Introduction
Emmanuelle Piet est une figure respectée dans le domaine de la lutte contre l'inceste et les violences sexuelles. Son parcours, initialement orienté vers l'émancipation féminine par la contraception, l'a conduite à devenir une militante engagée pour les droits des victimes et la reconnaissance de leurs souffrances.
Parcours et engagement
Des débuts dans la médecine générale à la prise de conscience des violences sexuelles
En 1968, Emmanuelle Piet devient médecin généraliste avec l'intention de contribuer à l'émancipation féminine grâce à la pilule contraceptive. Cependant, elle réalise rapidement que la sexualité est souvent synonyme de violence pour de nombreuses femmes. Elle constate que certaines patientes ne supportent pas la pilule et présentent des symptômes variés, tandis que d'autres sont soulagées d'obtenir un certificat de contre-indication aux relations sexuelles après certains soins.
La création du Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV) et la mise en place d'une ligne d'écoute
En 1985, Emmanuelle Piet et d'autres militantes créent le Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV) et mettent en place une ligne d'écoute pour les victimes de violences sexuelles. Dès la première année, la ligne reçoit 2000 appels, dont la moitié concerne des viols pendant l'enfance. Cette expérience bouleverse Emmanuelle Piet et la conforte dans son engagement.
Sensibilisation et prévention dans les écoles
Parallèlement à son travail au CFCV, Emmanuelle Piet s'investit dans un vaste programme pilote de prévention des violences sexuelles dans les établissements scolaires de Seine-Saint-Denis. Pendant 30 ans, elle intervient dans les classes pour sensibiliser plus de 100 000 enfants, ainsi que leurs familles et les enseignants. Cette expérience de terrain lui permet de prendre conscience de l'ampleur du traumatisme pour les victimes et de l'importance de la prévention. Elle avance que « 50 % des gosses pénibles en classe ont vécu des choses effroyables ».
Le combat judiciaire et les avancées obtenues
En 1992, Emmanuelle Piet prend la tête du CFCV et porte le combat sur le terrain judiciaire. Elle obtient des avancées importantes, telles que l'adoption d'une circulaire qui pose le principe que l'Éducation nationale doit être aux côtés de l'enfant et non du professeur lorsque celui-ci est mis en cause devant la justice (dès 1992), l'interdiction des châtiments corporels (en 1997) et le passage du délai de prescription de 10 à 20 ans en cas de viol sur mineur (en 2004).
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La reconnaissance et l'impact de son action
Emmanuelle Piet est reconnue pour avoir contribué à briser le silence autour des violences sexuelles et à faire comprendre que l'honneur des institutions n'est pas de nier l'existence de violeurs dans leurs rangs, mais de dépister et d'aider les victimes. Elle témoigne que des inconnus la remercient parfois pour l'avoir crue et pour avoir été la première personne à leur dire : "Le salaud, c'est pas vous."
Les combats d'Emmanuelle Piet et le patriarcat
Siam Spencer, journaliste indépendante, a été aux premières loges des violences conjugales de son père puis de son beau-père. Selon elle, le patriarcat se manifeste de différentes manières :
- La propriété des enfants : "Le patriarcat, c’est ça : n’importe quel homme peut aujourd’hui aller dans n’importe quelle mairie, reconnaître un enfant, et cet enfant sera le sien. Si si. Ca s’appelle la propriété, c’est lui le patron, il a les clés."
- L'invalidation de la parole de l'enfant : "Le patriarcat, c’est ça : quand un enfant accuse son père d’inceste, et quand la mère croit cet enfant, quand elle accuse, quand elle protège, quand elle empêche que ce père là, puisse même voir cet enfant là, on invoque l’aliénation, c’est elle qui finit en prison."
- La tolérance des violences conjugales : "Le patriarcat, c’est que, pendant des millénaires, un conjoint qui cognait pouvait être un bon père. C’est depuis mars dernier seulement que l’autorité parentale pourrait peut être lui être enlevée en cas de violences conjugales… Encore faut-il que le juge soit d’accord."
Pour Siam Spencer, "parfois, un bon père, c’est un père mort. C’est ça aussi, le patriarcat."
Emmanuelle Piet a été marquée par plusieurs expériences qui l'ont confortée dans son engagement contre les violences sexuelles :
- Les mutilations sexuelles : Elle a été confrontée à des femmes ayant subi des mutilations sexuelles, ce qui l'a amenée à lutter contre ces pratiques.
- L'avortement : Elle a été témoin des conséquences dramatiques des avortements clandestins et a milité pour la légalisation de l'avortement. Elle avait des copines mortes d’avortement, et elle avait vu une autre se faire virer du lycée parce qu’elle était enceinte.
- Le contrôle du corps des femmes : Elle a constaté que la contraception était mal vue car elle menaçait le contrôle masculin sur la descendance.
- Le déni des violences sexuelles : Elle a rencontré des femmes qui avaient subi des violences sexuelles et dont la parole était remise en question. Un jour qu’elle s’était fait une mèche rouge, une patiente lui a dit « Vous aussi, votre mari, il vous bat ? » Pour elle, le mercurochrome ne pouvait être que lié à des coups.
Parcours personnel et influences
Fille de déportés rescapés des camps, Emmanuelle Piet a grandi dans un environnement marqué par le traumatisme de la Shoah. Ses parents, bien que peu loquaces sur leur vécu, lui ont transmis une conscience aiguë des horreurs que l'être humain peut commettre. Elle décrit son rapport médical comme décrivant parfaitement ce qu’on appellerait aujourd’hui, un stress post traumatique : des réminiscences, des pensées intrusives, des cauchemars, des crises d'angoisse, des troubles du sommeil et de la dépression.
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Son éducation, bien que peu genrée, lui a permis de prendre conscience des inégalités entre les hommes et les femmes. Elle raconte que chez les cousins, les filles mettaient le couvert, débarrassaient la table… Pas les garçons. Il y avait une vraie différence de traitement. Et puis on ne payait les études qu’aux garçons et pas aux filles parce qu'elles allaient se marier ! Le départ de son père lorsqu'elle avait 14 ans l'a convaincue qu'on ne pouvait pas compter sur les hommes, ce qui a influencé ses combats.
Elle a été influencée par des figures féministes telles que Christine Delphy, Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir. Elle partage leurs convictions sur la nécessité de lutter contre les inégalités et les violences faites aux femmes.
La lutte continue
Emmanuelle Piet continue de se battre pour les droits des femmes et contre les violences sexuelles. Elle considère que "les violences sont des marqueurs d’inégalité entre les hommes et les femmes" et qu'il est essentiel de marteler le slogan "Mon corps, mon choix". Elle milite pour la constitutionnalisation du droit à l'avortement et pour l'amélioration des conditions d'accès à l'IVG. Il existe plein d’injonctions sociales : on doit être maigre, jeune, belle, ne pas avorter, faire des enfants… Donc oui, il y a encore des choses à faire ! Et graver dans le marbre l’avortement dans la constitution, c’est bien, mais il faut que ce soit dans les conditions actuelles. »
Elle a participé à la ligne d’écoute de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise). « Son nom est un gage de qualité incontestable, ainsi qu’un symbole : celui de la main tendue aux victimes », salue le magistrat Édouard Durand.
Elle a connu l'arrivée de la pilule, vu la légalisation de l'avortement, les premières campagnes contre l'inceste, contre le viol, et les violences faites aux femmes.
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