L’embryon humain, un terme qui englobe les premiers stades du développement humain, du zygote au blastocyste, jusqu'à la huitième semaine de gestation, soulève d'importantes questions scientifiques, éthiques et juridiques. Cette période cruciale, où l'embryon se transforme progressivement en fœtus, est marquée par un développement rapide et une complexité croissante.

Définition biologique et développement

L'embryon humain est défini comme l'organisme issu de la fécondation d'un ovocyte par un spermatozoïde. Dès cette première cellule, appelée zygote, l’embryon possède un génome complet et personnel, distinct de celui de ses parents. Il est porteur d’un patrimoine génétique unique et organisé, et son développement suit un processus continu et coordonné. Totalement autonome dans son développement, cet embryon va construire sa propre forme, sans aucune discontinuité, à partir d’une activité biologique qui jaillit d’un plan programmé dans son propre génome.

Un embryon est un organisme en cours de développement, depuis la première division du zygote (l’œuf fécondé) jusqu’à la formation des principaux organes. Dans l’espèce humaine, cette période dure huit semaines (ce qui correspond à dix semaines d’aménorrhée). Passée cette date, et jusqu’à l’accouchement, l’embryon devient un fœtus. On notera que la période pendant laquelle une IVG est autorisée en France, à savoir 14 semaines d’aménorrhée, ce qui correspond à 12 semaines de grossesse, ne concerne pas que l’embryon, mais aussi le fœtus. La discipline médicale qui étudie l’embryogénèse, autrement dit l’organisme en formation, embryon puis fœtus, de la fécondation à la naissance d’un être vivant autonome, s’appelle l’embryologie. L’organogénèse correspond à la période de formation des tissus et des organes chez l’embryon, autrement dit à la phase initiale de l’embryogénèse.

Le fœtus : une étape ultérieure du développement

Le fœtus est le stade de développement intra-utérin qui succède à l’embryon et aboutit à la naissance d’un nouveau-né. Le passage de l’embryon au fœtus se fait quand l’organogénèse (formation des tissus et des organes) est terminée, soit à la fin de la 8ème semaine. Ces malformations fœtales peuvent être dues à trois types de causes : intrinsèques (ou constitutionnelles), extrinsèques (ou environnementales), et multifactorielles. Les premières concernent les malformations d’origine génique ou chromosomique (comme les trisomies).

L'embryon et la procréation médicalement assistée (PMA)

Dans le cadre de la procréation médicalement assistée (PMA), l’embryon est produit in vitro, parfois congelé, conservé, trié, ou détruit. Il est également utilisé en recherche biomédicale, notamment pour l’étude de ses cellules souches. Dans le cadre de la fécondation in vitro (FIV), les embryons sont produits artificiellement en dehors du corps de la femme. La stimulation hormonale des ovaires de la femme infertile permet d’obtenir plusieurs ovocytes qui vont être recueillis par ponction écho-guidée dans un bloc opératoire, sous anesthésie locale ou générale. Deux techniques sont possibles : la FIV classique, dans laquelle l’ovocyte est mis en contact direct avec des spermatozoïdes, et la FIV ICSI (micro-injection intra-cytoplasmique d’un spermatozoïde), technique dans laquelle un seul spermatozoïde est introduit à l’intérieur de chaque ovocyte. Les ovocytes ainsi fécondés par l’une ou l’autre de ces deux techniques sont ensuite mis en culture, et les embryons ainsi obtenus sont sélectionnés pour leur transfert dans l’utérus via son col : c’est le transfert d’embryons.

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Si le couple qui a fait congeler les embryons n’en a plus besoin personnellement, il a plusieurs options possibles : demander l’arrêt de la conservation ; donner les embryons à la recherche, ou les donner à un couple infertile dans le cadre de la PMA (Procréation médicalement assistée), appelée officiellement AMP (Aide médicale à la procréation) : c’est le don d’embryons, qui se pratique sous l’égide de l’Agence de la biomédecine.

Enjeux éthiques et juridiques

Cette réalité biologique soulève des enjeux juridiques, médicaux et bioéthiques majeurs, en particulier lorsqu’il est conçu, trié ou détruit en laboratoire, ou utilisé comme matériau de recherche. Le fait que l’embryon soit un être humain en développement, et non un simple « potentiel », implique une exigence de respect. Les actes qui conduisent à sa manipulation ou sa suppression engagent une responsabilité éthique sérieuse. La dignité humaine n’est pas graduée selon l’âge ou le degré de développement, mais reconnue de manière universelle et égale.

En France, l’embryon n’a pas le statut de personne, mais fait l’objet d’une « protection » juridique spécifique, le distinguant d’un bien. L’article 16 du Code civil assure le respect de l’être humain “dès le commencement de sa vie”. Depuis 2004, les lois de bioéthiques successives ont progressivement diminué ces protections notamment au niveau de la recherche scientifique, autorisée assez largement sur l’embryon, impliquant pourtant sa destruction. Le respect de l’embryon, indépendamment de son origine ou de sa viabilité, s’inscrit dans une conception intégrale de l’écologie humaine.

Un statut juridique complexe et évolutif

Le statut de l’embryon et du fœtus fait encore largement l’objet de débats au sein des sciences sociales et reste à ce jour non tranché tant dans les domaines éthique, philosophique ou encore juridique. C’est d’ailleurs l’une des questions les plus sensibles de l’actualité et l’une des plus controversées en droit contemporain, suscitant de vastes polémiques. Ces réflexions sont certes relancées par l’émergence de nouvelles techniques, mais l’être prénatal est depuis longtemps un moyen de penser la condition humaine et la notion de personne. Une multitude de propriétés, comme la conscience de soi ou encore l’autonomie, fait encore de nos jours débat pour dater et marquer, entre autres, l’apparition d’une personne. Ainsi, dans le domaine du droit, nous avons assisté en France à l’avènement de l’être prénatal comme une entité légale distincte, bénéficiaire d’un statut juridique qui, en l’absence de consensus, est toutefois marqué d’une certaine indétermination.

L’embryon est donc une sorte d’« entité flottante » (Bateman et Salem, 1998), un être ambigu qui fait figure d’hybride face à la traditionnelle distinction entre les choses et les personnes au regard d’un droit ne connaissant pas dans ce domaine de catégorie intermédiaire. C’est pour cette raison que cet inclassable embryon a été désigné par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) comme une « personne humaine potentielle », notion discutée et ambiguë, mais que le Comité a néanmoins maintenue en tant que concept éthique. Il est donc à ce titre protégé non pas parce qu’il est une personne, mais parce qu’il peut en devenir une.

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Depuis 2013, il est légal en France d’effectuer des recherches sur l’embryon et les cellules souches, sous certaines conditions strictement encadrées par l’Agence de la biomédecine.

La question de la recherche sur l'embryon

L’embryon peut-il être utilisé pour la recherche scientifique et détruit ? Les députés ont répondu oui le 16 juillet à l’Assemblée nationale, en votant la loi qui l’autorise. Il ne s’agit pas d’un individu abstrait mais bien d’un être humain.

L'approche relationnelle de l'embryon

L’anthropologie a beaucoup analysé l’impact des techniques de visualisation, en particulier l’échographie, sur l’image de l’être prénatal comme « isolat », séparé du corps féminin dans lequel il était autrefois enclos et enfoui. L’AMP et en particulier la FIV (fécondation in vitro) qui a pour conséquence de dissocier physiquement l’embryon de la femme transforment de manière radicale cette situation et accentuent cette représentation de l’embryon « isolé ». Cependant, l’observation ethnographique des pratiques d’AMP révèle que l’embryon est en réalité toujours pris dans des réseaux relationnels (Thompson, 2005). Relations, d’une part, à des professionnels qui ont à un certain moment, du fait de leur statut, le pouvoir de sélectionner, détruire ou conserver cet embryon. D’autre part, et surtout, en référence à la parenté, à l’ensemble des personnes impliquées dans la procréation, l’engendrement et/ou la filiation et qui de ce fait, ont elles aussi un ensemble de pouvoirs et de devoirs à l’égard de cet embryon.

L’objectif est d’analyser l’embryon en AMP grâce à une « approche relationnelle » inspirée de l’héritage maussien en matière d’analyse du genre et de la parenté (Théry, 2007). Nous nous baserons pour cela sur une enquête par entretiens semi-directifs auprès de 70 professionnels de l’AMP. La première partie, après un bref état des lieux de la recherche sur l’être prénatal, expose l’intérêt d’une telle approche. Elle permet de décrire autrement la scène de l’AMP et de comprendre comment l’embryon alterne entre diverses représentations, entre enfant potentiel et pur matériau organique, selon sa position dans le système de relations instituées. C’est ce que nous exposerons dans une seconde partie en montrant la manière dont les représentations de l’embryon se modifient selon cette position. Notre hypothèse est qu’une telle approche éclaire de façon nouvelle les dilemmes parfois aigus des « parents » confrontés à l’embryon congelé hors projet et aux quatre grandes options prévues par la loi française : garder, donner à la recherche, donner en accueil à un autre couple, détruire. Il s’agit ici d’un article présentant la construction à la fois théorique et empirique d’un objet d’étude, une étape indispensable et centrale pour toute analyse socio-anthropologique (Mauss, Fauconnet; 1901).

L'évolution des recherches sur l'être prénatal

L’être prénatal fait l’objet en philosophie, théologie et droit d’une immense littérature, qui s’efforce de définir son statut ontologique. Ces travaux sont orientés à la fois par les controverses sur l’avortement qui, bien que légalisé, fait encore l’objet de vives contestations, et par la problématique croissante de la recherche sur l’embryon. Sans sous-estimer leur importance capitale pour la réflexion socio-anthropologique, nous avons choisi de nous borner ici à un ensemble moins connu de travaux. Ceux des sciences sociales liés au développement des techniques médicales de procréation et qui posent le problème des rapports entre description empirique et enjeux normatifs. En trente ans, des années 1980 à aujourd’hui, les préoccupations et les méthodes des sciences sociales ont nettement évolué en ce domaine.

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Dès les années 1980 et 1990, les travaux dans la littérature féministe montrant la nouvelle prééminence de l’être prénatal dans l’imaginaire public et la société sont en effet nombreux. Avec le développement des nouvelles technologies, en particulier des techniques d’imagerie médicale comme l’échographie qui se développe dès les années 1960, l’image de l’être prénatal est devenue un lieu commun, que cela soit dans les livres, les programmes éducatifs ou encore à la télévision (Duden, 1996; Layne, 2003; Pollack Petchesky, 1987; Taylor, 1992; Hartouni, 1993). Cette littérature féministe américaine et européenne a donné une large part aux approches militantes. L’arrivée de ces nouvelles techniques est en effet perçue principalement à travers ses effets pervers et analysée le plus souvent comme un nouveau pouvoir masculin pour maitriser le pouvoir féminin (Isaacson, 1996; Franklin, 1995; Inhorn, 1996). Ces études ont tendance à isoler l’être prénatal de toutes relations sociales, le comparant à un astronaute flottant dans l’espace, autonome et complètement séparé de la femme enceinte (Pollack Petchesky, 1987). La femme se trouverait donc complètement dépossédée de son corps, aliénée par l’être qui grandit en son sein et disparaitrait peu à peu au profit du fœtus. Ces travaux s’inscrivent dans les débats sur l’avortement et ont principalement pour but de lutter contre la personnification d’un fœtus qui semble menacer les droits de la femme (Cornell, 1995 ; Purdy, 1990 ; Rothman, 1986).

Un deuxième grand ensemble de recherches appréhende l’embryon et les techniques (échographie, FIV) sous l’angle du contraste entre les systèmes de valeurs et de représentations de l’individu dans les sociétés traditionnelles holistes et les sociétés modernes individualistes. Sarah Franklin (1993) et Marylin Strathern (1992), notamment, ont érigé la situation contemporaine en une situation exceptionnelle. Rendu visible par les techniques de visualisation, l’être prénatal serait désormais isolé tant au plan cognitif que social et deviendrait un « pur individu » au sens d’une pure entité biologique. Il serait finalement placé en dehors du faisceau de relations sociales qui caractérisait autrefois l’individu social inséré dans un système de parenté. Franklin (1993) va même jusqu’à affirmer que l’anthropologie classique n’aurait pas les outils nécessaires pour rendre compte de la situation contemporaine. Franklin et Strathern comparent donc la situation contemporaine non seulement au passé, centré uniquement sur le système de parenté, mais aussi aux sociétés « autres » dans lesquelles la personne serait éminemment relationnelle. Cette perspective, malgré ses apports très novateurs, a parfois été critiquée comme venant durcir un lieu commun en anthropologie : le clivage entre « l’Ouest et le reste » (« The West and the rest ») et la séparation radicale entre la modernité et la postmodernité de toutes les autres expériences socioculturelles (Porqueres i Gené, 2009). Le fait de ne pas distinguer clairement l’« idéologie » individualiste et la réalité de la vie sociale dans les sociétés modernes est une démarche aujourd’hui critiquée par de nombreux auteurs (Godelier, 2004 ; Porqueres i Gené, 2004, 2009 ; Théry, 2007) qui montrent que l’être prénatal, mais aussi de manière générale le corps, est toujours déjà inscrit dans un monde humain emprunt de significations (Mauss, 2007).

Dès les années 1990, un nouvel ensemble de recherches féministes s’efforce de replacer l’embryon dans un réseau relationnel et se centre sur l’expérience de la grossesse. Nombre de féministes se sont ainsi attachées à étudier l’émergence du « sujet fœtal » (fetal subject) dans la société en ne se centrant plus uniquement sur sa dimension biologique (Morgan et Michaels, 1999; Franklin, 1999; Layne, 1999a, 1999b, 2003; Morgan, 1996). Certaines, comme Franklin (1999), reviennent même sur leurs positions antérieures. Leur but est de repenser la reproduction d’une manière qui prenne en compte tous les participants, en reconnaissant que leurs relations sont culturelles, historiques, et donc variables dans le temps et dans l’espace. Il s’agit désormais d’explorer les contours sociaux de l’être prénatal en étudiant les pratiques, les institutions et les discussions qui l’ont placé au centre des politiques reproductives. Elles étudient les processus itératifs par lesquels les individus et leurs réseaux sociaux produisent, ou choisissent de ne pas le faire, de nouveaux membres de la société (Addelson, 1999; Layne, 1999a, 2003). De même, elles se sont attachées à montrer que la réalité, issue de l’expérience de l’utilisation des nouvelles techniques, était beaucoup plus complexe. Les femmes, malgré ces technologies censées les aliéner, les intègrent dans leur expérience et arrivent à faire de leur maternité un événement personnel. Elles utilisent notamment les échographies pour engager les autres dans la construction sociale de leur « bébé » (Jacques, 2007; Rapp, 1997; Taylor, 2000a, 2000b; Mitchell, 1994).

Avec le développement croissant de la FIV, de plus en plus de chercheurs se sont ensuite attachés à étudier l’embryon dans le domaine des techniques médicales de procréation. Ils s’efforcent non seulement d’étudier les changements que produisent la FIV et la congélation des embryons (Bateman, 2009; Thompson, 2005; Collard et Kashmeri, 2011; Roberts, 2007; Franklin et Roberts, 2001; Becker, 2000), mais ils montrent aussi que ces techniques touchent de manière croissante la vie des personnes à travers le monde (Anderson et Hecht, 2002; Arnold, 2000; Hayden, 2003; Inhorn, 2003; Roberts, 2007). Bateman et Salem (1998), notamment, ont montré que la sortie de l’embryon hors du corps de la femme et la congélation prolongée, non seulement modifiaient le contexte et l’équilibre des relations se construisant autour de cet être, mais entrainaient aussi une augmentation de l’importance de la place des soignants. En raison de l’augmentation des stocks d’embryons congelés, des chercheurs (Lyerly et al., 2006, 2010; Nachtigall et al., 2009; Provoost et al., 2010; Mohler-Kuo et al., 2009) ont alors étudiés l’expérience et le raisonnement des personnes confrontées à ces embryons hors d’un projet parental. Ces approches essaient pour la plupart de déterminer les facteurs possibles (âge, sexe, origine sociale, religion, etc.) qui influenceraient les représentations de l’embryon et le choix de leur devenir une fois congelés. Les travaux suggèrent que la décision finale ne se résume pas aux seuls points de vue moral ou religieux que ces personnes peuvent avoir sur l’embryon. Elle découle aussi de nombreux paramètres personnels et familiaux (âge, situation financière, état de santé, etc.) ainsi que d’attitudes relatives au milieu médical et scientifique (confiance ou non à l’égard des médecins et des scientifiques, sentiment de devoir contribuer à la recherche ou non, etc.). Ces travaux montrent en particulier que la représentation de l’embryon est le principal élément décisionnel du devenir des embryons congelés et que ces choix peuvent évoluer dans le temps (Lornage et al., 1995).

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