Emmanuelle Laborit est une figure emblématique de la culture sourde en France. Comédienne, auteure, metteuse en scène et militante, elle a marqué le paysage culturel français par son talent et son engagement en faveur de la reconnaissance de la langue des signes française (LSF). Cet article explore son parcours, son œuvre et son impact sur la communauté sourde.
Une Révélation Théâtrale et un Engagement Précoce
Révélée au grand public en 1993 lorsqu'elle a reçu le Molière de la révélation théâtrale pour son rôle dans Les Enfants du silence, Emmanuelle Laborit, sourde de naissance, a saisi cette occasion pour sensibiliser le public à la cause sourde. Elle avait remercié en demandant à l’auditoire de faire le signe « unir ».
Son combat pour le droit à une éducation bilingue français-langue des signes est né de sa propre expérience. Elle a découvert la LSF à l'âge de 7 ans, une révélation qui lui a permis de s'ouvrir au monde. La loi Fabius du 18 janvier 1991 avait reconnu ce droit deux ans plus tôt, mais son application restait un défi.
L'International Visual Theatre (IVT) : Un Lieu de Renaissance Culturelle
En 2004, Emmanuelle Laborit a repris la direction de l'International Visual Theatre (IVT), un lieu ressource de la « culture sourde ». Fondé en 1977, l'IVT a joué un rôle crucial dans la reconnaissance et la promotion de la langue des signes, alors interdite et dévalorisée.
L'Histoire de l'IVT
Jusqu’en 1977, année de sa création, la langue des signes était interdite, depuis sa condamnation par des spécialistes lors du congrès de Milan en 1880 ! C’était honteux, dévalorisé, considéré comme un sous-langage. Le corps médical jugeait que ça allait nous rendre malades, nous ghettoïser. Les sourds devaient s’assimiler, entendre « la voix de Dieu » et « oraliser ». Alfredo Corrado, un artiste sourd américain, s'est battu pour changer cette situation. Avec le metteur en scène Jean Grémion, l’interprète Bill Moody et le comédien Ralph Robbins, ils ont créé l’IVT pour mener des recherches théâtrales et faire redécouvrir aux sourds la beauté, la richesse et la finesse de leur langue.
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L'IVT : Un Carrefour de Création et d'Éducation
L’IVT est à la fois un lieu de diffusion et de création pour le théâtre bilingue, visuel et corporel et d’enseignement de la LSF, ouvert aux sourds comme aux entendants, familles, collègues, curieux, artistes… On y accueille des compagnies sourdes en résidence, des spectacles, de la poésie, des événements autour du rayonnement de la langue des signes et des master class pour former des personnes signantes, avec environ 1 000 stagiaires par an.
L'IVT propose au quotidien un espace où la langue des signes est valorisée et où les sourds peuvent s'exprimer et se connecter avec leur culture. L'IVT a été la clé qui m'a ouvert toutes les portes.
La Langue des Signes : Une Langue à Part Entière
Emmanuelle Laborit est une ardente défenseure de la langue des signes, qu'elle considère comme une langue à part entière, avec sa propre structure, sa syntaxe, sa grammaire, ses nuances et sa culture.
Notre langue est en mouvement, en 3D. Elle utilise l’espace. Le corps est intégré, la main, les expressions du visage, un haussement de sourcil induit une forme interrogative. Elle a une structure, une syntaxe, une grammaire, et des nuances, une culture propre. Elle évolue, et nous avec elle.
Elle souligne l'importance de l'accès à la LSF pour les enfants sourds, afin de leur permettre de développer pleinement leur identité et de s'intégrer dans la société.
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Le "Chansigne" : Une Nouvelle Forme d'Expression Artistique
Emmanuelle Laborit explore également de nouvelles formes d'expression artistique, comme le "chansigne", qui consiste à interpréter des chansons en langue des signes.
Il y a dix ans quand on a ouvert notre théâtre, on a invité des chansigneurs. Quoi ? Des sourds qui chantent ? C’est quoi cette idée ? Le résultat a essaimé et il y a aujourd’hui plein de jeunes chansigneurs. La chanson c’est un message fort, direct, avec aussi ses non-dits, ses codes entre les lignes, qu’on peut interpréter visuellement, en trouvant sa rythmique. C’est le travail que je mène pour Dévaste-moi, avec le metteur en scène Johanny Bert et The Delano Orchestra, atour de textes de Bashung, un vrai poète avec qui j’ai tourné (dans Retour à la vie, en 2000) ou de Gossip, le groupe de l’Anglaise Beth Ditto (qui s’est séparé en 2016, Ndlr). Beth Ditto, elle, elle balance, j’adore cette femme ! Ce qui est intéressant c’est que les entendants ont leurs propres habitudes, nous, on leur demande de découvrir la musique en utilisant leurs yeux. Venez-y goûter.
Dans "Dévaste-moi", elle incarne avec grâce et sensualité un répertoire musical autour du corps féminin, explorant des thèmes tels que l'avortement, la ménopause, les violences conjugales ou la masturbation, entre rire et émotion.
"Dévaste-moi" : Un Spectacle Hybride et Poétique
"Dévaste-moi" est un spectacle hybride entre concert et théâtre qui passe du récital d'art lyrique au concert pop-rock, en laissant une petite place au cabaret des années 30. Oubliées les mélodies ancrées dans la mémoire collective de Serge Gainsbourg, Alain Bashung ou Donna Summer, c'est un autre rapport au chant que propose la comédienne aux entendants : avec ses mains adaptant les paroles en langue des signes, elle donne vie à l'infinie poésie des textes choisis.
Ce n'est pas une traduction littérale de la chanson en langue des signes. Il y a souvent beaucoup de jeux de mots, de rimes, de messages cachés. On a essayé de comprendre le sens de la chanson et de prendre en compte l'implicite en allant à la loupe dans un texte, en le décortiquant. Est ensuite venu le temps du dialogue avec les cinq musiciens du Delano Orchestra qui l'accompagnent de leurs vibrations.
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Les Défis Persistants et les Perspectives d'Avenir
Malgré les avancées obtenues grâce à la loi de 2005, Emmanuelle Laborit souligne que le combat pour l'accessibilité et la reconnaissance des droits des sourds est loin d'être terminé.
Le corps médical nous considère encore comme des handicapés et la surdité comme une maladie à soigner. La sécurité sociale rembourse les appareils auditifs mais pas les interprètes. Les enfants, qui dépendaient du ministère de la santé, sont aujourd’hui pris en charge par l’éducation nationale. On veut de l’intégration dans les écoles de quartier avec les enfants « normaux », ce qui les coupe des autres sourds. Il y a des établissements oralistes, je n’ai pas de problème avec ça, mais seuls 5 % des enfants sourds reçoivent un enseignement en langue des signes. Il n’y a pas de choix. Et l’accessibilité reste un combat.
Elle plaide pour une meilleure prise en compte des besoins spécifiques des sourds dans tous les domaines de la société, de l'éducation aux médias en passant par la santé et les services publics.
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