La recherche sur l'embryon humain est un sujet complexe, porteur d'espoirs immenses mais aussi de profondes questions éthiques. Cet article vise à explorer les enjeux de cette recherche, en s'appuyant sur le cadre législatif français et les débats qu'elle suscite.
Le statut de l'embryon en France : une définition juridique en suspens
En France, l'embryon n'a pas d'existence juridique propre. Seule la naissance confère un statut légal. Sur le plan éthique, le statut de l'embryon fait l'objet de discussions incessantes, influencées par les convictions personnelles de chacun. Il est généralement admis que la perception de l'embryon évolue en fonction de sa destinée : s'il s'inscrit dans un projet parental, il est considéré comme une personne potentielle. En revanche, s'il n'y a plus de projet d'enfant, l'embryon ne sera jamais transféré et ne donnera pas naissance à une personne. Toutefois, il est impératif de traiter l'embryon avec le respect qui lui est dû, compte tenu de son origine humaine, même lorsque son développement doit être interrompu ou qu'il devient sujet de recherche.
Origine et utilisation des embryons humains dans la recherche
Les embryons humains utilisés pour la recherche proviennent principalement de deux sources :
- Embryons issus de fécondation in vitro (FIV) présentant des anomalies précoces de développement : Ces embryons ne sont pas transférables dans l'utérus en raison de ces anomalies.
- Embryons surnuméraires congelés lors d'une FIV et ne faisant plus l'objet d'un projet parental : Ces embryons sont en principe sains, mais les couples peuvent décider de les donner à la science.
Dans tous les cas, le don d'embryons à la science ne peut se faire qu'avec le consentement éclairé du couple. En 2014, 21 539 embryons ont été donnés à la recherche, mais un nombre bien inférieur est effectivement utilisé.
Les différents types de recherche autorisés sur l'embryon
La recherche sur l'embryon se décline en trois catégories principales :
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- Recherche fondamentale : elle vise à comprendre le développement précoce de l'embryon et ses éventuelles perturbations. La recherche sur des embryons humains est nécessaire car il existe des différences significatives entre les modèles animaux (souris, poisson zèbre) et l'homme.
- Recherche préclinique : elle a pour but de développer de nouvelles méthodologies et procédures à visée thérapeutique. Il peut s'agir de corriger des mutations géniques (grâce à CRISPR-Cas9), d'améliorer les techniques de procréation médicalement assistée (PMA) ou d'identifier des marqueurs biologiques pour sélectionner les embryons ayant les meilleures chances de se développer. Il est important de noter que les chances de succès de la FIV restent faibles (17% à 30%), ce qui entraîne la conception et le transfert inutiles de dizaines de milliers d'embryons chaque année en France.
- Recherche clinique : depuis 2015, la loi française autorise le transfert dans l'utérus d'embryons ayant fait l'objet d'une recherche à l'occasion d'une PMA, sous certaines conditions. Ces recherches sont soumises à l'autorisation de l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM).
- Recherche sur les cellules souches pluripotentes : elle consiste à prélever des cellules souches pluripotentes sur un embryon pour mener des recherches fondamentales, précliniques ou cliniques, par exemple pour mettre au point de nouvelles méthodes de thérapie cellulaire. Dans ce cas, la finalité de la recherche n'est plus l'embryon lui-même.
Pour les recherches fondamentales et précliniques, les embryons ne sont pas transférés dans l'utérus et sont détruits. Ces recherches sont soumises à l'autorisation de l'Agence de la biomédecine (ABM).
Gestion des embryons destinés à la recherche et information des couples donneurs
La gestion des embryons destinés à la recherche est un point crucial. Actuellement, les centres de PMA conservent ces embryons, ce qui n'est pas leur vocation première. Les chercheurs manquent d'interlocuteurs et de données spécifiques pour accéder sereinement et de façon transparente aux embryons. La création d'un centre dédié à la gestion de ces embryons dans les principales villes françaises pourrait améliorer la situation. Cela permettrait de mieux caractériser les embryons et d'informer les donneurs sur les différents types de recherche envisagés, afin qu'ils puissent donner un consentement éclairé. Une meilleure information sur les résultats des recherches réalisées serait également souhaitable.
L'édition génomique et la recherche sur l'embryon
L'édition génomique, qui consiste à modifier le génome à volonté, s'invite dans la recherche sur l'embryon, avec des essais à visée thérapeutique menés en Chine et aux États-Unis. De nombreux organismes et institutions éthiques et scientifiques estiment qu'il est actuellement inenvisageable de recourir à ce type d'intervention chez un embryon destiné à faire naître un enfant, faute de garanties d'efficacité et de sécurité suffisantes. La France a ratifié la convention d'Oviedo, qui interdit de pratiquer des modifications génétiques transmissibles à la descendance.
Le diagnostic préimplantatoire (DPI) permet déjà d'écarter les embryons porteurs d'une altération génétique, mais il ne répond pas à toutes les situations. Dans des cas précis et exceptionnels, l'édition génomique pourrait offrir une solution aux couples concernés si elle s'avérait efficace et sûre. Il s'agirait alors de corriger la mutation redoutée chez l'embryon ou, idéalement, au niveau des cellules germinales avant la fécondation.
La durée de conservation des embryons et les limites de la recherche
En France, les embryons peuvent être conservés 7 jours pour être étudiés. D'autres pays, comme le Royaume-Uni, autorisent une conservation de 14 jours. La limite de 7 jours se justifie dans une perspective de transfert de l'embryon dans l'utérus, car l'implantation dans l'endomètre survient 6 à 7 jours après la conception. Au-delà, la nidation n'est plus possible.
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Dans le cadre de la recherche fondamentale sur le développement embryonnaire, la limite de 7 jours est discutable. La limite de 14 jours, retenue par les Britanniques, correspond à la formation de l'ébauche du tube neural. Les progrès scientifiques récents suggèrent qu'il serait intéressant d'aller au-delà pour étudier le développement embryonnaire sur des modèles in vitro. En France, depuis 2021, les recherches menées sur l’embryon humain peuvent s’étendre jusqu’au quatorzième jour du développement.
Les craintes et les espoirs liés à la recherche sur l'embryon
La manipulation de l'embryon suscite des craintes, notamment en matière d'eugénisme. Cependant, l'objectif de ces recherches est de permettre à des couples infertiles d'avoir un enfant et de faire en sorte qu'il soit en bonne santé. Les dérives eugénistes sont peu probables, mais il est essentiel de contrôler les risques. Chaque avancée en médecine de la reproduction a suscité des craintes, mais elles ne se sont pas concrétisées.
Certaines personnes et associations s'opposent à la recherche sur l'embryon, ce qui entraîne un manque de financements et des difficultés pour monter des projets. Pourtant, si cette recherche est encadrée et pertinente scientifiquement, il n'y a pas de raison de s'y opposer. Il est aujourd'hui plus facile de mener des recherches sur des enfants vivants que sur des embryons ayant vocation à être détruits.
Plusieurs pays autorisent la création d'embryons à des fins de recherche. Cette pratique, interdite en France mais sujette à discussions, permettrait de disposer d'embryons présentant une mutation génétique particulière pour tenter de trouver les moyens de la corriger. Des expérimentations de ce type ont déjà été entreprises aux États-Unis et en Chine. Une autre possibilité est la fabrication d'embryons dits « synthétiques » à partir de cellules souches pluripotentes de différentes origines.
Les modèles embryonnaires à usage scientifique (MEUS)
La loi française ne distingue pas clairement l'embryon, considéré comme une personne potentielle dans un projet parental, des « modèles embryonnaires à usage scientifique » (MEUS). Ces modèles, créés in vitro uniquement pour répondre à des questions scientifiques et médicales majeures, sont parfois confondus avec des embryons, ce qui handicape la recherche.
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Les MEUS peuvent être créés à partir de cellules souches pour étudier les différenciations cellulaires et tissulaires qui conduisent à la formation des organes et à la morphogenèse embryonnaire. Une meilleure connaissance de cette étape des premières semaines de la vie est essentielle pour expliquer l'origine de fausses couches et de malformations de l'enfant, ainsi que de pathologies qui peuvent se manifester bien après la naissance.
Ces recherches sont impossibles en France, alors qu'aucun transfert des MEUS dans l'utérus ne pourrait être envisagé, car ils seraient incapables de s'implanter dans la muqueuse utérine. L'encadrement réglementaire des recherches devrait mieux distinguer celles menées sur des embryons susceptibles de devenir des personnes et celles impliquant des modèles embryonnaires dont la finalité est l'amélioration des connaissances médicales et scientifiques.
Le Conseil d’orientation de l’Agence de la biomédecine a adopté un avis cadre concernant la recherche utilisant des embryoïdes, des modèles d’étude in vitro du développement embryonnaires conçus exclusivement à partir de cellules souches. Le Conseil d’orientation estime que les embryoïdes permettent des avancées scientifiques et médicales justifiant leur usage dans le cadre de la recherche fondamentale et appliquée. Il souligne cependant les risques de dérive, et recommande de définir un encadrement spécifique afin de prévenir tout risque de comportement non éthique. La France est le seul pays à avoir adopté une disposition dans sa loi relative à ce type de modèle.
L’avis du Conseil d’orientation propose d’autoriser les recherches sur des embryoïdes jusqu’à un stade de développement équivalant au 28ème jour du développement de l’embryon naturel, avec arrêt complet de toute expérimentation au-delà de ce stade. Cultiver ces modèles embryonnaires au-delà de 28 jours ne serait pas non plus justifié, car dans l’état actuel de la science, il est considéré que ces modèles dérivent par rapport au développement physiologique et perdent leur pertinence et leur utilité scientifique et médicale. En revanche, l’étude de ces embryoïdes permettrait d’explorer la période du développement embryonnaire appelé la « boite noire », qui va actuellement du 14ème jour jusqu’au début du deuxième mois de développement de l’embryon.
Objectifs et résultats de la recherche sur l'embryon
La recherche sur l'embryon poursuit plusieurs objectifs :
- Mieux connaître le développement de l'embryon, qu'il soit normal ou pathologique.
- Étudier des maladies génétiques rares en utilisant des cellules porteuses de ces altérations génétiques.
- Créer des lignées cellulaires pour étudier le fonctionnement des cellules de différents organes et les processus de spécialisation.
- Améliorer la qualité des FIV en définissant avec plus de précision les critères de viabilité de l'embryon.
- Utiliser les cellules souches embryonnaires pour la thérapie cellulaire, afin de régénérer des organes adultes déficients ou de produire les substances nécessaires pour rétablir une fonction biologique.
Cependant, malgré ces espoirs, les recherches n'ont pas encore offert les résultats espérés. Plusieurs protocoles ont été réalisés depuis 2005, sans offrir les progrès thérapeutiques majeurs qui les avaient justifiés.
Les recommandations pour l'avenir de la recherche sur l'embryon
Plusieurs recommandations ont été formulées pour encadrer et améliorer la recherche sur l'embryon :
- Renforcer le contrôle de l'Agence de la biomédecine.
- Renforcer le consentement des parents lors du don de leur embryon à la recherche.
- Promouvoir les recherches sur les cellules souches adultes et les cellules adultes reprogrammées (iPS).
- Interdire toutes recherches pharmaceutiques sur des cellules souches embryonnaires humaines.
- Consolider l'interdiction du clonage et de la modification du génome.
- Consolider l'interdiction de création d'embryons pour la recherche.
- Abroger la loi autorisant la recherche sur l'embryon humain afin de revenir à un principe d'interdiction assorti de dérogations.
- Abroger la disposition relative à la recherche biomédicale en assistance médicale à la procréation intégrée dans la loi santé de 2016.
- Interdire le don d'embryons, que l'on qualifie de « sans projet parental », à la recherche.
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