transférer leurs patientes vers les soins hospitaliers en cas de besoin.

La technicisation de la naissance est aujourd’hui contestée autant par la recherche médicale internationale que par les usagers. De nombreux travaux montrent que la plupart de ces interventions (rupture de la poche des eaux, administration d’hormones accélérant le travail, monitoring en continu, épisiotomie, césarienne, etc.) ne présentent pas d’avantages décisifs et, à l’inverse, entraînent des conséquences négatives sur la santé de la mère et de l’enfant.

L'Émergence Timide d'une Alternative

« On sent une envie d’autre chose, d’intimité, alors qu’aujourd’hui seule la sécurité des paramètres physiques est prise en compte », estime Marie France Morel. Un mouvement militant, très minoritaire, prône le retour à l’accouchement à domicile, devenu quasi impossible pour des raisons d’assurance. D’où le compromis des maisons de naissance, structure gérée par des sages-femmes, à mi-chemin entre le domicile et l’hôpital. Initié en 1998, le projet a vu le jour en 2016 à titre expérimental pour cinq ans.

La Grossesse aux XVIIIe et XIXe Siècles : Mystères et Tabous

Si la grossesse est une expérience fréquente aux XVIIIe et XIXe siècles, elle n’est pas pour autant banale. Il s’agit d’un état lourd de mystères et de tabous, souvent vécu avec angoisse et sous l’angle de la maladie et de la mort. Les femmes ont alors beaucoup d’enfants, tôt et longtemps. La grossesse est un état recherché, en tout cas au début de la vie féconde, car les enfants sont la finalité principale du mariage et la plupart des femmes veulent accéder au statut reconnu de mère. Avoir une nombreuse descendance viable assure respect et protection de la part du mari et de la parenté.

Diagnostic de Grossesse

Les femmes accordent notamment beaucoup plus d’importance que les médecins à certains signes particuliers. Le soupçon de grossesse intervient principalement, comme aujourd’hui, à partir du moment où les règles viennent à manquer. Quand leurs menstruations sont régulières, le moindre jour de retard jette un doute. Les écrits du for privé montrent à quel point les femmes tiennent une comptabilité très précise de leur cycle et semblent bien le connaître, ainsi que celui de leur entourage. Il est d’ailleurs surprenant de voir à quel point les femmes des milieux favorisés parlent librement dans leurs correspondances de leurs règles au XVIIIe siècle.

D’autres symptômes classiques de grossesse peuvent être relevés dans les écrits privés, comme dans les ouvrages théoriques des médecins. Les femmes se disent ainsi la proie de malaises, de maux de cœur ou de ventre ou d’envies fréquentes d’uriner. Ces symptômes font souvent suspecter rapidement la grossesse, surtout s’ils se combinent entre eux.

Incertitudes et Craintes

Même si les femmes ont certaines compétences quant au diagnostic de la grossesse, bien des incertitudes demeurent jusqu’à l’accouchement. Sans parler de la question du sexe de l’enfant, on ignore jusqu’à l’accouchement ce que contient vraiment le ventre féminin. C’est la raison pour laquelle on s’inquiète notamment de savoir s’il s’agit d’une « vraie » ou d’une « fausse grossesse ». Au XVIIIe siècle, on craint particulièrement que les femmes soient enceintes de ce qu’on appelle un « faux germe » ou d’une « môle » dont l’expulsion est toujours redoutée.

De plus, les malformations du fœtus ou les naissances multiples ne peuvent guère être détectées que depuis une époque récente. Ces cas de figure sont particulièrement redoutés autrefois. Les femmes craignent de donner naissance à un enfant contrefait, voire à un monstre, car leur responsabilité est alors engagée.

La Grossesse : Entre Valorisation et Dévalorisation

Pour une première grossesse ou si une femme n’a pas encore eu de fils, la découverte ou l’annonce d’une future maternité est souvent un moment heureux. Les femmes se sentent rassurées par cette preuve de leur fertilité. Elles sont reconnues par les leurs et font alors l’objet d’attention et de solidarités particulières. Cependant, la grossesse est un état charnel et le résultat visible d’un rapport sexuel. Dans une société profondément influencée par le christianisme, elle n’est donc guère valorisée.

Une pudeur croissante aux XVIIIe et XIXe siècles conduit à taire et à dissimuler les réalités corporelles, notamment celles siégeant dans des organes peu nobles. La grossesse est elle aussi dévalorisée, car elle renvoie l’être humain à sa vie organique et à son animalité. Pourtant, à l’époque des Lumières et au XIXe siècle - notamment à la suite des écrits de Rousseau - la maternité est triomphante.

L'Accouchement dans la Rome Antique

Les naissances contemporaines dans la Rome antique fournissent des informations intéressantes sur les pratiques de l'époque, y compris certaines mesures d’hygiène qui pourraient paraître surprenantes pour cette période et qui ont toujours cours aujourd'hui. Dans la Rome antique, ce sont les femmes qui assistaient à l'accouchement, avec l'aide de voisines, de parentes, d'amies et d'esclaves, en fonction de leurs ressources et de leur statut social. Les sages-femmes de l'époque étaient souvent des personnes de sexe féminin qui dispensaient des soins médicaux courants aux femmes et aux enfants. Dans les villes de l'Empire romain, existaient également des sages-femmes d'élite éduquées.

Avant l'accouchement, les futurs parents pouvaient vénérer différentes divinités ou offrir des sacrifices divers en fonction de leur religion. Les mères juives, comme Marie, auraient également fait appel à une sage-femme juive lorsque la famille en avait les moyens en raison de l'antisémitisme de l'époque et des inquiétudes liées à la santé de la mère et du bébé. Les sages-femmes étaient même considérées comme des expertes dans le système juridique romain.

Il était conseillé aux sages-femmes de l'époque de garder les ongles courts, de se laver les mains et d'adopter certaines pratiques pour les accouchements qui sont toujours d'actualité dans les hôpitaux et à domicile. Les directives de Soranos d'Éphèse, par exemple, indiquent qu'au cours du huitième mois de grossesse, les sages-femmes doivent aider les futures mères à détendre leurs organes génitaux en ayant recours à des « suppositoires vaginaux » faits à base de graisse d'oie et de moelle, ainsi qu’en leur administrant des injections d'huile d'olive sucrée.

Selon Soranos d'Éphèse, la sage-femme idéale devait savoir lire et écrire, être dotée d’une bonne mémoire, être respectable, être robuste et posséder de longs doigts fins avec des ongles courts. Dans l'idéal, trois auxiliaires féminines étaient présentes pour assister l'accouchement, deux aux côtés de la mère et une derrière elle pour la tenir et l'aider à supporter la douleur.

Pendant le travail, Soranos d'Éphèse recommandait aux femmes enceintes de s'asseoir sur une chaise d’accouchement, soit une chaise spéciale à bords hauts avec une ouverture dans le siège pour faire passer le nouveau-né. Cependant, si quelque chose venait à mal se passer, un médecin, homme généralement, était appelé.

Soranos d'Éphèse a également expliqué comment les nouveau-nés étaient examinés et soignés après leur naissance. Les gestes alors adoptés ressemblaient à de nombreuses pratiques appliquées aujourd’hui. Les sages-femmes déterminaient d'abord le sexe du bébé, évaluaient ensuite sa « vigueur » en fonction de l’intensité de ses premiers cris, puis examinaient ses membres, ses articulations et son état général. Enfin, la sage-femme coupait le cordon ombilical « à une distance de quatre travers de doigt de l'abdomen ».

La mortalité infantile était élevée dans tout l'Empire romain et les enfants considérés par les sages-femmes et les familles comme étant en mauvaise santé étaient parfois laissés à l'extérieur jusqu’à leur mort ou leur adoption. On estime que la mortalité maternelle était peut-être plus de vingt fois supérieure aux taux actuels aux États-Unis, les estimations allant de 500 à 2 000 décès pour 100 000 naissances vivantes.

tags: #histoire #de #la #grossesse #et #de

Articles populaires: